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COMMENT SORTIR DE LA «SOCIÉTÉ DU MÉPRIS» ?

POUR UNE ETHIQUE DE LA CONSIDERATION

Nous évoquons régulièrement sur metahodos.fr la notion de considération (éthique de la considération ), de reconnaissance que doit développer l’autorité publique.

Que faire quand ces pratiques qui fondent une bonne gouvernance ( prise en compte des parties prenantes ) et créent les conditions de la confiance sont méprisées – et les personnes avec ? .

Que faire quand toute empathie semble impossible pour certains gouvernants ?

COMPRENDRE LE DÉLITEMENT DE LA DÉMOCRATIE

Face au délitement actuel de nos démocraties, les grilles de lecture classiques d’analyse des conflits sociaux sont devenues inopérantes. C’est pourquoi, dans son dernier essai, Les Épreuves de la vie (Le Seuil, août 2021), le sociologue et philosophe Pierre Rosanvallon invite à relire la situation politique actuelle à l’aune des sentiments de rejet, d’impuissance et de ressentiment éprouvés par une majorité de la population, prolongeant et enrichissant ainsi la lecture subjective des combats politiques contemporains proposée par le philosophe allemand Axel Honneth qui a écrit « la société du mépris ». 

Lire ici l’article d’ Elena Scappaticci – reprenant le titre de l’ouvrage d’ Axel Honneth – qu’il nous est demande de reproduire sur metahodos.fr pour favoriser le débat sur les sentiments de rejet, d’impuissance et de ressentiment.

Survie de la démocratie, CONSTATS, SOLUTIONS : extraits :

« Les mécanismes de reconnaissance interindividuels qui assuraient le vivre-ensemble et la survie de nos démocraties n’agissent plus »

« En tant qu’être humain, nous ne pouvons développer notre identité et une relation positive à nous-mêmes sans reconnaissance. Et sans cela, il ne peut y avoir intégration dans le système social » Axel Honneth

« Partant du constat d’une impuissance politique et sociétale à créer une nouvelle forme de contrat social, Pierre Rosanvallon nous enjoint à réorienter notre grille d’analyse politique vers une lecture subjective du monde social »

« L’expérience du « mépris » : voici revenu ce ressenti que Pierre Rosanvallon considère comme LA pathologie sociale au cœur des luttes contemporaines. »

« Dès lors, quelles solutions s’offrent à nous pour « Guérir du ressentiment », selon le titre du magnifique essai de la philosophe Cynthia Fleury (Gallimard, octobre 2020) ?  »

« Peut-être que de cette prise de conscience naîtra une nouvelle forme de pacte social prenant acte des impasses du modèle faussement progressiste que prétendent défendre nos démocraties libérales. »

ARTICLE

COMMENT SORTIR DE LA « SOCIÉTÉ DU MÉPRIS  » ?

Elena Scappaticci – 30 août 2021 – Usbek & Rica

Si je choisis de mettre entre guillemets l’expression « société du mépris », c’est que je l’emprunte directement au titre d’un essai du philosophe allemand Axel Honneth, publié en 2006 en France aux Éditions La Découverte. Se considérant comme héritier tout autant que critique de l’Ecole de Francfort – un courant de philosophie sociale apparu dans les années 1950, qui se fixait pour ambition de renouveler la théorie marxiste et l’idéal d’émancipation des Lumières en l’ouvrant à différents champs des sciences humaines (psychanalyse, sociologie…), Axel Honneth a consacré sa vie à enrichir le paradigme d’analyse classique d’analyse des conflits sociaux basé, selon la lecture marxiste, sur des conflits d’intérêts purement économique.

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« En tant qu’être humain, nous ne pouvons développer notre identité et une relation positive à nous-mêmes sans reconnaissance. Et sans cela, il ne peut y avoir intégration dans le système social »

Axel Honneth, philosophe et auteur de « La Société du Mépris »

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Son principal apport aura été de la compléter par une lecture que certains de ses détracteurs ont qualifié de « psychologisante » de la lutte des classes, en affirmant qu’une partie des conflits sociaux se comprenaient mieux en faisant intervenir des attentes morales, c’est-à-dire « en les expliquant par des sentiments d’honneur bafoué, de mépris ou de déni de reconnaissance. En effet, selon lui, « en tant qu’être humain, nous ne pouvons développer notre identité et une relation positive à nous-mêmes sans reconnaissance. Et sans cela, il ne peut y avoir intégration dans le système social ».

Dans un entretien accordé à la journaliste Catherine Halpern en 2006, à l’occasion de la publication en France de La Société du Mépris, il affirmait ainsi « que tous les types de conflits sociaux, même ceux qui visent la redistribution des biens, (…) devaient être compris comme des luttes pour la reconnaissance. » Si je fais référence aujourd’hui aux travaux d’Axel Honneth, encore trop méconnus en France, c’est qu’ils font étrangement écho au constat établi dans son nouvel essai, Les Épreuves de la vie (Le Seuil, août 2021), par Pierre Rosanvallon. Quinze ans après La Société du Mépris, le célèbre sociologue et historien français rejoint et complète l’analyse d’Axel Honneth, affirmant que « si l’économie des rapports de production et de distribution ainsi que la sociologie des déterminismes sociaux conservent leur pertinence pour connaître la société, il faut également forger de nouveaux outils pour la comprendre. »

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Partant du constat d’une impuissance politique et sociétale à créer une nouvelle forme de contrat social, Pierre Rosanvallon nous enjoint à réorienter notre grille d’analyse politique vers une lecture subjective du monde social

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Partant du constat largement partagé d’une impuissance politique et sociétale à créer une nouvelle forme de contrat social où nul citoyen ne se sentirait bafoué dans ses droits ou sa dignité, Pierre Rosanvallon nous enjoint à réorienter notre grille d’analyse politique vers une lecture subjective du monde social, actant « la centralité prise par les affects dans la perception contemporaine de la domination. » Prenant l’exemple du récent mouvement des Gilets Jaunes, il démontre avec brio que toute lecture basée sur des schèmes anciens s’appuyant sur des intérêts de classes est désormais obsolète. En revanche, « si la caractérisation des Gilets jaunes en termes de catégories socio-professionnelles reste ainsi problématique, il y a un autre type de lien qui les a indubitablement réunis : celui d’avoir eu le sentiment d’être méprisés ». L’expérience du « mépris » : voici revenu ce ressenti que Pierre Rosanvallon considère comme LA pathologie sociale au cœur des luttes contemporaines.

Ainsi, chez les Gilets Jaunes, nul dénominateur commun, à l’exception de cette « expérience réflexive » qui a motivé leur action et leur a donné, au moins pour un temps, le sentiment de « reconquérir une certaine fierté ». Une fois le mouvement retombé, reste le sentiment de ne pas avoir été entendu, « largement disséminé dans le corps social », dont se nourrissent les « entrepreneurs du ressentiment ». 

Cette analyse pourrait être étendue à bien d’autres pays, à bien d’autres phénomènes ; Donald Trump constituant peut-être la figure paradigmatique de ces « entrepreneurs du ressentiment » qui s’appuient sur « un peuple-veto », « qui n’est plus vraiment sûr que de ses haines, de ses rejets, de ses peurs ».

Une fois acté le fait que les mécanismes de reconnaissance interindividuels qui assuraient le vivre-ensemble et la survie de nos démocraties n’agissent plus, reste à identifier les causes de ce délitement.

Pour le cas français, Pierre Rosanvallon en évoque plusieurs, à commencer par la fin du Parti communiste français qui, rappelle-t-il, « jouait un rôle essentiel pour appeler l’ouvrier-classe à prendre conscience du fait qu’il participait d’un univers auto-suffisant et valorisant », d’une « communauté de fiertés ». Que reste-t-il de cet héritage ? Plus largement, dans L’Âge de la Colère (Zulma, avril 2019), le célèbre intellectuel indien Pankaj Mishra défend l’idée selon laquelle l’équation démocratie libérale + économie de marché née de l’idéal des Lumières, cette équation qui repose sur « la certitude triomphaliste que l’Histoire a résolu ses contradictions et dissous ses conflits dans le régime universel de l’individualisme du marché libre », invisibilise tous les laissés pour compte de la mondialisation, tous ceux qui font constamment l’expérience d’être superflus malgré leurs efforts pour adhérer à cette vision, alimentant la spirale de la haine et de la colère envers les élites dirigeantes.

Dès lors, quelles solutions s’offrent à nous pour « Guérir du ressentiment », selon le titre du magnifique essai de la philosophe Cynthia Fleury (Gallimard, octobre 2020) ?

Tout d’abord, il est impératif de renouveler nos outils d’analyses statistiques et de repenser nos méthodes d’analyse sociologique en prenant enfin en compte ce basculement de paradigme. C’est l’exercice réussi auquel se livrait récemment Romain Huët, maître de conférences en sciences de la communication, dans son essai De si violentes fatigues (PUF, mars 2021), impressionnant panorama de la souffrance ordinaire, de l’épuisement quotidien des Français.

Enfin, il ne nous reste plus qu’à espérer que ces travaux soient enfin relayés, entendus, appropriés par tous ceux qui, en cette rentrée 2021, se préparent déjà pour la course aux présidentielles de 2022. Peut-être que de cette prise de conscience naîtra une nouvelle forme de pacte social prenant acte des impasses du modèle faussement progressiste que prétendent défendre nos démocraties libérales.

Elena Scappaticci

– 30 août 2021




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