Aller au contenu principal

POINT DE VUE. Marseille, 4e urgence présidentielle : réformer une métropole “tribale”.

PRESENTATION

Astrophysicien, citoyen engagé à gauche, ancien président du conseil de développement de Marseille Provence Métropole, Jacques Boulesteix est notamment l’auteur de « Entre peur et raison, La métropole Aix-Marseille-Provence » (éditions de l’Aube, 2015).

Il a publié de nombreuses tribunes (*) sur Gomet’. Il réagit ici aux annonces du président Emmanuel Macron. Le président de la République vient d’effectuer un déplacement à Marseille de trois jours (1er au 3 septembre) et a présenté plusieurs initiatives dans le cadre d’un plan d’actions intitulé “Marseille en grand”.

Le Président de la République est donc venu à Marseille pour réaffirmer que l’Etat apportera toute son aide à la seconde ville de France et à son aire métropolitaine.

ARTICLE

Jacques Boulesteix, Gomet. Net, 9 septembre 2021

C’est un élément majeur. En leur temps les premiers ministres Jean-Marc Ayrault (2013), puis Manuel Valls (2015 et 2016) avaient déjà promis quelques milliards qui se font toujours attendre. Cette fois-ci, c’est le Chef de l’Etat en personne qui a annoncé des investissements « massifs » de l’Etat pour un territoire qu’il considère en situation d’urgence « sécuritaire, sociale et sanitaire ».Des urgences trop longtemps occultées

Ces trois urgences sont évidentes.

  • Le scandale de la catastrophe de la rue d’Aubagne,
  • la mise au grand jour du délabrement inouï des écoles et
  • la ghettoïsation insécuritaire d’un tiers toujours plus appauvri de la ville, ont visiblement changé la donne.

Pendant 20 ans, les responsables politiques locaux avaient préféré « mettre la poussière sous le tapis » et repousser les problèmes. Et pas que les responsables municipaux !Moins de Métropole, c’est aussi moins d’activité économique, moins d’emplois et plus de pauvreté.

Car, à l’incurie de la gestion municipale des deux dernières décennies, s’ajoutent les incohérences des financements des autres collectivités, soit pour des raisons politiques soit pour des raisons structurelles. L’Etat a également joué à l’autruche, alors qu’il aurait pu, depuis longtemps, initier une stratégie à l’échelle de l’aire métropolitaine. Toutes ces années, chacun a voulu, en quelque sorte, tirer profit de la faiblesse des autres. Durant 50 ans, nous n’avons élaboré aucun projet à l’échelle métropolitaine.

Et pour cause ! Si certaines communautés urbaines ont été constituées dès la fin des années 1960, Marseille a été la dernière grande ville française à voir son aire métropolitaine politiquement structurée, en 2016. Et encore, largement avec l’opposition d’une majorité de communes… Cela nous a coûté cher. Lyon a 50 ans d’expérience métropolitaine. Sa métropole a fusionné avec une partie du département du Rhône dès 2015.

Corrigée du nombre d’habitant, la région lyonnaise affiche une activité économique 20 % plus importante et presque 100 000 emplois de plus que dans la métropole marseillaise. Le taux de pauvreté est de 18,6 % pour la métropole marseillaise, contre 16,1 % pour celle de Lyon.Jacques Boulesteix (Crédit DR)La nécessité d’une réforme législative

Reconnaissons au Président de la République d’avoir analysé que, sans l’effort de l’Etat, et sans doute sans son autorité, il n’y aura pas de rétablissement. Il a été également clair sur un point : la Métropole est inefficace et « a du mal à porter des projets d’intérêt commun ». C’est le point central. Dans un style très direct, il a insisté sur la nécessité de régler « les problèmes d’organisation et de gouvernance ». « Sinon, je ne mets plus d’essence dans un système qui continue à garder les mêmes freins. C’est non. »« Il faudra peut-être modifier la loi et moderniser à un rythme forcé. Sinon ça ne marchera pas. »

Le constat d’une métropole d’abord “tribale”

Reste à voir si le chef de l’Etat se donnera les moyens politiques de faire évoluer la législation afin de donner enfin un véritable sens à la Métropole. Aujourd’hui, celle-ci se réduit à une “métropole des maires” paralysée par un localisme politique suranné.

Ceux-ci l’ont compliquée à l’extrême, par exemple en exigeant la création, unique en France, de six Conseils de Territoire, strate artificielle, coûteuse et totalement inutile, où néanmoins, les présidents et vice-présidents sont confortablement indemnisés. Ils l’ont vidée de toute logique globale : lors des transferts des équipements communaux en 2017, par exemple, de petits équipements locaux, qui ne sont pas à l’évidence de nature métropolitaine, ont été transférés à la Métropole alors que ceux qui le sont à l’évidence ne l’ont pas été.

De même, des transferts de financements d’équipements locaux, votés en urgence par les municipalités quelques mois avant la mise en place de la métropole, ont durablement hypothéqué les nouveaux projets d’intérêt général, notamment en matière de transports.

Les maires sont donc pour le statu quo et réticents à tout rééquilibrage territorial.

Jacques Boulesteix

Passée la période d’opposition stérile et les multiples recours administratifs, la plupart des maires tirent en fait aujourd’hui un large bénéfice de cette Métropole redistributive qui privilégie l’intérêt municipal plutôt que l’intérêt métropolitain. Les maires sont donc pour le statu quo et réticents à tout rééquilibrage territorial. Certes, tant bien que mal, mais avec grande lenteur, le conseil métropolitain a pu élaborer les grands schémas dont il a la compétence exclusive, mais peu ont encore été approuvés, et les plans ne suffisent pas.

Le mélange des élections a également favorisé cette situation malsaine en entraînant une absence de débat métropolitain lors des dernières élections municipales. Ce scrutin particulier fait souvent des maires les seuls conseillers métropolitains de leur commune. Il ne leur impose aucun bilan ou discussion en conseil municipal. Quelque part, cela réduit la métropole à une institution “tribale”, territoriale ou politique, souvent les deux, avec ses alliances et ses guerres, ses souverains et ses vassaux, que les politologues dissèquent avec une patience d’ethnologues.

Faire entrer la métropole dans l’espace démocratique

La Métropole, c’est d’abord l’affaire des citoyens. Elle ne pourra se développer qu’avec eux et pour eux.

Jacques Boulesteix

La Métropole ne réussira que si elle constitue une collectivité de plein exercice, avec une élection au suffrage direct indépendante. Il y a nécessité à de véritables débats démocratiques autour de programmes politiques et de listes de candidats à son échelle. La situation actuelle, dans laquelle les seules listes sont communales n’a aucun sens. Elle morcèle la métropole et éloigne les citoyens de la démocratie à l’échelle métropolitaine, alors que celle-ci constitue aujourd’hui leur véritable aire sociale, culturelle et économique d’emploi, d’activités, de loisirs, de commerces, d’études et d’habitat.

La Métropole, c’est d’abord l’affaire des citoyens. Elle ne pourra se développer qu’avec eux et pour eux. Cet espace de vie commun ne peut supporter plus de disparités sociales et territoriales. La Métropole doit être d’abord un espace de solidarités pour être un espace de développement. Il est illusoire de penser que cela ne se fera pas sans une nouvelle légitimité, celle de la démocratie, et donc d’un changement dans le mode d’élection. La concrétisation des promesses présidentielles ne se fera qu’à ce prix.


(*) Gomet’, attaché à la vitalité du débat local, publie régulièrement des tribunes de contributeurs extérieurs. Ces points de vue n’engagent pas la rédaction.

2 réponses »

  1. Notre ami Jacques Boulesteix était très favorable à ce projet de métropole au moment de sa constitution, essentiellement avec comme objectif de régler les questions de transport.
    On constate ce qu’il en est. Mais est-ce étonnant ?
    Était-ce de la naïveté de sa part, de l’optimisme de croire que le projet ne serait pas torpillé par les comportements habituels des élus du coin?
    Construire une nouvelle structure ne résoud rien sans la volonté de traîter les problèmes. On a simplement mis la charrue avant les boeufs ou confondu la fin et les moyens.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :