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LES ENTREPRISES ET LA PROMESSE RÉPUBLICAINE. UNE ALTERNATIVE AU WOKISME.

« Les Français, les Entreprises et la République »

Emmanuel Mounier écrivait: : « il n’y aura pas de République dans l’État tant qu’il y aura la monarchie dans l’entreprise »

Arielle Schwab, Directrice générale adjointe chez Havas France, et Benoît Lozé, Directeur du planning stratégique, reviennent pour Usbek et Rica, dont nous publions l’article, sur les principaux enseignements à tirer de leur étude menée avec l’IFOP, « Les Français, les Entreprises et la République ».

EXTRAITS:

« Les entreprises sont désormais attendues sur des questions plus régaliennes, plus complexes comme le fait religieux en entreprise, l’inclusion des minorités ou la question du marketing communautaire qui impliquent qu’elles se dotent d’une colonne vertébrale solide sur ces thématiques. Ces questions arriveront nécessairement de l’extérieur avec tous les dommages collatéraux potentiels. »

« Les Français, les Entreprises et la République ». La République est plébiscitée comme un modèle qui nous ressemble et nous rassemble, et l’idée d’entreprise Républicaine émerge autour de concepts et d’engagements assez clairement identifiés.« 

La fin du wokisme ?

« Nous sommes convaincus que le modèle républicain peut encore porter une alternative au wokisme et, surtout, que les entreprises ont un rôle à jouer dans la défense de la promesse républicaine face aux excès du wokisme. »

article

« Les entreprises ont un rôle à jouer dans la défense de la promesse républicaine »

Elena Scappaticci- 13 juin 2021 – Usbek & Rica

Usbek & Rica – Quelles sont les motivations profondes à l’origine de cette étude menée avec l’IFOP ?

Benoît Lozé – Cette étude est d’abord née du constat que nous avons fait dès 2017 qu’une nouvelle forme de concurrence était en train d’émerger entre entreprises et États sur la question de l’intérêt général. Le trumpisme a joué, à cet égard, un rôle déterminant ; je dirais même qu’il a complètement rebattu les cartes sur cette question dans la mesure où de nombreuses entreprises américaines ont dû se positionner contre leur propre gouvernement, notamment sur la question environnementale, avec cette fameuse antienne : « Ce ne sont pas les États-Unis qui sont sortis de l’Accord de Paris, c’est Donald Trump. ».

En France, la problématique est encore légèrement différente : à partir du moment où le législateur, avec la loi PACTE, a laissé aux entreprises la possibilité de se positionner plus fortement sur leur raison d’être, elle leur a ouvert la voie pour s’impliquer davantage sur certains sujets de société.

En résumé, auparavant, nous étions dans ce que nous avons nommé le temps des « corrections » – celui de la RSE – puis nous avons eu le temps de l’Action, cette « sortie du bois » des grandes entreprises, avec des actions proactives au service de l’intérêt général. Désormais nous entrons dans ce que nous avons choisi de nommer le « temps des Valeurs », c’est-à-dire des visions du monde et des modèles de société défendus par les entreprises, synonyme d’une nouvelle ère pour l’engagement des entreprises.

Ce nouveau « temps des valeurs » que vous identifiez dans votre étude, comment se distingue-t-il des phases précédemment décrites ?

Benoît Lozé – Nous sommes entrés dans la lutte des causes, c’est-à-dire que l’engagement des entreprises est devenu un nouveau marché concurrentiel : les valeurs, encore plus que les actions, sont une manière d’émerger ou de ré-émerger sur ce nouveau marché concurrentiel. Tout est à repenser : les entreprises sont confrontées à un exercice d’introspection, presque de psychanalyse, qui les force à questionner les valeurs qui les sous-tendaient, à mettre à niveau le bloc éthique sur lequel elles reposaient avec cette question centrale : « au-delà des actions que je mène, quel est le modèle de société que je défends ? ».« Les entreprises sont désormais attendues sur des questions plus régaliennes, plus complexes, comme le fait religieux en entreprise, l’inclusion des minorités ou la question du marketing communautaire »Benoît Lozé, Directeur du planning stratégique, Havas France

Question centrale parce que les entreprises sont désormais attendues sur des questions plus régaliennes, plus complexes comme le fait religieux en entreprise, l’inclusion des minorités ou la question du marketing communautaire qui impliquent qu’elles se dotent d’une colonne vertébrale solide sur ces thématiques. Ces questions arriveront nécessairement de l’extérieur avec tous les dommages collatéraux potentiels. Finies les valeurs molles, il faut que les entreprises soient en mesure de se doter de convictions profondes en interne pour ne pas être dans une posture de réaction dans l’urgence face à des chocs imposés de l’extérieur. Le pire qu’il puisse arriver en termes de communication externe est le manque de cohérence, le fait de répondre au tempo de l’actualité, bref, d’être dans une forme de peur et de réaction a posteriori à l’actualité, lorsque les marques devraient être proactives sur les sujets les plus sensibles.« Le wokisme est à la mode, il est puissant, il apporte des réponses à des questions de société. Mais il a aussi ses limites. »Benoît Lozé

A fortiori face à l’influence grandissante du modèle américain woke qui arrive avec ses propres valeurs et son propre système de pensée. Le wokisme est à la mode, il est puissant, il apporte des réponses à des questions de société. Mais il a aussi ses limites.

Afin d’accompagner les entreprises dans cette démarche d’anticipation des chocs, vous identifiez six concepts clés du wokisme…

Effectivement, l’idée centrale de notre enquête est de tenter d’analyser ces six concepts liés au wokisme à l’aune de leurs conséquences très concrètes sur l’entreprise.

Prenons la question de la reconnaissance radicale des identités, ce qu’on appelle « la positionalité » : c’est-à-dire la définition d’un individu non par sa personnalité, ses compétences ou ses actions mais par ses identités multiples (ethnique, sexuelle ou religieuse) permettant de le positionner sur l’échelle des privilèges.

Cette obsession du classement identitaire crée nécessairement des hiérarchies, et ces hiérarchies créent nécessairement de la division et du conflit : Comment faire du collectif à partir du moment où chacun peut revendiquer d’être en soi un problème de société, son propre problème de société en fonction de son classement plus ou moins bas dans la hiérarchie des privilèges ? Comment continue-t-on, y compris au sein d’une entreprise, à mener des politiques du Nous face à la politique du Je ?

Nombre d’entreprises américaines, sur le modèle des facs, ont répondu à cette injonction identitaire par la mise en place de « safe spaces », c’est-à-dire de lieux réservés à une minorité lui permettant de se « mettre à l’abri » de tout comportement considéré comme offensant en en interdisant l’accès à toute personne appartenant à un « groupe majoritaire. » Est-ce que, à terme, les safe spaces pourraient devenir une revendication RH naturelle et la reconnaissance identitaire un nouveau droit du salarié ? Imaginez une seconde les conséquences pour les DRH et les managers amenés à prendre en compte cette hiérarchie des privilèges et des identités !  

Autre exemple au cœur du wokisme, celui de la cancel culture. Comment faire quand on est une entreprise attaquée par des activistes sur des faits commis dans un passé lointain, notamment au moment de la colonisation et de l’esclavage ? Certaines entreprises ont déjà recours à des historiens pour enquêter sur les éventuelles parts sombres de leur histoire. Mais que fait-on de ce lourd patrimoine ? Est-ce qu’on doit le rendre public ? S’en excuser ? Mettre en place des procédures de dédommagement pour les éventuelles victimes identifiées ? C’est un choix qui relève de chaque comex : notre rôle à nous est de les accompagner en amont de leur prise de décision pour pouvoir anticiper ce type de situation.

Face au phénomène, vous insistez sur la nécessité de construire ou consolider des imaginaires et des modèles alternatifs, à commencer par le modèle républicain. En quoi peut-il servir de pare-feu face aux excès du wokisme, selon vous ?

Arielle Schwab –  Les logiques identitaires et communautaires font leur chemin, une dynamique parfois considérée comme la pointe avancée de l’engagement en matière de lutte contre les discriminations. Or elles portent en elles des risques de fragmentation et de division.« Notre démarche consiste à proposer une autre voie, une réponse « Made in France » permettant aux entreprises de traiter les sujets de société et notamment d’égalité, d’inclusion et de diversité »Arielle Schwab, Directrice générale adjointe, Havas Paris

Notre démarche consiste à proposer une autre voie, une réponse « Made in France » permettant aux entreprises de traiter les sujets d’égalité, d’inclusion et de diversité. L’approche républicaine paraît être un modèle précieux pour répondre aux grands enjeux de société. Un modèle construit autour de l’universalisme, du pluralisme et de l’égalité sociale, qui a façonné l’histoire française et européenne depuis les Lumières.

Cette intuition nous a poussé à nous demander si le modèle républicain avait encore de l’avenir aux yeux des Français : est-ce toujours un bien commun, une valeur qui nous parle ?  Parmi les vigies ou les incarnations attendues de ce modèle, quel rôle les Français attendent des entreprises ?  C’est tout l’objet de l’étude que nous avons menée avec l’Ifop « Les Français, les Entreprises et la République ». La République est plébiscitée comme un modèle qui nous ressemble et nous rassemble, et l’idée d’entreprise Républicaine émerge autour de concepts et d’engagements assez clairement identifiés.

Benoît Lozé – Effectivement le principal constat qui se dégage de l’étude est que, dans leur immense majorité, les Français considèrent les valeurs de la République comme rassembleuses ; elles font globalement l’objet d’un consensus, avec toujours les mêmes acteurs mentionnés pour les porter. Du côté de la sphère économique, ce sont les PME qui sont plébiscitées. D’abord, parce qu’elles font du made in France, qu’elles ne délocalisent pas, qu’elles paient leurs impôts en France, ce qui fait d’elles les hérauts d’une forme de « patriotisme économique », ensuite, parce que l’entrepreneur à la tête d’une PME demeure, dans l’imaginaire collectif, une figure acceptable de l’élite. Il nous ressemble, il vient de la base, il a réussi par lui-même, il incarne une forme de méritocratie à la française qui survit à la défiance envers les élites traditionnelles et paraît compenser les lacunes de l’école républicaine du XXIe siècle.« Tout l’enjeu est de parvenir à construire des solutions qui prennent en compte la résilience très forte des principes républicains avec de nouvelles exigences portées par la société civile »Benoît Lozé

Nous sommes convaincus que le modèle républicain peut encore porter une alternative au wokisme et, surtout, que les entreprises ont un rôle à jouer dans la défense de la promesse républicaine face aux excès du wokisme. Comme nous l’avons vu, elles peuvent porter la promesse de la méritocratie d’une manière plus nette que ne le fait l’école, raviver cette promesse d’égalité au cœur du modèle républicain. Comme le montre la dernière partie de notre étude, cette passion de l’égalité est une caractéristique bien française, qui demeure très prégnante au-delà de toutes les questions liées à l’identité. Avec l’universalisme, elle freine la mise en place de quotas ethniques. Enfin, le respect strict de la laïcité en entreprise est encore majoritaire. Tout l’enjeu est de parvenir à construire des solutions qui prennent en compte la résilience très forte de ces principes avec de nouvelles exigences portées par la société civile.

Arielle Schwab –  Il faut le rappeler, les défis en matière d’égalité, d’inclusion, de lutte contre les discriminations sont très importants. Ces enjeux sont déterminants pour les entreprises, leur rôle est attendu par l’ensemble de leurs publics, et la société ne se sortira pas de l’échec de la promesse d’égalité sans elles. Notre étude permet d‘en faire le constat : le modèle républicain est une voie possible pour traiter ces questions. Les Français le comprennent, s’y identifient et en font un modèle d‘avenir. L’entreprise peut s’engager dans cette voie et à l’aune de ce modèle pour agir. Beaucoup d’actions peuvent être initiées, beaucoup de démarches inspirantes ont déjà été lancées, de nombreuses pratiques peuvent être partagées et étendues.« Il faut se préparer et éviter de se trouver acculé à réagir dans l’urgence. Il faut agir, de manière authentique, cohérence et modeste pour contribuer à faire avancer son entreprise et l’ensemble de la société. »Arielle Schwab

Premier élément essentiel : il faut se forger des convictions, un point de vue autour des enjeux d’inclusion, d’égalité et de diversité. Il n’est pas possible de ne pas agir, il n’est pas non plus envisageable de ne pas penser ces questions. Des discussions doivent être ouvertes, à très haut nouveau au sein des entreprises et permettre de s’équiper en terme de valeurs et d’information.

Il s’agit ensuite de poser un regard lucide sur son passé et son présent. Regarder son histoire en face, ses responsabilités ou contributions aux logiques raciales, à l’esclavage, à la colonisation. Les entreprises doivent être au clair sur leur histoire et prendre des décisions, des positions, des distances voire des excuses. Il faut se préparer et éviter de se trouver acculé à réagir dans l’urgence.

Enfin il faut agir, de manière authentique, cohérence et modeste pour contribuer à faire avancer son entreprise et l’ensemble de la société. Mettre en place des CV anonymes, travailler autour de l’identification de profils et de leur recrutement dès le stage de troisième ou dès l’alternance, organiser des formations RH sur les biais au recrutement et à l’avancement etc.

C’est tout l’objet de notre réflexion : les entreprises constituent des acteurs clés du corps social, et sont aussi des laboratoires de transformation et d’impact. Elles doivent mener des actions concrètes et porter un point de vue sur les grands enjeux de société, et elles peuvent le faire en se fondant sur des valeurs républicaines, autour de l’universalisme et de l’égalité sociale.

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