Aller au contenu principal

Youtubeurs, podcasteurs : Des « relations parasociales » à sens unique et fictives ?

Nos relations parasociales : ces amis qui ne nous connaissent pas

DES « RELATIONS SOCIALES » D’UN AUTRE GENRE ?

Les spécialistes de sciences de la communication et psychologues parlent de « relations parasociales » pour décrire ces liens à sens unique que l’on tisse avec des personnages de fiction ou des célébrités. A l’ère des médias sociaux, le phénomène se renforce. Mais ne change-t-il pas aussi de nature ?

article

Youtubeurs, podcasteurs : nos relations parasociales avec ces amis qui nous ignorent

20/09/2021 Par Pauline Petit France Culture

"Comment on se sent quand on écoute des podcasts". Un exemple de meme sur les relations parasociales.

Ce soir, vous retrouvez un ami. Il va vous tenir informé des dernières actualités, vous conter de nouvelles aventures ou vous dire dans quel restaurant il a déjeuné ce midi. Impossible par contre de lui répondre ; d’ailleurs, il ne vous demandera jamais « et toi, ta journée ? ». Non par impolitesse, mais simplement parce que cet « ami », c’est en fait votre présentateur préféré, le personnage principal d’une série télévisée, ou l’influenceur dont vous ne manquez aucun post sur les réseaux sociaux. Comment expliquer que l’on puisse tisser des liens affectifs avec des personnes ou personnages qui, pourtant, ignorent tout de notre existence ? Si vous vous sentez véritablement proche d’une personne que vous ne connaissez que par média interposé, vous faites l’expérience de ce que certains chercheurs nomment une « relation parasociale ». 

Bien que le phénomène ainsi décrit n’ait rien de nouveau, le développement du numérique et des réseaux sociaux semble lui donner un nouveau souffle – au point d’agacer certains internautes qui voient dans l’utilisation à tout-va de cette expression issue du vocabulaire des sciences de la communication, une nouvelle mode. Car si de récentes études tendent à déstigmatiser ces formes de relations unilatérales, démontrant même leurs possibles bénéfices, elles ont pu être décrites comme pathologiques. 

Intimité à sens unique

Généralement associé à l’essor des médias de masse dans les années 1950, le phénomène des relations parasociales connaît une première définition en 1956, sous la plume de deux chercheurs américains en sciences sociales, Donald Horton et R. Richard Wohl. Dans leur article « Mass communication and parasocial interaction: Observations on intimacy at a distance » (« La communication de masse et l’interaction parasociale : observations sur l’intimité à distance »), ils décrivent la proximité qu’entretiennent les téléspectateurs avec des figures médiatisées, présentateurs ou acteurs, qu’ils retrouvent quotidiennement sur leur écran de télévision à l’écoute de leur poste de radio, dans des talk shows. Le format de ces programmes donnait au spectateur le sentiment d’être témoin d’une conversation informelle : plateau avec des fauteuils ou des canapés, tons chaleureux, confidences… Tout concourt à créer chez le spectateur une sensation d’intimité avec ces personnes qui pénètrent virtuellement l’espace privé. En avance sur les podcasts de développement personnel et les vidéos asmr, la radio américaine diffusait par exemple à cette époque une émission nommée « Lonesome Gal« , dans laquelle une femme à la voix feutrée s’adressait directement à l’auditeur, lui intimant de retirer ses chaussures avant de lui glisser des mots doux. 

Horton et Wohl proposent alors d’appeler « ‘interaction parasociale » ce moment d’exposition lors duquel quelqu’un a « l’illusion d’avoir une relation face-à-face » avec une personne qui l’atteint grâce à un média.  

Réitérés, ces moments d’interactions parasociales peuvent donner naissance à de véritables « relations parasociales ». Si les deux expressions ont longtemps été utilisées de manière interchangeable, la littérature scientifique distingue désormais ces deux phénomènes. Lorsque l’on continue de penser à une célébrité alors que l’écran est bien éteint (et donc, que l’interaction parasociale à proprement parler est terminée), en s’attachant à elle le malgré la dissymétrie de la situation, la relation et ses effets sont bien réels, mais de nature « parasociale ». A la différence de l’identification, dans une relation parasociale, le spectateur se sent proche d’une figure médiatisée sans s’imaginer à sa place ; il interagit avec elle comme avec une autre personne.

Aussi est-il possible de s’investir émotionnellement dans une relation avec un personnage fictif ou une célébrité, au point d’être sincèrement touché par son sort. Certains chercheurs parlent même de « rupture parasociale » lorsque cette relation prend fin. Dans une étude parue en 2006,des chercheurs ont ainsi analysé la réaction d’un groupe d’adeptes de la populaire série télévisée Friends à l’annonce de l’arrêt de sa diffusion. Ils ont découvert que plus les relations parasociales des téléspectateurs avec les personnages étaient intenses, plus leur détresse était grande. De plus, le sentiment de perte ressenti par les fans de Friends était globalement similaire à celui exprimé par les personnes ayant perdu une relation réelle… 

Pour Horton et Wohl, ainsi que d’autres auteurs ayant étudié les relations parasociales après eux, le développement de tels liens était le résultat de l’isolement social de ces individus, voire le symptôme d’une forme d’anxiété sociale. Les pères de l’expression « relations parasociales » considéraient ainsi que les relations parasociales offraient aux personnes seules et marginalisées, un sentiment d’appartenance sociale qu’elles ne pouvaient obtenir autrement…

« Ce phénomène n’est pas pathologique en soi »

La littérature scientifique sur le sujet s’est depuis détachée de ce stéréotype de la personne timide et solitaire qui entretiendrait des relations virtuelles. C’est ce que souligne Pierre de Bérail, psychologue clinicien et doctorant à l’Université Paris Descartes, dont la thèse porte sur « les relations parasociales entre viewers et YouTubers » :

Il faut prendre en compte la notion d’intensité : certaines formes de relations parasociales peuvent être pathologiques, mais en soi, le phénomène ne l’est pas. Les chercheurs qui s’intéressent aux formes extrêmes de relations parasociales qui, elles, peuvent être dommageables pour l’individu, parlent plutôt de « celebrity worshiping« . Dans ces études, il est montré que cela peut avoir des impacts négatifs sur l’humeur, les relations sociales ou le fonctionnement de l’individu.

De même, souffrir d’anxiété sociale n’entraîne pas nécessairement le développement de relations parasociales, assure Pierre de Bérail. La naissance et l’évolution de ce type de relations sont à bien des égards similaires à celles des relations interpersonnelles de la vie réelle. Une étude parue à la fin des années 1980 montrait déjà que les téléspectateurs avaient tendance à développer des relations parasociales avec les figures médiatisées dont la personnalité les attirait le plus, exactement de la même façon que nous le faisons dans nos relations interpersonnelles de la vie courante. Dans ses propres travaux, le psychologue observe cependant « une tendance d’association entre le niveau d’anxiété sociale et l’intensité des relations parasociales établies avec les YouTubers » :

Les individus qui ressentent de l’anxiété sociale pourraient être davantage attirés par les relations parasociales que d’autres, voilà une explication théorique possible. En effet, celles-ci ne génèrent pas l’anxiété que peuvent causer les relations sociales, tout en venant combler un besoin social, appelé « besoin d’appartenance », c’est-à-dire le sentiment d’interagir avec quelqu’un, même s’il ne s’agit pas d’une interaction symétrique.

Certes, mon ami parasocial ne me répondra pas, mais je ne pourrais jamais non plus le décevoir ou être abandonné par celui-ci – voilà la zone de confort qui se niche derrière la profonde inégalité de la relation parasociale… Au risque de l’idéaliser et de s’y réfugier lors des moments difficiles, comme l’expriment des internautes sur un forum de discussionconsacré au « dépassement des relations parasociales »  : « C’était une relation idéale (…). Je rêvassais pendant près de 5 heures par jour… Cela perturbait ma vie sociale et mes besoins fondamentaux, je négligeais mon sommeil et mon alimentation pour continuer cette fiction imaginaire« , confie ainsi l’un d’eux, fan d’un musicien. Aussi, si la relation parasociale n’est pas l’apanage des personnes isolées, elle peut dans certains cas entraîner une forme d’isolement. Avec les médias sociaux, il semble d’ailleurs plus facile de se replier auprès d’une personnalité que l’on ne connaît que par média interposé ; disponibles à portée de main, ils élargissent le cercle des relations parasociales possibles.

Les liens parasociaux à l’ère des nouveaux médias : le dialogue retrouvé ?

« Comment on se sent quand on écoute des podcasts ». Un exemple de meme sur les relations parasociales. 

Les relations parasociales seraient-elles plus fortes à l’heure des réseaux sociaux ? Peut-on considérer ces plateformes comme des « tiers-lieux de la sociabilité », à mi-chemin entre le réel et le virtuel ? Du point de vue de l’intimité, les médias parasociaux contemporains permettent une exposition plus courante à des personnages de fiction ou des créateurs de contenus sur Internet, mais également plus d’interactions, sortant le spectateur de sa passivité.

La dissymétrie propre à la relation parasociale tient-elle alors toujours ? Si les réseaux sociaux offrent davantage d’occasion d’élargir nos relations en dehors des liens interpersonnels que nous tissons in real life, ils sont aussi le lieu où il est possible de traverser l’écran et échanger avec la figure médiatisée. Par le biais de commentaires postés sous la vidéo ou dans le chat d’un créateur de contenus sur Internet, de messages adressés sur le compte Twitter ou Instagram d’une célébrité auxquels elle peut potentiellement répondre, l’interaction, alors visible par tous, sort du domaine purement imaginaire. Des sites comme Patreon ou Twitch permettent même de monnayer ces interactions, sous la forme de « dons » adressés directement à la personne médiatisée ; on parle alors de « soutien » et non d’achat. En échange, un artiste offrira un contenu personnalisé, par exemple, ou un streamercitera le nom de son donateur pour le remercier, l’individualisant parmi une foule de pseudonymes.

« Horton et Wohl pensaient que les personnes seules et isolées qui regardaient des talk shows étaient des gens naïfs dupés par des producteurs insensibles, écrit l’historien américain et podcasteur Brendan Mackie, dans un article sur les relations parasociales publié dans le magazine Real lifeDans le même ordre d’idée, les personnes qui critiquent aujourd’hui les médias sociaux accusent les créateurs et les plateformes d’exploiter des fans vulnérables. » Or, les spectateurs peuvent aussi porter un regard critique sur le rapport qu’ils entretiennent avec ces espaces parasociaux. « Le terme parasocialité lui-même a pris de l’importance grâce aux communautés de fans, remarque Mackie. Nombre d’entre elles mettent explicitement en garde contre les dangers de la parasocialité« . 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, soutient Pierre de Bérail, le spectateur ne souhaite pas nécessairement se servir des outils interactifs offerts par les médias sociaux pour briser l’aspect unilatéral de la relation parasociale :

Au cours de mes entretiens [avec des personnes qui suivent des YouTubers], certains disent n’avoir aucune envie de rencontrer la personne médiatisée et sont d’autant plus à l’aise qu’elles n’interagissent pas avec. Au contraire, d’autres vont avoir envie de franchir ce pont-là. Cela dépend véritablement des individus.

Bien que les médias sociaux renforcent le facteur d’intimité et la possibilité de communiquer avec des figures médiatisées, les relations parasociales qui se nouent sur ces plateformes ne sont pas forcément envisagées comme « une étape vers une relation plus directe« , explique le psychologue :

Il semblerait que cela dépende de certains facteurs psychologiques des individus, comme leurs « styles d’attachement ». Par exemple, certaines personnes préfèrent établir des relations sociales sans chercher à entrer dans l’intimité. Ce sera la même chose dans le cadre des relations parasociales : ces personnes ne vont pas avoir envie de passer le cap de la rencontre, et vont garder une distance avec la figure médiatisée. 

En revanche, le type de média pourrait avoir une influence sur la modalité de la relation parasociale. S’engage-t-on dans une relation parasociale de la même manière quand elle est née dans un roman ou sur YouTube ? Probablement pas. « C’est une hypothèse qui est posée, indique Pierre de Bérail. Seulement, nous avons encore peu de données empiriques sur le sujet« . Les spécificités des différents types de réseaux sociaux pourraient également avoir un effet sur la façon dont sont vécues ces relations. Pensons à des médias comme Twitch (une plateforme de streaming vidéo en direct) où le moment d’interaction parasociale se fait dans une temporalité partagée par le spectateur et la personnalité médiatisée : qu’apporte alors le direct à la relation parasociale ? 

Les créateurs de contenus en ligne ont en tout cas saisi l’importance de la vitalité des ces liens parasociaux dans leur économie – en témoigne la façon dont les études de marketing se sont emparées de la notion pour développer des guides d’engagement sur les réseaux sociaux. Mais qu’en pensent les nouvelles célébrités de ces médias sociaux ? Comment vit-on le fait d’être l’objet d’une relation parasociale ? Voilà une question encore trop peu traitée dans la littérature scientifique, estime Pierre de Bérail :

Ce phénomène va concerner davantage de monde. Aujourd’hui, de plus en plus de personnes vont générer des relations parasociales, puisqu’il est plus simple de se médiatiser sur les réseaux sociaux. Il va donc être intéressant de se poser la question des enjeux psychologiques que peut engendrer le fait de se savoir suivi par des milliers voire millions de personnes qui vous connaissent, mais qu’il est impossible de connaître individuellement.

Sur les réseaux sociaux, des personnalités médiatisées commencent en effet, elles aussi, à s’exprimer sur le sujet, expliquant comment la relation parasociale peut les atteindre. Car si le personnage de votre série préférée ne saura jamais rien de la déception qu’il a suscité en vous lors de la diffusion du dernier épisode, il n’en est pas de même du podcasteur qui vous aura conseillé un mauvais film et auquel vous aurez laissé un commentaire dépité. Vaut-il mieux être déçu par une personne que vous n’avez jamais rencontrée ou décevoir quelqu’un que vous ne connaissez même pas ? La boucle de la relation parasociale – et tous ses paradoxes – est presque bouclée !

1 réponse »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :