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JEN SCHRADIE : « SI INTERNET EST UNE RÉVOLUTION, C’EST UNE RÉVOLUTION CONSERVATRICE »

LA TECHNOLOGIE, UN OUTIL POUR SAPER LE DÉBAT POLITIQUE ?

Suite à notre publication du 5 avril, un de nos éclaireurs nous a proposé – afin de poursuivre le débat – l’entretien de de Jen Schradie. LIRE : « LA RÉVOLUTION QUI N’ÉTAIT PAS ». LE NUMÉRIQUE OUVERT À TOUS, ET ARME DES PUISSANTS.https://metahodos.fr/2021/04/05/lire-la-revolution-qui-netait-pas-le-numerique-ouvert-a-tous-et-arme-des-puissants/

Horizontal, égalitaire, rapide, peu coûteux. On nous avait promis que le numérique allait révolutionner le débat et la participation politique. Mais pour la politologue Jen Schradie, si Internet est une révolution, c’est une révolution conservatrice.

Elle constate que les structures sociales inégalitaires, les institutions bureaucratiques et l’idéologie politique sont des facteurs influant sur l’usage d’Internet. Ses recherches se situent au croisement de la stratification sociale et des inégalités, de la communication et de la technologie, des mouvements revendicatifs, de la sociologie politique. Elle poursuit actuellement une étude comparative sur le rôle du genre et de l’origine sociale dans l’économie des start-up en France et aux Etats-Unis et analyse par ailleurs les discours anti-musulmans sur les réseaux sociaux. En intégrant des méthodes qualitatives et quantitatives, des données « en » et « hors » ligne, elle met en perspective les disparités et variations de participation à la société digitale.

Les images que nous avions pu voir des rassemblements de soutien au mouvement #BlackLivesMatter et #JusticePourAdama sont impressionnantes. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées pour défiler en mémoire de ces hommes noirs morts lors de leur interpellation par la police. Très largement coordonnés en ligne, ces mouvements semblent illustrer la puissance des plateformes sociales en matière de structuration des mouvements sociaux.

Spécialiste des usages politiques des réseaux sociaux, la politologue Jen Schradie a mené en Caroline du Nord une étude aux conclusions étonnantes. Dans The revolution that wasn’t. How Digital Activism Favors Conservatives, elle démontre que l’élection de Donald Trump a marqué un tournant : d’un coup, la technologie n’était plus un outil au service de l’activisme progressiste, mais un outil pour saper le débat politique. Un constat qui permet d’apporter un éclairage contre-intuitif sur le rôle des réseaux sociaux dans les mouvement sociaux.

ENTRETIEN

JEN SCHRADIE : « SI INTERNET EST UNE RÉVOLUTION, C’EST UNE RÉVOLUTION CONSERVATRICE« 

NASTASIA HADJADJI LE 18 JUIN 2020 L’ADN

Les nouvelles technologies ont suscité beaucoup d’espoirs et de fantasmes. En matière d’engagement politique et de coordination, quelles étaient ses principales promesses ?

JEN SCHRADIE : La technologie était censée nous ouvrir les portes d’un espace politique égalitaire et horizontal, qui faciliterait la coordination de soulèvements spontanés. Les mobilisations citoyennes étaient à portée de clic, incarnées par des mouvements très médiatisés comme #OccupyWallStreet, #ArabSprings ou encore #WomensMarch. L’étude que j’ai menée en Caroline du Nord, auprès de collectifs de travailleurs mobilisés sur la question du syndicalisme, prouve le contraire. Ces hashtags sont l’arbre qui cache la forêt. L’espace numérique renforce les inégalités de classes sociales, accentue l’efficacité des groupes organisés de manière hiérarchique et favorise les idées conservatrices.

Ces dix dernières années pourtant, on parlait de révolution Twitter, du miracle Facebook pour évoquer les mouvements sociaux. L’idée selon laquelle la technologie allait remplacer les organisations politiques traditionnelles était très présente.

J. S. : On pensait que les outils numériques étaient plus égalitaires, qu’ils abaissaient les barrières, en permettant à un plus grand nombre de personnes de participer au débat. Dès lors, les corps intermédiaires (partis, syndicats, organisations) allaient progressivement s’effacer et, avec eux, les structures hiérarchiques verticales d’organisation. Égalitarisme et horizontalité étaient présentés comme les deux piliers de ce nouvel espace politique digital. La place de l’idéologie, la ligne directrice des organisations politiques allait, elle aussi, décliner à mesure que les gens pourraient échanger et débattre directement entre eux, sans intermédiaires.

Votre étude démontre le contraire. Quelles sont ses principales conclusions ?

J. S. : Je montre dans mon étude qu’aucune de ces affirmations n’est entièrement juste. Non seulement les organisations politiques sont plus importantes que jamais mais, sur le long terme, les structures verticales et hiérarchiques sont absolument indispensables pour mettre en mouvement et organiser la base politique (grassroot organizing). C’est ce que j’appelle la bureaucratie digitale, son rôle est fondamental.

Par ailleurs, l’activisme digital demande du travail et ces mouvements n’ont pas le caractère spontané qu’on leur prête. Pour comprendre l’activisme digital, il faut prendre en compte les facteurs de division et de spécialisation du travail. Les mouvements sociaux qui réussissent le mieux sont ceux qui s’appuient sur une équipe de personnes salariées, spécialisées dans la gestion et l’animation des outils numériques. Ce sont ces personnes qui peuvent suivre les évolutions des algorithmes, étudier comment optimiser la visibilité et la participation des individus en ligne, ce qu’on appelle communément l’engagement. Les organisations politiques larges, avec beaucoup de moyens et des équipes dédiées ont la possibilité de démultiplier leur impact, alors que les structures horizontales et bénévoles ont tendance à être bien moins efficaces pour transformer l’engagement en ligne en actions concrètes.

« L’espace numérique renforce les inégalités de classes sociales, accentue l’efficacité des groupes organisés de manière hiérarchique et favorise les idées conservatrices » — Jen Schradie

La lecture de The Revolution that wasn’t contribue à bouleverser également l’idée que l’on se fait du profil-type de l’activiste en ligne.

J. S. : Lorsque j’ai commencé, le stéréotype de l’activiste digital était pour moi cet individu de gauche radicale, préoccupé par un idéal d’égalité et de justice sociale. L’idée que les technologies numériques sont intrinsèquement de gauche est d’ailleurs très prégnante. On a été éduqués à envisager l’Internet comme un espace égalitaire, et en cela il serait intimement relié aux valeurs progressistes.

Par ailleurs, l’une des promesses des technologies numériques était justement de contrebalancer le poids de l’idéologie, en connectant les gens entre eux et en leur permettant d’échanger directement. Je m’attendais donc à étudier un espace numérique qui penche naturellement à gauche. Or j’ai découvert exactement l’inverse. L’archétype de l’activiste digital est plus un conservateur réformiste, membre du Tea Party ou d’un think tank de droite populiste. Pour le comprendre, il faut revenir à l’idée de classe sociale. La participation en ligne demande des ressources : du temps, de l’argent, de la motivation et du travail ; et son impact est démultiplié lorsqu’elle s’appuie sur une organisation verticale et hiérarchisée.

Les objectifs stratégiques associés à l’usage des plateformes digitales est très différent en fonction du positionnement idéologique des activistes. Que montrez-vous ?

J. S. : Les groupes conservateurs ont très tôt considéré que les médias nationaux américains étaient trop libéraux, et que l’information qu’ils diffusaient était partiale ou erronée. Ils ont donc vu dans les technologies du numérique l’opportunité de diffuser « leur » vérité. Le numérique a été pour eux un espace très important pour valoriser la notion de liberté, qui est un aspect fondamental de l’idéologie conservatrice, et notamment la liberté d’information. À l’opposé, les groupes plus ancrés à gauche, et marqués par cet idéal d’égalitarisme, ont eu un usage très différent de ces outils, un usage moins destiné à diffuser un message qu’à s’organiser et à rassembler le plus grand nombre de personnes. Or ce que mon étude montre, c’est qu’Internet fonctionne beaucoup mieux pour diffuser une idéologie que pour organiser un mouvement social.

Par ailleurs, et on l’occulte souvent, les groupes conservateurs sont plus efficaces pour transformer leur impact en ligne en action concrète. Leur organisation à la base, sur le terrain est également très structurée, et ils ne font pas l’économie des procédés de campagne classiques. On a souvent tendance à réduire le mouvement conservateur à la production de fake news, mais c’est se méprendre sur l’efficacité de leur organisation de terrain (grassroot organizing). L’une des conclusions contre-intuitives de mon étude est donc que le mouvement conservateur tire un bien meilleur parti des outils digitaux que la gauche progressiste. En cela, l’élection de 2016 a été un cas d’école.

En quelques mots, que doit-on retenir de cette enquête de terrain ?

J.S . : Non seulement la technologie échoue à effacer les barrières dans l’organisation politique, mais elle contribue à les renforcer. Nous nous sommes trompés de révolution. L’activisme digital n’a pas été une mise à jour bénéfique pour notre démocratie, il a simplement contribué à déplacer, à reproduire et parfois à intensifier les déséquilibres de pouvoir qui pré-existaient, traçant un continuum de l’IRL à l’URL.

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