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LA CRISE DU COVID A OUVERT LA PORTE AU «DESPOTISME DOUX» DE TOCQUEVILLE.

PRÉSENTATION – LES PULSIONS DE POUVOIR DES HOMMES POLITIQUES

Certains libertariens voient cette crise comme une opportunité pour des hommes politiques d’assouvir leurs pulsions de pouvoir. Font-ils fausse route ? le problème vient-il des citoyens et non de leurs dirigeants ?

Illustration à partir d’une expérience canadienne. Lire le politologue Kevin Brookes, à partir d’une expérience canadienne.

Kevin Brookes est docteur en science politique, directeur des études du laboratoire d’idées Génération Libre.

EXTRAIT :

« Le problème vient des citoyens et non de leurs dirigeants. Les mesures coercitives viennent répondre à une demande politique : les citoyens ont peur et s’en remettent à leur gouvernement. »

C’est le « despotisme doux » au sens de Tocqueville :

en se détournant des affaires publiques pour se centrer sur eux-mêmes, en tombant dans l’apathie généralisée (l’intérêt pour la politique est extrêmement faible au Canada), les citoyens ont perdu au passage tout sens critique. A la moindre crise, ils ne savent pas vers qui se tourner sinon leur gouvernement.« 

ARTICLE

LA CRISE DU COVID A OUVERT LA PORTE AU «DESPOTISME DOUX »

Par Kevin Brookes, politologue – Publié le 23 juillet 2021 – L’obs.


Le Canada jouit d’une image positive en Europe : il s’agit d’un pays ouvert à l’immigration, tolérant sur le plan des valeurs, et libre sur le plan économique. Le pays apparaît d’ailleurs en place avantageuse dans les classements internationaux : 7e pays le plus libre selon Freedom House, 6e selon le classement de l’« Human Freedom Index » du Cato Institute, et 9e le plus libre sur le plan économique selon l’Institut Fraser. Cependant, le choc pandémique a conduit son gouvernement à prendre des mesures drastiques pour faire face à la crise sanitaire. Ceci au détriment des libertés, notamment celles de tous les jours, difficilement saisies dans des classements. Un récent voyage d’un mois, en tant que résident permanent dans ce pays, m’a permis de mesurer à quel point nos libertés sont à la fois si précieuses et si fragiles.

Comment Macron a changé d’avis sur la vaccination obligatoire et le passe sanitaire

Début juin, au départ de l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, un spectre hante l’ensemble du personnel : la peur pandémique. Une compagnie aérienne canadienne contrôle les dossiers (sanitaires et par conséquent d’immigration) de chaque passager avant l’enregistrement. On me met à l’écart, on me demande pourquoi je ne dispose que d’une lettre de confirmation de résidence permanente et non d’une carte. Je dois m’expliquer au téléphone avec un représentant de l’ambassade du Canada à Paris. On enregistre ma valise, avant qu’on m’explique qu’on ne pourra pas me faire rentrer dans l’avion en raison de l’impossibilité de saisir mon dossier informatiquement. Finalement, un responsable se ravise et me laisse passer sans me garantir le passage des douanes à Montréal. Dans l’avion, la peur pandémique transparaît dans chacune des annonces : on nous explique comment manger, comment boire (pas plus de deux minutes sans masque), comment nous déplacer dans l’avion (en cas d’ultime nécessité), quel masque porter (triple couche). Arrivé à l’aéroport de Montréal, on me met encore à l’écart et on me dirige vers le bureau d’immigration où je parviens à faire tamponner mon passeport en déclarant que j’ai une compagne à Montréal (visiblement mon statut de résident permanent ne suffit pas, il faut prouver mon statut de futur procréateur).

Des Etats-Unis à la France, la très mauvaise fièvre des antivax

J’entame ma quatorzaine obligatoire. Elle débute dans un hôtel dans lequel les voyageurs sont enfermés dans des chambres avec vue sur l’autoroute. On nous livre des plateaux-repas froids au pied de nos portes. On m’autorise à fumer dans une petite cour encadrée par des barreaux, mais chacune de mes sorties est scrupuleusement inscrite sur un registre par un « gardien ».

Le résultat de mon test PCR m’autorise à quitter cet enfer carcéral pour me confiner strictement encore treize jours dans un lieu de mon choix. Je dois répondre à des mails chaque matin me demandant ma condition médicale et m’attendre à une visite inopinée d’un agent délégué par le gouvernement. Cette visite survient un beau matin, m’ôtant des bras de Morphée pour une séance d’interrogatoire avec une dame en gilet jaune…

Le résultat négatif du deuxième test PCR effectué au 8e jour ne me rend pas la liberté que je ne retrouve qu’au bout du 14e jour. Le climat sur place est anxiogène : la frontière avec les Etats-Unis est fermée depuis le début de la pandémie (sous la pression des Canadiens), des hélicoptères ont survolé des parcs de la ville de Montréal pour disperser les fêtards tardifs, un homme politique opposé à la rigueur des mesures sanitaires s’est fait arrêter en voulant organiser un meeting en extérieur dans le Manitoba, les supermarchés annoncent dans les haut-parleurs leur fierté d’aller au-delà des règles sanitaires strictes de « Santé Canada »…

Servitude volontaire

Les souvenirs de mon premier confinement, réalisé là-bas, ressurgissent : une représentante fédérale du ministère de la Santé avait produit un guide des bonnes pratiques sexuelles en période de pandémie, tandis qu’une de ses collègues avait rappelé que la masturbation était la pratique la plus sécuritaire… Je me souviens aussi des délations : un cinquième des Québécois a admis s’être adonné à cette pratique lors du premier confinement. Je me souviens aussi de l’appel à la délation de la maire de Montréal le jour de Noël.

Comment ce pays est-il entré dans une version aussi brutale de la biopolitique décrite par Michel Foucault comme non plus seulement un contrôle social par l’Etat, mais d’un contrôle du corps dans son intimité profonde ?

Des études scientifiques sérieuses nous aideront à y réfléchir dans le futur, mais pour le moment on ne peut s’empêcher de se rappeler des lignes d’Etienne de la Boétie sur la servitude volontaire pour analyser ce recul volontairement consenti des libertés publiques. Si les citoyens canadiens sont si prompts à obéir, à tolérer une telle restriction des libertés publiques (leur gouvernement leur interdit de facto de voyager puisque les conditions de retour sont épouvantables), ce n’est pas parce qu’ils y sont contraints, mais parce qu’ils le veulent bien. Les messages alarmistes du Premier ministre du Québec François Legault ont largement conforté sa cote de popularité. Son message est accepté par la population qui consent volontairement à la possibilité de voyager ou d’inviter des personnes à domicile : pendant les confinements, il était possible pour les policiers canadiens d’obtenir rapidement un mandat pour entrer dans les domiciles privés afin de contrôler le nombre de personnes présentes.

Les libertariens qui voient cette crise comme une opportunité pour des hommes politiques d’assouvir leurs pulsions de pouvoir font fausse route :

le problème vient des citoyens et non de leurs dirigeants. Les mesures coercitives viennent répondre à une demande politique : les citoyens ont peur et s’en remettent à leur gouvernement.

C’est le « despotisme doux » au sens de Tocqueville :

en se détournant des affaires publiques pour se centrer sur eux-mêmes, en tombant dans l’apathie généralisée (l’intérêt pour la politique est extrêmement faible au Canada), les citoyens ont perdu au passage tout sens critique. A la moindre crise, ils ne savent pas vers qui se tourner sinon leur gouvernement. Bref, le cas du Canada nous rappelle que chaque citoyen a une responsabilité en acceptant de sacrifier certainement ses libertés élémentaires pour retrouver une sécurité incertaine. Comme le disait si bien Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

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