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La complexité: barrière à la démocratie?


BILLET

Combien de fois avez-vous entendu des responsables politiques répondre à des citoyens, journalistes ou élus : « Je vais vous expliquer » – sous-entendu, c’est simple, vous n’avez pas compris, ou vous ne pouvez pas comprendre…

La complexité affichée ne fonctionne-t-elle pas trop souvent comme un leurre pour imposer sa vision, sa décision, ou pour en masquer les motivations ?

La complexité est souvent réelle, elle n’en est pas moins compréhensible, et chercher à comprendre est la première étape. Elle emporte le souci de la réalité (ou de la vérité) , pour éviter l’ illusion, l’erreur, voire les préjugés, la croyance, la tromperie.

L’opinion pense mal ?

Une situation bien connue de Gaston Bachelard, lorsqu’il évoque l’esprit scientifique : « L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. […] L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes ».

Le cœur de la démocratie

La pris de décision et la participation et délibération des citoyens et des parties prenantes est au cœur de la démocratie. Nous aurons l’occasion d’y revenir car c’est souvent au nom de la complexité que les décideurs réduisent la part de délibération dans la décision. Les citoyens eux-mêmes acceptent parfois cette complexité qui ne leur semble pas atteignable. C’est alors le renoncement , la résignation…et parfois la colère. C’est ce que l’on nomme souvent la « dérive technocratique  ». cela ne signifie pas que les décisions sont purement techniques, mais que nombre d’entre elles, qui répondent à des enjeux de communication ou de simple politique, sont prises sous cet habillage.

La pensée complexe offre un triple éclairage à l’action

Nous vous proposons ici un article qui ne traite pas de la chose publique, mais qui a le mérite de définir la complexité et son rôle dans la décision, ou parfois la non-décision (qui est bien une décision).

Pour OUSAMA BOUISS, UNIVERSITÉ PARIS DAUPHINE – dans l’article publié par La Conversation – l’action comportant trois étapes : la formation du jugement, l’arrêt de la décision puis sa mise en œuvre.

En définitive, selon lui, la pensée complexe offre un triple éclairage à l’action : elle l’éclaire sur ses possibilités (en luttant contre l’erreur et l’illusion), sa nature (un pari éthique et politique) ainsi que sur ses modalités (la stratégie et la pensée durant l’action).

ARTICLE

La complexité, une bonne excuse pour ne pas agir ?

« La critique est classique : à trop complexifier, on se trouve bien incapable de décider donc d’agir. Une synthèse éloquente de cette idée pourrait se trouver dans ce propos de l’écrivain et philosophe Paul Valéry :

« Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable. »

Il y aurait donc un dilemme entre action et vérité ; la simplicité se situant du côté de l’action, la complexité du côté de la vérité.

De cette dichotomie simple, les gens d’action auront vite fait de déclasser tout intérêt pour une pensée complexe. À quoi sert donc ce penseur qui cherche à rendre compte de la complexité de tous les objets soumis à sa raison ? Tout ce qu’il produit, en matière de connaissance, ne débouche sur rien qui soit « actionnable » ou « opérationnel » !

Dès lors, ne faudrait-il pas abandonner cette idée de « penser de manière complexe » ? Ne faudrait-il pas jeter l’opprobre sur ces empêcheurs d’agir, ces tourneurs en rond, ces bavards aux jambes croisés, ces flibustiers de la pensée ? Peut-être. Mais pas avant de leur avoir laissé la possibilité de s’expliquer.

Avant tout, comprendre les problèmes

Le premier enjeu est bien là : comprendre. Il s’agit, selon l’expression du philosophe Jacques Bouveresse, de subordonner « le désir de juger au devoir de comprendre ». Aussi, ce souci de compréhension va de pair avec un souci de vérité ou, formulé négativement, un refus de l’erreur et de l’illusion.

En ce sens, dans ce face-à-face avec la complexité, il s’agit de refuser l’esquive au profit de la compréhension ; il s’agit de refuser l’illusion simplificatrice et rassurante au profit d’une pensée complexe plus déstabilisante.

Cela nécessite donc au moins deux prérequis. Le premier est d’accorder une certaine valeur aux connaissances descriptives qui permettent de comprendre. Le second est d’inscrire ces connaissances dans un horizon bien défini : celui de la quête de la vérité ou, exprimé négativement, de la lutte contre l’erreur et l’illusion (selon la formule du philosophe Friedrich Nietzsche : « Caractère négatif de la « vérité » – en tant que suppression d’une erreur ; d’une illusion »).

Dès lors, par cet exercice de complexification, il est possible de dépasser une pensée superficielle au profit d’une compréhension approfondie des problèmes. Plus encore, cela permet de mieux construire les problèmes, de les débarrasser des opinions fausses, des préjugés, des illusions.

Ainsi, le penseur de la complexité s’inscrit pleinement dans cette affirmation de Gaston Bachelard au sujet de « l’esprit scientifique » :

« L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. […] L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes ».

La pensée complexe offre un triple éclairage

Considérons que l’action comporte trois étapes : la formation du jugement, l’arrêt de la décision puis sa mise en œuvre. À quel moment la pensée complexe intervient-elle ?

Tout d’abord, nous l’avons vu précédemment, lors de la première étape en permettant de bien poser les problèmes. Ensuite, une fois les problèmes bien posés, la pensée complexe permet aussi de mieux cerner l’étendue du domaine des possibles en matière de résolution. En effet, bien que la pensée complexe n’offre pas une seule solution « clé en main », elle offre une méthode pour construire avec rigueur un ensemble de scénarios, de voies de résolution possibles.Loading videohttps://www.youtube.com/embed/r2I-gGj72kE?enablejsapi=1&amp=1&playsinline=1

Cependant, une fois les scénarios possibles identifiés, la décision ne peut être tranchée par une connaissance descriptive. C’est vers un autre type de connaissances qu’il faut se tourner : celles dites « évaluatives ». Il s’agira alors de formuler un jugement, d’évaluer les scénarios.

Or, un tel jugement nécessitera un double engagement : éthique et politique. Éthique pour définir « ce qui compte », ce qui a de la valeur. Dès lors, il sera possible, au regard de ces normes, de classer les scénarios, d’en exclure certains et d’en privilégier d’autres. Et c’est par ce classement que s’opère l’engagement politique qui offrira plus de pouvoir, plus de voix, plus d’importance à certains points de vue, certaines dimensions (économique, politique, etc.) plutôt que d’autres.

À cet égard, bien que la pensée complexe ne fournisse pas la solution à un problème, elle éclaire la nature de l’action autour de la notion de « pari ». Cette notion de « pari » éclaire le pont qui permet de passer de la pensée à l’action. Aussi, nous voilà éclairer sur sa nature : éthique et politique. Ce genre d’idées suscite parfois l’hostilité de ceux qui aiment faire de la connaissance descriptive, rationnelle, un argument pour appuyer leur choix (appréciant les formules du type « there is no alternative »).

La connaissance complexe remet en cause cette façon de faire passer des choix éthiques et politiques pour des vérités scientifiques. Elle démontre l’étendue des scénarios possibles et dévoile la nature éthique et politique qui ont conduit à retenir un scénario plutôt qu’un autre.

https://d-9297954361992158861.ampproject.net/2005151844001/frame.html

Enfin, une fois la décision arrêtée, vient sa mise en œuvre. Affirmer que toute décision est un pari permet également de souligner la dimension incertaine propre à l’action.

Comme l’énonçait Edgar Morin, penseur de la complexité, à travers sa théorie de l’« écologie de l’action », « dès qu’un individu entreprend une action, quelle qu’elle soit, celle-ci commence à échapper à ses intentions. Cette action entre dans un univers d’interactions et c’est finalement l’environnement qui s’en saisit dans un sens qui peut devenir contraire à l’intention initiale ».

Dès lors, l’intelligence de l’action suppose une intelligence stratégique apte à saisir les opportunités, identifier les signaux faibles ou encore à relier des indices à la manière d’un Sherlock Holmes. De plus, tonique et soucieuse de comprendre ce qui se passe, la pensée poursuit son effort de complexification afin de lutter contre les erreurs et les illusions durant l’action.Loading videohttps://www.youtube.com/embed/IQ0L4sEreaU?enablejsapi=1&amp=1&playsinline=1

En définitive, la pensée complexe offre un triple éclairage à l’action : elle l’éclaire sur ses possibilités (en luttant contre l’erreur et l’illusion), sa nature (un pari éthique et politique) ainsi que sur ses modalités (la stratégie et la pensée durant l’action).

Une fausse bonne excuse

Ceci étant dit, la pensée complexe aura toujours ses ennemis : les sots, les « solutionnistes » et les paniqués (pour n’en citer que quelques-uns).

Le philosophe français Edgar Morin, penseur de la complexité. Fronteiras do Pensamento

« La paresse de l’esprit », selon la formule d’Edgar Morin, est mise à mal par cette pensée vivante, qui implique un effort important pour comprendre au mieux les problèmes qui lui sont adressés.

Aussitôt que la complexité se présente, le paresseux s’en va à la recherche de quelques certitudes simples et simplificatrices pour ne surtout pas trop penser. Plus encore, et c’est en cela que ce paresseux est un sot, il méprise les valeurs cognitives que sont la connaissance, la vérité, l’honnêteté et la modestie intellectuelle.

Par ailleurs, les solutionnistes, qui préfèrent les solutions rapides à la compréhension lente des problèmes, se trouvent bien déçus par le programme que nous proposons.

Comme l’énonçait l’écrivain Robert Musil : « Quand on veut être actif, on n’a plus le droit d’être affamé ni de rêvasser : il faut manger des biftecks, et se remuer ». Mais ne soyons pas dupes, ces gens ne s’épuisent pas à cause de l’effort mais de leurs gesticulations liées à leur incapacité à se tenir assis suffisamment longtemps dans ce face-à-face avec un réel insignifiant et parfois absurde.

Et puis, les paniqués. À la différence du peureux, le paniqué n’a pas le courage nécessaire pour parier et dépasser sa peur ; il s’enferme dans la peur et n’en sort pas. On le reconnaît assez bien dans ces mots Musil :

« Quand on peut faire tout ce qu’on veut, on a bientôt fait de ne plus savoir quoi désirer […]. Il faut que l’homme se sente d’abord limité dans ses possibilités, ses sentiments et ses projets par toutes sortes de préjugés, de traditions, d’entraves et de bornes, comme un fou par la camisole de force, pour que ce qu’il réalise puisse avoir valeur, durée et maturité… »

Il reste alors les courageux prêts à jouer leur peau, à assumer la portée éthique et politique de leur décision. Ils aiment la connaissance, se soucient de la vérité, luttent contre l’erreur et l’illusion.

L’incertitude, le doute et l’incomplétude de leur savoir ne les empêchent pas d’agir car ils savent que le pari est nécessaire. Toutefois, ils ne se reposent jamais, conscients de leur fragilité. Ils se savent sujets à la bêtise comme à l’intelligence alors ils consentent à beaucoup d’efforts pour bien penser avant d’agir et à encore plus d’effort pour bien penser pendant l’action.

Modestes, fragiles, certes ; mais vivants, toniques et amoureux de la vie donc de la connaissance et de la vérité à son sujet. Ils répéteront alors comme le philosophe Raymond Aron :

« Je crois que tout est toujours en question, tout est toujours à sauver, que rien n’est définitivement acquis, et qu’il n’y aura jamais de repos sur la Terre pour les Hommes de bonne volonté. »

3 réponses »

  1. Un de nos contacts sur les réseaux a apporté le commentaire suivant:
    Beau papier. Merci. Avec en prime l’excellente conférence TED dOussama Bouiss https://youtu.be/r2I-gGj72kE

    Si on ajoute l’ingrédient du biais cognitif Bug Humain https://www.qwant.com/?q=video%20le%20bug%20humain&t=videos&o=0:a0e658631b34154125dceca504ecc0a7&order=relevance&source=all
    , alors nous avons beaucoup de soucis et nous faire pour la démocratie..

    …voir plus
    Comment passer de la pensée complexe à l’action ? | Ousama Bouiss | TEDxUniversitéParisDauphine
    Comment passer de la pensée complexe à l’action ? | Ousama Bouiss | TE…
    youtube.com

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  2. Commentaires échangés sur les réseaux:

    T. Lidolff:

    De la juste utilisation des experts dans la décision publique.
    Trois exemples récents : un comité scientifique pour le coronavirus, un médiateur/négociateur pour la réforme de l’hôpital, des économistes à présent…

    Ou est le débat national ? L’ écoute et le dialogue avec les parties prenantes ?

    Quand l’executif fera t il le bilan de la gestion de crise ?

    Article du Parisien:

    « Le chef de l’État s’entoure d’un nouveau conseil d’experts, après le conseil scientifique sur l’épidémie ou des conseils spécialisés, comme le conseil présidentiel sur l’Afrique ou encore le conseil présidentiel des villes… »
    Pandémie : Macron installe une commission d’experts pour repenser l’économie mondiale

    T. Lidolff:

    Alain Minc dans Le Point :
    « Le Conseil scientifique est une faute démocratique ».
    Enfin certains « intellectuels  » réagissent, semble t il.

    Thomas Bousquet :

    Un comité d’experts, ca devrait se contenter de reflechir et d’arriver devant le peuple avec un panel d’options possibles.
    Malheureusement, si on ne prend pas le temps de passer la parole au débat démocratique, mettre en application le choix du comité d’experts, même si pertinent, finit par être perçu comme un atteinte à la souveraineté républicaine.
    Le tort de Macron consiste à se croire la légitimité de décider pour le peuple d’appliquer les conseils d’un comité d’experts non élus. Ce n’est pas le cas, manifestement.

    Finalement, ces conseils experts ont toutes raisons d’exister, mais non comme conseils présidentiels mais bien comme conseils populaires dont les réflexions devraient etre publics et diffusés sur une chaîne de télévision, même si celle ci devait n’être que très peu regardée.

    T Lidolff:

    En effet, le cœur du problème est bien là.

    Les parties prenantes, forces vives, citoyens… doivent être associées au diagnostic, aux enjeux, aux scénarios d’action, à la mise en oeuvre…evaluation

    De surcroît la capacité du comité à produire des expertises cohérentes est à prouver et la capacité de l’exécutif à écouter puis à décider en tenant compte de cette expertise et des autres aspects : sociaux, humains, environnementaux, culturels, financiers…n’est pas prouvée, la gestion de la crise covid l’a démontré.

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