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POUR UNE PENSÉE LIBRE, SÉRIEUSE ET HONNÊTE. JACQUES BOUVERESSE, LE RESPECT DU CITOYEN ET DU RÉEL.

L’urgence à relire Jacques BOUVERESSE

Respecter le citoyen et le réel

Le philosophe invite, indique l’auteur de l’article ci contre – Ousama Bouiss« invite à respecter le citoyen ordinaire et le réel en accordant la primauté à l’argumentation rationnelle et critique plutôt qu’à la tentative de séduction par les belles lettres »

Honnêteté et action politique, difficilement compatibles

Le souci d’honnêteté conduit J. Bouveresse à écrire cela sur l’action politique: « Pour s’engager, en effet, il ne faut pas seulement prendre des risques (je crois être capable d’en prendre) mais il faut être prêt à ignorer ou à négliger une quantité de choses. Il faut éliminer et simplifier, ce à quoi j’ai toujours beaucoup de mal à consentir. C’est la raison pour laquelle je n’aurais sans doute jamais pu être un bon militant politique. Cela implique une forme d’unilatéralité dans la conviction qui me répugne intrinsèquement. »

« Son combat fut politique, non pas – surtout pas – comme celui de ses contemporains qui entendaient subordonner la vie de l’esprit aux luttes partisanes de l’époque, mais parce qu’il estimait que le premier devoir d’un philosophe est de se mettre au service, non pas d’une cause politique, aussi juste soit-elle, mais, d’abord, de la vérité », lit on dans Le Monde.

Essais IV (Agone, 1990)

C’est l’un de ses ouvrages majeurs, on y trouve d’implacables textes où il pourfend le “terrorisme politico-intellectuel”, les “à peu près” des journalistes, des nouveaux philosophes” et de ces penseurs à la mode, qui esthétisent tout et n’importe quoi à partir de notions vagues. 

Présentation encyclopédique de Jacques Bouveresse

Influencé par Ludwig Wittgenstein, le cercle de Vienne et la philosophie analytique, Jacques Bouveresse défend une position rationaliste dont le prolongement éthique est la modestie intellectuelle. Les valeurs de clarté, de précision et de mesure, qui définissent pour une part la rationalité, se traduisent, du point de vue moral, par une dénonciation des abus dont peuvent se rendre coupables les milieux intellectuels en général et le milieu philosophique en particulier.

C’est dans cet esprit que Bouveresse a étudié les œuvres de Wittgenstein, Robert Musil et Karl Kraus. Ses domaines d’étude comprennent la philosophie de la connaissance, des sciences, des mathématiques, de la logique et du langage, et la philosophie de la culture.

Il est élu en 1995 au Collège de France, où il a intitulé sa chaire « Philosophie du langage et de la connaissance ». Par la suite, de 2010 à sa mort, le 9 mai 2021, il est professeur honoraire de cette institution.

La complexité : barrière à la démocratie ? VOIR LA PRECEDENTE PUBLICATION D’OUSAMA BOUISS

Lien vers l’article: https://metahodos.fr/2020/05/29/la-complexite-barriere-a-la-democratie/

Pour OUSAMA BOUISS,  l’action comporte trois étapes :

– la formation du jugement,

l’arrêt de la décision

– puis sa mise en œuvre.

Selon lui, la pensée complexe offre un triple éclairage à l’action : elle l’éclaire sur ses possibilités (en luttant contre l’erreur et l’illusion), sa nature (un pari éthique et politique) ainsi que sur ses modalités (la stratégie et la pensée durant l’action).

ARTICLE

Jacques Bouveresse, ou comment penser les pieds sur terre

8 juin 2021, The Conversation – Ousama Bouiss, Doctorant en stratégie et théorie des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

Qui n’a jamais trouvé la philosophie trop abstraite, son langage trop opaque ou encore ses philosophes un brin prétentieux, à vouloir nous dicter la marche du monde ? Si tel est le cas, comment s’expliquer que Jacques Bouveresse, disparu le 9 mai dernier, qui rehaussa la philosophie au rang d’un « sport intellectuel » et exigeant clarté et précision, soit encore si peu connu du grand public ?

Né en 1940 à Épenoy (dans le Jura), Jacques Bouveresse occupera les fonctions de professeur au Collège de France de 1995 à 2013. Loin de l’image que nous avons habituellement de la philosophie, il refusait l’élitisme et la distance fictive que certains philosophes cherchent à établir avec les citoyens ordinaires. Ainsi, comme le rappelle son élève Jean‑Jacques Rosat :

« Il n’y a certes pas de philosophie bouveressienne, au sens où Bouveresse n’a guère de thèse et encore moins de système. Mais il y a des choix, et encore plus des refus, extrêmement déterminés, des perplexités aussi qui, chez un philosophe attentif aux nuances et aux complexités, ne sont pas moins significatives. »

La réalité concrète contre les idées abstraites

On ne prend pas les êtres humains pour des imbéciles ! Voilà une première critique que Bouveresse semblait adresser aux philosophes français et aux autres intellectuels. En effet, à bâtir des théories et concepts détachés de nos réalités vécues, les philosophes opèrent comme des « dictateurs intellectuels » qui privent le citoyen de sa réalité au nom de la théorie. Ainsi, parce que nous disposons tous de la raison et des possibilités d’en développer ses langages, Bouveresse ne supportait pas ceux qui veulent nous faire croire qu’ils sont les seuls à même de penser notre réalité.

Parmi les techniques utilisées à cette fin, on peut citer le style d’écriture, la formation de concepts abstraits ou encore la mise en avant de problèmes sans lien avec la réalité de nos vies humaines. Aussi, pour lui, « cette tendance générale en philosophie à être spontanément plus abstrait qu’il n’est nécessaire requiert, en effet, assez rapidement un côté un peu immoral, car elle correspond à une sorte de dénégation de ce qui est justement le plus réel pour les êtres humains à commencer par leur existence et leurs souffrances ».

Dès lors, il nous invite à respecter le citoyen ordinaire et le réel en accordant la primauté à l’argumentation rationnelle et critique plutôt qu’à la tentative de séduction par les belles lettres. Il s’agit pour chacun de refuser de construire ou rejoindre ces tours d’ivoire conceptuelles au profit d’une confrontation des raisons, précise et rigoureuse, sur le réel et les faits que nous vivons.

L’ironie » comme précondition du rationalisme

Rationalité, rigueur et précision ne vont jamais sans ironie. Si Jacques Bouveresse nous a fait découvrir de grands satiristes comme Karl Kraus, il est une figure incontestable de ce qu’il nomme le « rationalisme satirique ». Comme il l’explique à Jean‑Jacques Rosat dans un entretien autobiographique exclusif (Le philosophe et le réel, 1998) :

« Plus la réalité vraie est celle de la compétition économique, du marché et du profit, plus on semble avoir besoin de gens qui rappellent que les grandes idées et idéaux restent essentiels, même s’ils sont contredits de façon patente et même insupportable par cette réalité. C’est pourquoi il ne peut y avoir de rationalisme sans une bonne dose d’ironie. »

On aura compris, ici, que les grandes idées ne se rattachent pas à l’idéalisme mais plutôt au retour de ces idéaux de raison, de vérité, de connaissance ou encore de démocratie si indispensables à nos vies humaines. Aussi, lorsque les humains s’engagent dans les voies de la déraison, de la guerre, de la compétition permanente, de l’argent-Roi, l’ironie préserve du ridicule tant celui qui émet la critique (auquel on pouvait reprocher une certaine naïveté) que celui qui la reçoit (découvrant derrière cette ironie savante, une argumentation précise et rigoureuse).

Subordonner le désir de juger au devoir de « comprendre »

Pour Jacques Bouveresse, l’écrivain et romancier Robert Musil est l’un des plus grands penseurs de notre temps. Dans son œuvre, l’ami de la connaissance et de la vérité y a trouvé le souci de comprendre le réel avec honnêteté. Plus encore, on retrouve chez Musil comme chez Bouveresse, un désir de saisir les nuances, de ne pas céder aux simplifications, de souligner les difficultés réelles de la pensée face à certaines réalités. D’ailleurs, ce souci d’honnêteté dans la compréhension le conduit à porter le commentaire suivant sur l’engagement politique :

« Pour s’engager, en effet, il ne faut pas seulement prendre des risques (je crois être capable d’en prendre) mais il faut être prêt à ignorer ou à négliger une quantité de choses. Il faut éliminer et simplifier, ce à quoi j’ai toujours beaucoup de mal à consentir. C’est la raison pour laquelle je n’aurais sans doute jamais pu être un bon militant politique. Cela implique une forme d’unilatéralité dans la conviction qui me répugne intrinsèquement. »

Ainsi parlait Jacques Bouveresse dont nous n’avons dit que peu de choses au regard de la richesse de son œuvre. Toutefois, il s’agit ici d’un hommage à celui qui m’ouvrit la voie d’une pensée libre, sérieuse et honnête. Le lire et le relire en ces temps où l’inhumanité étend ses frontières semble d’une urgence pressante afin que nous continuions à vivre et à penser les pieds sur terre.

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