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«Le “wokisme”, une fièvre américaine qui atteint l’Europe»

CONVERSATIONS TOCQUEVILLE, SUITE

Dans le prolongement de notre publication d’hier : L’avenir des démocraties occidentales : «Comment transformer les maux de l’Occident en projets politiques ?» https://metahodos.fr/2021/09/21/comment-transformer-les-maux-de-loccident-en-projets-politiques/

Ces articles sont publiés à l’occasion de la troisième édition des Conversations Tocqueville, qui ont lieu les 17 et 18 septembre et qui sont organisés par Le Figaro,, intellectuels, politiques et journalistes débattent sur l’avenir des démocraties occidentales.

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«Le “wokisme”, une fièvre américaine qui atteint l’Europe»

Par Aziliz Le Corre Publié le 18/09/2021, Le Figaro

À l’occasion de la troisième édition des Conversations Tocqueville, qui ont lieu les 17 et 18 septembre, intellectuels, politiques et journalistes débattent sur l’avenir des démocraties occidentales.

«Nous sommes à un moment charnière car les individus adoptent la différenciation raciale pour exister au sein de la société». Ce constat sans appel, le critique et auteur américain, Thomas Chatterton Williams, le dresse depuis le château de Tocqueville. Sur les terres du célèbre philosophe politique, intellectuels, journalistes et hommes politiques se sont réunis pour débattre de l’avenir des démocraties occidentales, lors d’un colloque organisé la Fondation Tocqueville, Le Figaro, le think-tank américain de l’American Council et la Friedrich Naumann Foundation, sous la direction de l’avocat Jean-Guillaume de Tocqueville et de la grand reporter au Figaro, Laure Mandeville.

Modérateur de la table ronde sur le thème des identités, Alain Finkielkraut a ouvert les discussions en mettant en garde contre la diffusion de l’idéologie woke : «une fièvre qui touche désormais la France et l’Europe, une pandémie». D’abord circonscrit aux campus universitaires, le mouvement woke a essaimé et a imposé ses thèses en quelques années seulement. Sur les réseaux sociaux, puis dans le monde de la culture et désormais dans la sphère politique, le culte contemporain de la justice sociale poursuit sa longue marche à travers les institutions. Dénonçant la «dictature des identités», le philosophe a alerté sur l’essor d’un discours structuré autour des questions de race, de genre, de sexualité ou encore du décolonialisme et de l’intersectionnalité.

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Le “wokisme”, un despotisme démocratique

Le concept «d’intersectionnalité» repose sur l’idée selon laquelle les dominations (de sexe, de classe, de genre, ethniques) ne seraient pas indépendantes les unes des autres ; elles s’entremêleraient, voire se renforceraient puis aboutiraient à faire «système». Ainsi, tous les «dominés» doivent converger dans une lutte contre les «dominants». Les réunions en non-mixité, excluant les personnes blanches au profit des noires en constituent un exemple parfait. «Pourquoi des personnes partageant la même couleur de peau ou la même orientation sexuelle, seraient identiques les unes aux autres ?», s’interroge Rachel Khan, présente pour débattre de la question raciale. La nébuleuse woke, rongée par ses fantasmes de fusion, cherche à faire perdre à chaque individu sa «signature» et à l’enfermer dans une «identité figée», déplore l’auteure, née d’un père immigré africain et d’une mère juive polonaise, fille de déportés. Or, si les individus sont identifiés par leur race comment peuvent-ils s’en affranchir ?

Pourtant certains d’incarner l’idéal démocratique, les woke instituent une tyrannie, souligne Janice Rogers-Brown, ancienne juge de la Cour Suprême de Californie. Pointant du doigt les membres de certains groupes sociaux comme des agresseurs, ils en font ses boucs émissaires et demandent leur suppression de la vie sociale : «il faut annuler les scandales vivants», résume Alain Finkielkraut.

S’il voulait garantir la pérennité de la démocratie, Alexis de Tocqueville connaissait aussi ses dangers intrinsèques : «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme.» (De la démocratie en Amérique, II, Chapitre 4)

L’individu démocratique, érigeant l’égalité comme finalité de l’action politique, non seulement ne supporte plus l’inégalité, mais considère la moindre différence comme une offense. Même si l’égalité semble réalisée, l’apparence d’une inégalité injurie en quelque sorte la conscience collective. Ainsi, il n’est plus question de veiller au respect de l’égalité, mais de scruter ce qui pourrait représenter une esquisse de divergence, jugée forcément discriminante, a poursuivi le producteur de la célèbre émission Répliques.

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Symptôme d’une société déchristianisée

Dostoïevski affirmait dans la préface des Frères Karamazov que le communisme se voulait la réalisation du royaume de Dieu sur Terre. Embrassant la théorie de l’écrivain russe, le professeur de théorie politique à Georgetown, Josh Mitchell, a développé, devant l’auditoire, l’idée selon laquelle le wokisme était une nouvelle expression du religieux dans une société déchristianisée. En effet, il se caractérise par un contrôle social inédit pour l’époque, un amour pour la vérité officielle, une obsession de la pureté morale, des relations sociales devenues pathologiques et lorsqu’un récit de persécution provient du persécuté, ne pas y croire relève du blasphème.

Mais si la bonne parole du totalitarisme soviétique émanait de l’État, cette nouvelle tyrannie trouve racine dans nos démocraties libérales. À ce propos, René Girard disait déjà il y a 20 ans que le souci pour la victime tenait du fanatisme : «La surenchère perpétuelle transforme le souci des victimes en une injonction totalitaire, une inquisition permanente.» Alors que le Christ était le bouc émissaire de l’humanité tout entière, se livrant sur la croix pour sauver les hommes, chacun devient désormais le coupable à désigner, argumente l’universitaire américain.

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Préserver l’idéal démocratique

Pour s’opposer à cette nouvelle hégémonie et promouvoir un récit collectif alternatif à ce discours, le passé ne semble plus être un recours, mais un repoussoir pour les plus extrêmes : «Le cadavre des anciennes humanités fait place aux revendications des minorités», a ainsi déploré Alain Finkielkraut. Pourtant, nous sommes les dépositaires d’une Histoire plus ancienne que nous, et c’est à la préserver qu’œuvrent les Conversations Tocqueville.

À l’orée de ce moment charnière, les orateurs se sont entendus sur la nécessité de ne pas céder aux concurrences victimaires. Pour assurer un avenir commun, il faudra aller puiser au cœur des institutions démocratiques, ont-ils conclu cette première journée de discussions.

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