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ABSTENTION PARTIE 6 / Avec les philosophes Rousseau, Montesquieu, Thoreau, Diogene de Sinope

Abstentionnisme : qu’est-ce qui nous pousse à… ne pas voter ?

Pierre Terraz publié le 21 juin 2021 Philosophe Magazine

Colère, déception, incompréhension, désintérêt… Il existe plusieurs affects différents qui poussent certains (et même beaucoup !) à s’abstenir aux élections. Hier, dimanche 20 juin, 66% des citoyens français n’ont pas exercé leur droit de vote dans le cadre des élections départementales et régionales, soit près de deux personnes sur trois ! Un chiffre jamais vu, et en constante augmentation depuis la fin des années 1980.

D’où vient cette indifférence apparente des électeurs, alors même que le contexte politique hexagonal semble de plus en plus tendu – claque au président, « enfarinage » du chef de file de la France Insoumise ? Portraits philosophiques des abstentionnistes politiques.

  • L’indifférence, par Rousseau. Pour le grand (Jean-)Jacques, dès que le pouvoir de décision lui est retiré, le citoyen s’occupe moins des affaires publiques que de ses intérêts personnels. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée », écrit-il dans le Livre III du Contrat social(1762). L’attiédissement de l’amour pour la patrie, très dangereux pour le corps politique, découlerait du fait que l’homme préfère s’occuper de lui-même. Le signe d’un individualisme profond ? Plutôt celui du manque de représentativité d’un gouvernement déconnecté des aspirations véritables de son peuple : « Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre. » Pour donner aux citoyens l’envie de voter, il faudrait donc réformer notre démocratie.
  • L’incompréhension, par Montesquieu. Dans De l’esprit des lois (1748), à l’opposé de Rousseau qui considère que le peuple ne doit rien déléguer à d’autres, Montesquieu insiste sur l’importance du choix des représentants, en particulier des représentants locaux : « L’on connaît beaucoup mieux les besoins de sa ville que ceux des autres villes ; et l’on juge mieux de la capacité de ses voisins, que de celle de ses autres compatriotes […] il convient que, dans chaque lieu principal, les habitants se choisissent un représentant. » Les représentants possèdent des compétences dont ne disposent pas les citoyens. Ils connaissent le terrain et leurs administrés. Si ces derniers s’abstiennent, c’est parce qu’ils ne comprennent pas – sans doute par faute d’information – les avantages de la démocratie locale. Il faut dire que c’est aussi parfois la faute des candidats, qui préfèrent parler de compétences dont les régions sont privées (la sécurité, par exemple) au lieu de celles dont elles disposent – les transports et les lycées. Encore un petit effort pour faire de la politique de proximité !
  • La résistance passive, par Thoreau. Henry David Thoreau, lui, se désintéresse tout simplement de la chose : « Je déclare tranquillement la guerre à l’État à ma manière, bien que je continue à avoir recours autant que possible à tous les avantages qu’il offre », écrit-il dans sa Résistance au gouvernement civil (1849). Le philosophe se retire donc de la vie politique, qu’il condamne, mais pas de la société toute entière, par une forme de « désobéissance civile ». À la manière d’un abstentionniste, Thoreau déroge à ses « devoirs » de bon citoyen : il refuse par exemple de payer ses impôts dans le but de protester contre l’esclavage, ce qui lui vaudra un petit séjour en prison. Pour le philosophe, cette désobéissance est une posture de lutte symbolique contre un gouvernement dans lequel il ne se reconnaît pas.
  • La colère, par Diogène de Sinope. Le plus grand des cyniques ira encore plus loin en refusant toute forme d’engagement dans la société, qu’elle soit politique ou civile. Les histoires les plus farfelues autour de ce personnage atypique sont légion. « Le Chien », comme on le surnomme, dort dans un tonneau, déambule pieds nus dans Athènes, se vautre dans la neige en hiver et insulte copieusement ses concitoyens. Si ce solitaire hirsute passe pour un fou auprès de toute la ville, il a surtout pour ambition de ramener la société à la raison, en dénonçant l’artifice des conventions sociales. Le philosophe ne conçoit pas un monde dans laquelle les riches se goinfreraient ainsi, tout en laissant les pauvres mourir sur le pavé… et préfère s’en retirer complètement. C’est un abstentionniste radical, par protestation.

1 réponse »

  1. Mouais… Tout est dit, si l’on veut, mais il ne faut pas pour autant dire n’importe quoi, une chose et son contraire (les philosophes évoqués ne sont pas tous sur la même longueur d’ondes).
    La démocratie française ne fonctionne plus comme elle le devrait, on le sait depuis un bon moment. Et que la responsabilité en incombe à l’individualisme forcené découlant e. a. de l’usage peu raisonné des réseaux sociaux, à la défaillance des institutions (quinquennat, parlement inaudible, exercice solitaire du pouvoir par le locataire de l’Élysée…), à la médiocrité de trop de personnes égarées en politique, à l’infotainment ou à quelque autre cause, le repli sur soi et l’abstentionnisme ne sont pas une solution. Il faut constamment se rappeler qu’on n’est jamais qu’un membre d’une société dont on peut attendre beaucoup, certes, mais à laquelle on doit apporter son soutien. Nous sommes tous responsables de l’état de la société. Tourner le dos à la chose publique, ne pas être solidaire… tout en comptant sur la Sécu en cas de besoin est moralement condamnable. Il faut réagir à ce qui cloche, s’informer sérieusement aux meilleures sources, s’engager, prêcher au moins par l’exemple, notamment en éduquant ses enfants… Évidemment, cela demande du sens des responsabilités, un peu de temps et d’énergie, mais regarder ailleurs pendant qu’on va tous dans le mur ne sauvera personne. Des dizaines d’associations (culturelles, humanitaires, sportives…) vous tendent les bras pour rendre notre société plus fraternelle et meilleure.

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