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LES CONDITIONS D’UN DÉBAT DÉMOCRATIQUE APAISÉ. L’APPORT DU CONVIVIALISME.


MOUVEMENT « CONVIVIALISTE », « antidote à l’hubris »

Épisode 1 – Pour le lancement de la nouvelle série thématique consacrée à l’amélioration des conditions du débat démocratique, Usbek & Rica s’est penché sur les pistes d’action fournies par le mouvement dit « convivaliste », développées dans le dernier numéro de la revue MAUSS. Nous vous proposons un article d’ Elena Scappaticci

Extraits:

« À l’inverse des civilisations brutales construites sur la force et l’humiliation, le convivialisme est persuadé que la recherche de formes conviviales est le chemin pour une civilisation courtoise »
Alain Caillé

« Encore peu connu du grand public, le « convivialisme », initié par le sociologue français Alain Caillé dans un premier manifeste publié en 2010 chez Actes Sud, se conçoit … comme un « antidote à l’hubris », un système conceptuel suffisamment solide pour éliminer toutes les formes de débordements auxquelles les grandes idéologies politiques de la modernité (libéralisme, socialisme, anarchisme, communisme) n’ont pu échapper.  » ES

« Bernard Perret mentionne, entre autres critères, la nécessité de clarifier d’entrée de jeu le cadre institutionnel, la place et le mode d’expression de chaque « partie prenante » ou encore de débattre du choix des données, des méthodes d’enquête et des témoignages à recueillir pour chaque procédure devant aboutir à une prise de décision politique. » ES

« Point non négligeable : ces différentes règles devraient également s’appliquer aux réseaux sociaux, avec la mise en place de «  vastes forums numériques », de manière à ramener un peu de convivialité dans ces espaces d’expression qui en manquent aujourd’hui cruellement. » ES

Voir l’article d’Elena Scappaticci déjà publié par Metahodos :

« Les entreprises ont un rôle à jouer dans la défense de la promesse républicaine » https://metahodos.fr/2021/06/16/usbek-rica-les-entreprises-ont-un-role-a-jouer-dans-la-defense-de-la-promesse-republicaine/

ARTICLE

Quelles seraient les conditions d’un débat démocratique apaisé ?


Elena Scappaticci – 14 juin 2021 – Usbek & Rica


C’est probablement à Albert Camus, dans L’Homme révolté, que l’on doit le plus beau rappel de l’ancrage moral de la notion d’hubris – ou « démesure » – dans toute la philosophie politique européenne – des mythes de la Grèce antique, dont elle jaillit, jusqu’à la pensée politique du XXe siècle. Dans L’Homme Révolté, l’écrivain nous rappelle ainsi que l’histoire de l’Occident est aussi celle de « la longue confrontation entre la mesure et la démesure », soit cette éternelle dialectique entre les forces obscures qui animent l’homme et la cité, et sa capacité à les contenir lorsqu’elles menacent de faire vaciller son équilibre politique pour la faire basculer dans le conflit généralisé de tous contre tous. Il n’est donc guère étonnant que le contexte politique actuel (mise en cause de la parole politique, prolifération des fake news, progression des courants identitaires, explosion de l’abstentionnisme, etc.) ait redonné toute sa puissance de signification à ce concept chez nombre d’intellectuels. 

Encore peu connu du grand public, le « convivialisme », initié par le sociologue français Alain Caillé dans un premier manifeste publié en 2010 chez Actes Sud, se conçoit précisément comme un « antidote à l’hubris », un système conceptuel suffisamment solide pour éliminer toutes les formes de débordements auxquelles les grandes idéologies politiques de la modernité (libéralisme, socialisme, anarchisme, communisme) n’ont pu échapper.

« À l’inverse des civilisations brutales construites sur la force et l’humiliation, le convivialisme est persuadé que la recherche de formes conviviales est le chemin pour une civilisation courtoise »
Alain Caillé, sociologue à l’origine du mouvement convivialiste

Comme le rappelle ainsi Alain Caillé dans l’introduction du dernier numéro de la revue Mauss, spécialement dédié au sujet, « à l’inverse des civilisations brutales construites sur la force et l’humiliation, le convivialisme est persuadé que la recherche de formes conviviales est le chemin pour une civilisation courtoise ». Ultime déclinaison de ces « civilisations brutales », le néolibéralisme aurait, selon les partisans du convivialisme, abouti au délitement du vivre-ensemble en assurant le primat de l’intérêt individuel sur l’intérêt général, des passions individuelles sur la recherche du bien commun, bref, au règne de l’hubris. Mais que serait, à l’inverse, une « civilisation courtoise » ?

Si l’on peine à cerner, au départ, les contours de cette nouvelle utopie politique, c’est qu’elle se construit avant tout dans la négation du néo-libéralisme. Il faut également parvenir à sortir du malentendu qui consiste, trop souvent, à associer cet éloge de la « courtoisie » à un refus pur et simple du conflit, dans une « société où chacun éviterait les excès et vivrait une petite vie rangée, sobre et sage », pour reprendre la formule du sociologue François Gauthier, l’un des nombreux contributeurs de ce numéro.« Il ne s’agit pas de dénier la légitimité du conflit mais d’en faire un facteur de dynamisme et de créativité »Manifeste du convivialisme, 2010

Ce serait mal comprendre la nuance qu’établissent les principaux représentants du convivialisme entre le conflit et l’agression, les débats stériles – voire mortifères – et les délibérations fructueuses générées par la confrontation d’intérêts individuels opposés mais porteurs d’un éventuel consensus politique. Comme le rappelait le premier manifeste du Convivialisme, dès 2010 : « Il ne s’agit pas de dénier la légitimité du conflit mais d’en faire un facteur de dynamisme et de créativité. »

Le projet convivialiste est donc d’imaginer un espace commun de débat très éloigné du cadre institutionnel fourni par les démocraties libérales, devenues incapables, selon eux, de faire advenir ce qu’ils désignent comme « une commune socialité », soit une juste articulation entre la formulation de revendications individuelles légitimes – pour qu’aucun citoyen ne se sente lésé dans son statut – et l’intérêt collectif.

Pour les différents contributeurs de l’ouvrage, il est clair que le vote n’est plus suffisant pour atteindre cet objectif, ni les récentes tentatives telles que le Référendum d’Initiative Commune (RIC), initié lors du mouvement des Gilets Jaunes, ou la Convention citoyenne pour le climat. Ces différents outils relèveraient d’une conception de la citoyenneté comme « pouvoir «  (via les institutions) que Sébastien Claeys, chercheur en philosophie à l’Espace éthique Île-de-France, et Florent Trocquenet-Lopez, enseignant en classes préparatoires, souhaiteraient compléter par le principe d’une citoyenneté comme « puissance », mobilisant davantage la créativité de tout un chacun pour aboutir à de nouveaux imaginaires politiques : « De nombreux artistes, militants, associatifs s’y attellent au jour le jour en créant de nouveaux récits et en cherchant à imaginer ensemble la transition vers un monde plus juste, plus écologique, plus humain, notent les deux contributeurs. 

Inspirons-nous de l’ » Assemblée des assemblées » des Gilets Jaunes, de Nuit Debout, des Conventions citoyennes, des initiatives locales de démocratie participative ; inspirons-nous de leurs réussites et de leurs échecs. Nous ne partons pas de rien. Forts de ces expériences et de nos principes, faisons de la politique le lieu d’un rêve partagé. Et commençons par imaginer ces nouvelles institutions qui nous font défaut. » 

« L’idée selon laquelle on peut discuter de n’importe quoi avec n’importe qui ne tient pas la route » Bernard Perret , ingénieur et socio-économiste

De toute les contributions de ce numéro foisonnant, ce sont probablement les pistes esquissées par l’ingénieur et socio-économiste Bernard Perret qui s’avèrent les plus stimulantes. Constatant le délitement des espaces de débat nécessaires à la démocratie, la poussée de « passions identitaires négatrices de l’altérité » et, plus largement, « la perte de foi dans la raison commune et dans les vertus d’un débat ouvert », celui-ci ose, dans un premier temps, rejeter l’idée selon laquelle « on peut chercher la vérité en discutant n’importe comment avec n’importe qui ».

On voit l’apport de l’ingénieur dans la précision avec laquelle ce dernier décline ensuite les postulats méthodologiques nécessaires à ce qu’il désigne comme des « scènes de débat  » permettant à « la raison démocratique  » de se déployer. S’inspirant notamment des principes du droit, Bernard Perret mentionne, entre autres critères, la nécessité de clarifier d’entrée de jeu le cadre institutionnel, la place et le mode d’expression de chaque « partie prenante » ou encore de débattre du choix des données, des méthodes d’enquête et des témoignages à recueillir pour chaque procédure devant aboutir à une prise de décision politique.

Point non négligeable : ces différentes règles devraient également s’appliquer aux réseaux sociaux, avec la mise en place de «  vastes forums numériques », de manière à ramener un peu de convivialité dans ces espaces d’expression qui en manquent aujourd’hui cruellement.



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