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LA GIFLE OU LES ALÉAS DE LA POSTURE PRESIDENTIELLE. «RECEVOIR EN PLEINE FACE LA COLÈRE POPULAIRE ».

CE QUE LA GIFLE DIT DE NOTRE REGIME ET DE SES PRATIQUES

Ambiance de campagne pour un « voyage » bien nommé ?

La tournée présidentielle dans les « provinces » n’a rien d’habituel, le contact avec les citoyens encore moins. Cette tournée est fortement chargée de messages et d’émotions par les proches du président sortant et hyper magnifiee ou critiquée par les medias presse et les médias sociaux. Elle constitue, sinon une déclaration de candidature, un pré exercice en grandeur réelle…avec ses risques et ses aléas.

Cette visite du président suit, rappelons le, de quelques jours seulement sa tentative – surprenante autant que tardive – de définition de « sa France »

La gifle – par l’étonnement qu’elle provoque – contraste avec la gourmandise que ne boude pas le chef de l’Etat courant vers le bain de foule si bien préparé – et maîtrisé – dans un rituel rodé. La vidéo complète montre cela.

L’agression d’Emmanuel Macron, le 8 juin, dans la Drôme, est « le point d’orgue d’un début de campagne délétère » écrit Le Monde.

Puis encore : « L’agression subie par Emmanuel Macron n’illustre en rien une montée de la violence mais reflète la désacralisation du corps politique, l’effacement des partis, qui ne jouent plus leur rôle de médiation, et le narcissisme qu’encouragent les réseaux sociaux » analyse, dans une tribune au « Monde », Xavier Crettiez, professeur de science politique.

Il poursuit : « La violence n’est pas nouvelle en politique. Outre que le conflit est consubstantiel à l’activité politique, qui a aussi comme tâche de transmuer la régulation par les coups en régulation par les mots, la violence a toujours existé, y compris contre les élus, même les plus illustres d’entre eux.

Le général de Gaulle a fait l’objet de plusieurs tentatives d’atteinte à sa vie, dont l’attentat du Petit-Clamart (Hauts-de-Seine) − commis le 22 août 1962 par des nostalgiques de l’Algérie française −, resté dans les mémoires. Avant lui, un futur président du Conseil socialiste, Léon Blum, alors député de Narbonne, avait, le 13 février 1936, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés, à Paris, échappé de peu à un lynchage des Camelots du roi, formation monarchiste activiste d’extrême droite. »

L’agression contre Jacques Chirac était autrement grave. Emmanuel Macron avait déjà reçu un œuf sur la tête en 2017. Nicolas Sarkozy fut agrippé1 !.!, par le revers de la veste, Manuel Valls giflé, François Hollande enfariné).

Une arrogance et des écarts langagiers déjà installés.

Emmanuel Macron s’est autorisé bien des écarts: « qu’ils viennent me chercher », « ceux qui ne sont rien », « le pognon de dingue », « travailler pour se payer un costard », « traverser la rue pour trouver du travail »… sont autant de « marques personnelles d’arrogance » que souligne l’article ci contre.

NOUS VOUS PROPOSONS L’ARTICLE DE PIERRE LEROUX DANS THE CONVERSATION

Il interroge « l’importance (à) accorder à la gifle » que le président de la République, Emmanuel Macron, a reçue lors d’un déplacement à Tain-l’Hermitage le 8 juin 2021.

Pierre Leroux est Professeur à l’UCO Angers et Nantes. Chercheur titulaire au laboratoire Arènes (CNRS UMR 6051), Rennes. Membre du réseaux Com Pol. Membre du comité éditorial de la revue Mots. Les langages du politique. Membre du comité éditorial de la revue Politique de communication.

ARTICLE

RECEVOIR EN PLEINE FACE LA COLÈRE POPULAIRE  : LA  GIFLE OU LES ALÉAS DU VOYAGE PRÉSIDENTIEL EN PROVINCE

10 juin 2021, Pierre Leroux, Université catholique de l’Ouest, The Conversation

Quelle importance accorder à la gifle que le président de la République, Emmanuel Macron, a reçue lors d’un déplacement à Tain-l’Hermitage le 8 juin 2021 ? Le corps physique de l’individu Emmanuel Macron a apparemment peu souffert de cette violence somme toute contenue et ritualisée : la gifle relève des atteintes physiques mineures mais symboliquement stigmatisantes, et pouvait autrefois donner lieu à réparation lors d’un duel.

En revanche, dans le registre de la symbolique politique, l’attaque du corps du monarque républicain n’est pas anodine en ce qu’elle s’attaque à la fonction.

L’ensemble du personnel politique a d’ailleurs condamné cet acte violent selon cette lecture (« il en va des fondements de notre démocratie » a déclaré le premier ministre applaudi à l’Assemblée), tandis que paradoxalement le président en minimisait la portée (« il faut relativiser cet incident… c’est de la bêtise »). En soulignant cependant qu’« il ne faut rien céder à la violence, en particulier la violence contre tous les représentants de la chose publique ». Il invitait en concluant cette brève déclaration « à remettre toute cette violence à sa juste valeur ».

Des épiphénomènes dissonants

Si une telle violence est en France globalement rare et marginale – sachant que les services de sécurité font en sorte qu’elle ait de moins en moins d’occasions de s’exprimer –, une violence du même ordre a pu resurgir épisodiquement dans le passé récent, que cela soit lors des campagnes présidentielles (Emmanuel Macron avait aussi reçu un œuf sur la tête lors de celle de 2017), ou lors des moments mettant en contact le personnel politique avec des foules (Nicolas Sarkozy fut agrippé par le revers de la veste, Manuel Valls giflé, François Hollande enfariné).

Sans compter les chahuts, les insultes, les chants hostiles et les affrontements avec les forces de l’ordre de « comités d’accueil » tenus de plus en plus éloignés des cortèges officiels.

Ces quelques épiphénomènes dissonants sont souvent hypertrophiés dans les comptes-rendus médiatiques. Ils ne doivent pourtant pas faire oublier que, depuis la fin du XIXe siècle, la mécanique parfaitement rodée du voyage présidentiel en province fonctionne le plus souvent sans fausses notes, conjuguant acclamations des foules en liesse et applaudissements nourris de citoyens ravis d’accueillir le président de la République.

Cela n’a rien de fortuit, c’est même la justification principale de ces dispositifs.

Le voyage présidentiel : cadrage formel et nécessité de l’informel

L’événement violent s’est produit dans le contexte d’un « Tour de France » morcelé, entrepris par Emmanuel Macron quelques jours plus tôt, à un an de l’élection présidentielle. Il s’agit en fait d’un ensemble d’aller-retour dans le pays, étalés sur plusieurs mois.

Cette nouvelle « itinérance », selon le mot des communicants du président, avait commencé sans heurts peu avant dans le département du Lot, à Saint-Cirq-Lapopie. Ce petit village touristique paisible avait déjà servi de toile de fond à d’autres immersions d’Emmanuel Macron « dans les territoires » alors qu’il était ministre.

Cette démarche n’est pas sans rappeler l’« itinérance mémorielle » de novembre 2018, à l’occasion de la fin de la Première Guerre mondiale. Il s’agissait, le temps de quelques jours, de « briser la vitre qui sépare traditionnellement le président du pays », selon les mots de son entourage, « quitte à recevoir, en pleine face, la colère populaire ». Ce nouveau voyage est envisagé autant comme un temps de célébration du président que comme un moment agonistique, où il pourra défendre sa politique si l’occasion lui en est donnée.

Le sens politique de tels déplacements est objectivement très faible tant ils sont prévisibles. Ils ne prennent un poids politique qu’à travers les commentaires médiatiques qu’ils suscitent. Ceux-ci portent d’ordinaire sur des éléments périphériques et quelques anecdotes, en marge de la routine officielle auxquelles les exégètes professionnels entendent donner de l’importance. Tout compte fait, la gifle reste comme le seul moment notable d’un déplacement qui reprend les modalités classiques d’un genre désormais stabilisé.

Le déplacement des commentaires des éditorialistes, des chaînes d’information, des professionnels et des profanes sur les réseaux sociaux numériques, vers le micro-événement constitué par « la gifle » illustre bien, en creux, les conditions ordinaires de félicité de ces « rencontres » avec le « peuple ». Entre déclinaison formelle et routinière d’un genre et moments informels planifiés, le déroulé habituel de ces déplacements ne suscite ordinairement que peu de commentaires.

Le bain de foule, un rituel bien rodé

Les voyages présidentiels font en effet l’objet depuis longtemps d’une organisation rigoureuse. Le bon déroulement du rituel impose de maîtriser l’agencement des divers éléments qui peuvent le constituer. Il faut pour cela tenir compte des multiples contraintes d’un planning minuté, avec ses aspects protocolaires (choix des interlocuteurs à rencontrer, notamment les élus locaux), ses « temps forts » à réaliser (inauguration d’un équipement, retrouvailles, remise de médaille, rencontre avec des citoyens ordinaires, des responsables d’associations, des fractions particulièrement méritantes de la population, etc.), ses moments de convivialité. Tout cela constitue la mise en récit d’une immersion harmonieuse et d’une communion avec les autochtones.

Parmi les séquences ritualisées, celle du bain de foule occupe une place particulière : elle est l’acmé de la rencontre avec le Peuple et se présente comme un des moments d’« informalisation ». Il s’agit dans ce cas de prévoir de brefs temps de relâchement des contraintes au sein d’un dispositif qui reste globalement sous contrôle.

Mu par un élan irrépressible, le président s’approche des citoyens, tenus jusqu’alors à bonne distance derrière des barrières. Il serre des mains, embrasse femmes et enfants, prononce un compliment pour chacun, s’attarde parfois pour quelques phrases. Surtout, il manifeste sens de l’écoute et contentement d’approcher les « vrais » Français dont il se sentirait trop souvent éloigné par sa charge.

On a vu ainsi, juste avant la scène de la gifle, Emmanuel Macron, « échapper » à son service de sécurité pour se précipiter vers les habitants. Tout compte fait, la séquence de la gifle vient s’insérer au seul bref moment véritablement informel, dans un court interstice de flottement, avant que les services de sécurité ne se repositionnent et maîtrisent l’agresseur. Le président poursuit ensuite (presque) sans encombre le rituel informalisé, selon le plan prévu.

Le corps du monarque républicain au centre de la cible

Pour être ancien, le rituel républicain du voyage présidentiel comme temps de « rencontre » avec les Français n’est pas pour autant resté à l’écart des enjeux politiques contemporains. Le président sous la Ve République tient sa légitimité du suffrage universel direct : il a donc un rôle politique beaucoup plus central que dans les régimes précédents. Cette importance est également symbolique, puisque sa place s’est transformée au fil du temps depuis 1958 selon les pratiques et les usages des différents occupants de l’Élysée.

La médiatisation grandissante de la vie politique, déjà importante dans les années 1980, a pris un tournant décisif avec les possibilités offertes de recueil et de circulation accélérée de l’information à partir des années 2000. L’individualisation plus générale de la vie publique a contribué au succès d’entreprises politiques, qui se présenteront au fil du temps de moins en moins comme les émanations de collectifs partisans que comme des aventures individuelles de conquête du pouvoir. Les primaires avec leurs affrontements télévisés ont été le symptôme le plus visible de ce changement en 2017, et le cas de la campagne d’Emmanuel Macron est à cet égard exemplaire.

La mobilisation de tous les outils de valorisation individuelle par le personnel politique de premier plan – qui n’est pas propre à la France – au service d’une présence constante dans les médias, notamment socionumériques, valorise l’action mais elle banalise en même temps le corps et la fonction présidentielle.

L’inflexion du rôle symbolique du président lors du quinquennat d’Emmanuel Macron est pour beaucoup dans le fait qu’il apparaisse, sans doute encore plus nettement que ses prédécesseurs, comme l’auteur et l’incarnation quasi unique de la politique menée.

La part de risque

A de multiples reprises au cours du quinquennat, le président est apparu au centre des dispositifs pensés comme des réponses politiques aux crises qui se sont présentées. Le « Grand Débat » dans ses diverses déclinaisons, la gestion de la crise sanitaire (qui articule notamment le conseil de Défense aux décisions personnelles du président), l’instrumentalisation de dispositifs délibératifs soumis ensuite au bon vouloir présidentiel (comme dans le cas de la Convention Citoyenne pour le Climat) : autant de rappels constants d’une incarnation personnelle de l’autorité politique.

Les écarts langagiers qu’Emmanuel Macron s’est autorisés (« qu’ils viennent me chercher », « ceux qui ne sont rien », « le pognon de dingue », « travailler pour se payer un costard », « traverser la rue pour trouver du travail »…) ont sonné comme des marques personnelles d’arrogance. Elles semblaient parfois adresser un défi à des fractions de la population déjà éloignées socialement et géographiquement des décideurs politiques et plus encore du « nouveau monde » promu par le président.

Résultat d’un choix assumé, mais sans doute aussi en grande partie contraint, puisque l’entreprise Macron n’a pas les bases solides et anciennes de ses principaux opposants, l’extrême personnalisation du pouvoir a placé symboliquement le président au cœur de la responsabilité politique. Emmanuel Macron apparaît pour ces raisons le seul et unique interlocuteur du ressentiment des oubliés de sa politique. Y compris quand ce ressentiment se cristallise dans la violence d’une gifle.

Après le mouvement des « gilets jaunes » et les nombreuses manifestations qui ont émaillé ses précédents déplacements, la gifle rappelle que, symboliquement au moins, ce retour au terrain comportera encore longtemps pour Emmanuel Macron, peut-être plus que pour tout autre, une part de risque difficile à maîtriser.

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