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LIRE «LA SOCIÉTÉ HYSTÉRISEE» Jonathan Curiel

La dégradation du débat public

Dans l’entretien, ici proposé, Jonathan Curiel analyse, dans un essai, une «société hystérisée» marquée par la dégradation du débat public. « Il nous invite à sortir du confort de nos opinions respectives. »

Directeur général adjoint des programmes du groupe M6, Jonathan Curiel publie La société hystérisée aux éditions de l’Aube.

Il dit notamment que « le débat politique doit être plus approfondi et plus clair. Ce que rappelle justement le philosophe allemand Habermas. Prenons acte de la polarisation croissante des débats publics dans nos sociétés mais examinons plus en profondeur les alternatives politiques et formulons-les clairement. Ce n’est, aujourd’hui, pas assez le cas. »

envisager de nouveaux modes de délibération

Ou encore, « on peut aussi envisager de nouveaux modes de délibération en associant les citoyens de manière plus active à la vie démocratique (on peut par exemple s’inspirer de la votation populaire suisse qui dégoupille des tensions sociales ou encore du budget participatif de certaines villes dans le monde) ; tenter de réfréner l’immédiateté qui crée des situations d’urgence et pousse à l’hystérisation ; favoriser la mise en perspective dans l’échange ; retrouver parfois un certain goût de la nuance et de la modération, à ne pas confondre avec de la tiédeur. »

Entretien

«Contre l’hystérisation de notre société, retrouvons l’exigence du débat !»

Par Aziliz Le Corre, Le Figaro

Pourquoi parlez-vous de «société hystérisée» ?

Jonathan CURIEL. – J’ai voulu analyser cette notion d’hystérisation, si souvent utilisée et si peu définie, qui caractérise notre société (même si je décris des signes d’apaisement dans le livre) en alertant sur la mise à l’écart et la mise en retrait d’une grande partie de la population, fatiguée de la polémique permanente, et qui ne se retrouve pas dans la brutalité et l’agitation actuelles.

La société hystérisée c’est une société polarisée et radicalisée. Une société marquée par une certaine violence des rapports sociaux, sans mesure, sans nuance ; prise par une sorte de folie et d’emballement qui lui font perdre raison. Une société marquée par l’affadissement et la dégradation du débat public. Une société marquée par la banalisation des violences du quotidien, par des discours de plus en plus tranchés, par une certaine radicalisation en ligne sur les réseaux sociaux.

L’hystérisation, au sens d’émotion exagérée et incontrôlée, de phénomène de contagion et d’emballement collectif, n’est pas un phénomène nouveau. La nouveauté de la période actuelle est que ces phénomènes ne sont plus localisés, bornés dans le temps,Jonathan Curiel

Une société marquée par le diktat de l’opinion, où l’adversaire se transforme en ennemi : il faut avoir une opinion sur tout, tout de suite ; cette opinion est même devenue identitaire (on s’attaque à moi si on la conteste) ; il est devenu presque mission impossible de débattre d’un sujet sans clash. Dans un entretien récent, l’ancien président brésilien Lula disait avec malice qu’avant, lorsque l’on rencontrait un adversaire politique au restaurant, on lui serrait la main alors qu’aujourd’hui, on risque de se prendre un coup de fusil !

Pour preuves de cette hystérisation montante dans nos sociétés, citons le phénomène des Gilets jaunes en France à partir de la fin 2018 ; l’envahissement du Capitole aux États-Unis en janvier 2021 par des partisans de Trump parachevant une campagne électorale très polarisée; un débat public, médiatique et intellectuel, dans un climat de plus en plus délétère en France ; une campagne électorale française qui ne connaît pas un jour sans clash ou sans buzz au détriment du fond et des propositions ; et en clin d’œil, des séries politiques et sociétales récentes décrivant toutes un monde politique et des sociétés hystérisés (de Baron noir saison 3 à Years and Yearsen passant par House of Cards).

Est-ce vraiment un phénomène nouveau ?

L’hystérisation, au sens d’émotion exagérée et incontrôlée, de phénomène de contagion et d’emballement collectif, n’est pas un phénomène nouveau. Les procès des sorcières de Salem entre 1692 et 1693 ; l’affaire Dreyfus, qui divisa la France en deux camps radicalement opposés ; le maccarthysme, chasse aux sorcières anticommunistes aux États-Unis ; les phénomènes de bulles et de krach économiques (l’ancien Président de la Federal Reserve parlait d’ailleurs d’«exubérance irrationnelle» des marchés) peuvent être par exemple considérés comme des phénomènes d’hystérisation.

Quant à l’hystérisation médiatique, on l’a lu et vu dans Illusions Perdues de Balzac, ce que montre bien le beau film en salles de Xavier Giannoli : elle n’est pas nouvelle ! Certains journaux ne vivaient déjà l’époque que de la polémique et du retentissement qu’elle avait sur la société.

La nouveauté de la période actuelle est que ces phénomènes ne sont plus localisés, bornés dans le temps, ils infusent la société dans son ensemble. On les voit et on les entend plus qu’avant. Du fait notamment des réseaux sociaux qui ont radicalement transformé les modes d’expression au sein de l’espace public en banalisant l’affrontement et de médias plus nombreux, cherchant à se faire une place dans le grand marché de l’attention.

Quelles en sont les causes profondes ?

L’hystérisation trouve ses racines dans la polarisation accrue de la société qui creuse les divisions, dans beaucoup de pays du monde; la montée de la colère d’une partie de la population; un règne de l’émotion exacerbé aujourd’hui. La fragmentation de la société française, décrite récemment par Christophe Guilluy et Jérôme Fourquet, avec des prismes certes différents : un cercle vicieux s’instaure entre fracturation sociale et fracturation de l’espace public. Les fractures sociales accroissent l’effet de «compartimentalisation» de l’espace public. L’hystérisation de la société provient de cette fracturation à l’origine de blocs distincts devenus antagonistes. La fin des grands récits qui mobilisaient nos sociétés et qui ont partiellement disparu auxquels se sont substitués le clash et des microrécits sur les réseaux sociaux.

Nos fils d’informations correspondent à nos recherches, donc à nos goûts et à nos opinions. On n’est donc quasiment plus confronté à d’autres opinions que les siennes. Chacun reste dans son siloJonathan Curiel

Enfin, un certain nombre de biais cognitifs permettent d’expliquer la nouvelle brutalité des échanges : biais de confirmation (privilégier des informations qui nous confortent dans nos points de vue), dissonance cognitive (stress induit par le fait d’avoir des opinions, croyances, ou valeurs contradictoires), effet de surconfiance ou «Dunning Kruger» (surestimation de notre compétence dans un domaine, alors que l’on est sous-qualifié ; d’où un niveau d’engagement important et des discussions houleuses), comportements grégaires …

Vous qui êtes un homme de médias, quelle est la responsabilité de ces derniers quant à cette hystérisation ?

Certains médias, loin d’être la majorité, peuvent avoir tendance à chercher la spectacularisation et la polémique. Dans des lignes souvent sévères sur la télévision, Philippe Murray critiquait les oppositions antagonistes et artificielles sur les questions de société à la télévision. Avant lui, Roland Barthes qui se refusait à tout exercice médiatique, considérait que «la civilisation des médias se définit par le rejet de la nuance».

Quant à Bourdieu, il critiquait les «fast thinkers», ces experts et intellectuels adaptés aux besoins d’immédiateté de l’époque et qui pouvaient nous approvisionner en opinions et avis express au détriment du temps long. Cela n’est donc pas nouveau.

Cependant, même si l’on connaît l’appétit de la machine médiatique pour le buzz et les débats parfois binaires auxquels nous nous sommes accoutumés (au point de s’«ennuyer» lorsqu’un débat manque de virulence et d’affrontement), les réseaux sociaux me paraissent aujourd’hui en première ligne : les individus y diffusent et promeuvent davantage leur identité, convictions et valeurs que dans le monde physique. Cela peut être vécu comme une forme d’invasion pour les autres et provoquer des réactions hostiles.

Via le système connu des bulles cognitives, nos fils d’informations correspondent à nos recherches, donc à nos goûts et à nos opinions. On n’est donc quasiment plus confronté à d’autres opinions que les siennes aujourd’hui. Chacun reste dans son silo. C’est l’une des sources de la polarisation de la société.

Une expérience menée à Stanford en 2019 par deux professeurs réputés a montré qu’en rassemblant plus de 500 personnes aux points de vue très divergents, les positions pouvaient évoluer après un échange approfondi entre eux. Au bout de 4 jours passés ensemble, il y avait convergence sur 22 propositions sur 26 relatives aux grandes thématiques de société.Jonathan Curiel

L’anonymat en ligne est, lui aussi, l’un des facteurs principaux de l’agressivité des opinions sur Internet. «Nous oublions aisément nos fautes lorsqu’elles ne sont sues que de nous» écrivait La Rochefoucauld. On pense aussi à Platon et à l’allégorie de l’anneau de Gygès (La République) : si nous avions une bague d’invisibilité, beaucoup d’entre nous ne résisteraient pas à la tentation d’agir de manière impunie !

Les réseaux sociaux ont, enfin, généré une montée en puissance de la fonction performative du discours. En encourageant l’affirmation publique de notre identité, ces nouveaux médias ont augmenté la puissance d’action des individus à travers le discours. Nous échangeons désormais plus pour agir et affirmer que pour transmettre de l’information, ce qui mène nécessairement à un rapport plus conflictuel des échanges.

Comment y remédier et retrouver le goût du débat ?

La qualité de la délibération publique peut réduire l’hystérisation. L’espace public ne doit pas aspirer à regrouper ceux qui ont raison et à faire taire ceux qui ont tort, mais à pouvoir faire échanger les différents partis afin qu’ils se comprennent, même si des désaccords existent.

Les citoyens se dépolarisent lorsque les discussions sont approfondies. Une expérience menée à Stanford en 2019, «America in one room», par deux professeurs réputés, Diamond et Fishkin, dans le cadre de la campagne présidentielle américaine, a montré qu’en rassemblant plus de 500 personnes aux points de vue très divergents, les positions pouvaient évoluer après un échange approfondi entre eux et la consultation d’experts. Au bout de 4 jours passés ensemble, des désaccords persistaient mais il y avait convergence sur 22 propositions sur 26 relatives aux grandes thématiques de société, ce qui était loin d’être le cas au départ. Preuve qu’il faut plus se parler.

À LIRE AUSSI Facebook: «La lutte contre l’extrémisme en ligne ne doit pas revenir aux plateformes, mais au législateur»

Dans le même sens, le débat politique doit être plus approfondi et plus clair. Ce que rappelle justement le philosophe allemand Habermas. Prenons acte de la polarisation croissante des débats publics dans nos sociétés mais examinons plus en profondeur les alternatives politiques et formulons-les clairement. Ce n’est, aujourd’hui, pas assez le cas.

On peut aussi envisager de nouveaux modes de délibération en associant les citoyens de manière plus active à la vie démocratique (on peut par exemple s’inspirer de la votation populaire suisse qui dégoupille des tensions sociales ou encore du budget participatif de certaines villes dans le monde) ; tenter de réfréner l’immédiateté qui crée des situations d’urgence et pousse à l’hystérisation ; favoriser la mise en perspective dans l’échange ; retrouver parfois un certain goût de la nuance et de la modération, à ne pas confondre avec de la tiédeur.

La baisse de l’hystérisation passe aussi par un contrôle de soi vis-à-vis des biais cognitifs évoqués plus haut, qui nous poussent souvent à suivre nos instincts et à des opinions toutes faites.

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