Aller au contenu principal

RELIRE RAYMOND ARON : LA DÉMOCRATIE, SES FAIBLESSES, SES ÉLITES, SES RAPPORTS AVEC L’ECONOMIE

les dangers internes qui menacent là démocratie,

le rôle des élites,

les rapports de force entre le pouvoir politique et le pouvoir économique,

autant de sujets traités par Raymond Aron qui n’ont pas pris une ride.

Une de nos lectrices nous propose 4 articles relatifs à Raymond Aron

Article 1

Pour ses 110 (117) ans, relisons Raymond Aron !

Romain Millard
Un article de Trop Libre 2015

Cent dix ans – 117 cette année – après sa naissance le 14 mars 1905, les analyses de Raymond Aron sur la démocratie, les dangers internes qui la menacent, le rôle des élites et les rapports de force entre le pouvoir politique et le pouvoir économique n’ont pas pris une ride. Son ouvrage Démocratie et Totalitarisme, publié en 1965, demeure une grille de lecture d’un grand secours pour comprendre la situation de 2015.

Philosophe, sociologue, politologue et journaliste, Raymond Aron (1905-1983) a été un « spectateur engagé » très atypique, et pour cause : il assuma son libéralisme et son admiration pour Tocqueville et Weber à une époque où l’intelligentsia française était quasi-totalement acquise au marxisme et ne jurait que par Sartre. Là où les élites se sont laissées attirer par les folies des totalitarismes nazi et stalinien, il en a compris dès 1933 tous les dangers.

Le fossoyeur du marxisme et des explications simplistes

Une maxime célèbre attribuée à Pierre Bourdieu a longtemps circulé dans le monde universitaire : « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. » Et pour cause, peu nombreux étaient ceux qui osaient aller contre la « bien-pensance » de l’époque incarnée par le philosophe de l’existentialisme.

Pourtant, Raymond Aron ne s’est jamais départi de sa rigueur intellectuelle : loin de vouloir donner des analyses simples, il a toujours revendiqué le droit à la complexité, cette complexité que les populistes d’aujourd’hui vilipendent comme du babillage abscons. Il rejette tout type d’explication impliquant une seule cause. Une des phrases les plus importantes de son ouvrage Démocratie et Totalitarisme est certainement celle-ci : « Toute notion de détermination unilatérale, je le répète, est dénuée de signification. »1

Il s’attache à systématiquement déployer un schéma avec plusieurs causes explicatives pour rendre compte de la complexité de ses objets d’études, d’où son rejet du « déterminisme historique » cher aux marxistes. Cette méthodologie qui appelle à la nuance et au rejet des explications simplistes devrait inspirer toute femme ou homme d’État digne de ce nom pour expliquer à ses concitoyens la situation d’aujourd’hui.

« Les représentants du grand capital sont moins « politisés » qu’on ne le croit »2

Raymond Aron doit également être relu car sa thèse a pour grand intérêt d’aller à l’encontre du stéréotype complotiste selon lequel l’État ne serait que le bras armé d’une classe dirigeante unifiée recherchant la satisfaction de ses intérêts propres.

Il ne nie pas le caractère oligarchique de nos sociétés. Pour lui, « l’essence même de la politique est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité. »3 La question n’est donc pas de savoir dans quelle mesure les régimes démocratiques réels respectent un idéal irréaliste de « gouvernement par le peuple et pour le peuple » mais si les minorités dirigeantes sont ouvertes ou non.

Or, les gouvernants sont des personnalités politiques de métier, des spécialistes qui se distinguent par leur formation et leurs intérêts des acteurs capitalistes. L’on peut arguer que « tout ce petit monde se connaît » et entretient un certain compagnonnage, mais cette collusion est limitée par la réprobation publique qu’elle suscite. Il suffit de prendre l’exemple récent de Nicolas Sarkozy qui a payé très cher politiquement ses amitiés trop peu dissimulées avec de grandes fortunes…

Bien sûr, les élites économiques ont du pouvoir et parviennent à obtenir du politique des décisions administratives avantageuses à leur endroit mais elles ne définissent pas les décisions « relatives à la grande politique »4, aux grands enjeux de société sur lesquelles elle est elle-même divisée. Aujourd’hui encore, qui peut rationnellement arguer que le fait d’engager des troupes en Irak, ou faire adopter le mariage pour tous découlent de la volonté des grands PDG du CAC 40 ? Pour reprendre les mots d’Aron, « décrire (les représentants du grand capital) comme des despotes qui manipulent les pantins politiques, c’est sacrifier à la mythologie »5.

La vraie menace pour la démocratie : sa corruption par excès de démagogie

Les régimes constitutionnels-pluralistes sont essentiellement menacés soit par « la corruption par excès d’oligarchie », où la minorité dirigeante se maintient en se fermant aux revendications sociales, soit par « la corruption par excès de démagogie », où le gouvernement tente de se maintenir en cédant à des revendications poussées jusqu’à l’extrême. Cet écartèlement entre autoritarisme et laxisme demeure pertinent pour décrire les menaces qui pèsent sur nos régimes démocratiques confrontés à des conflits sociaux dus à la crise.

Aron évoque l’un des principaux générateurs de conflit, qui reste d’une grande actualité : l’inadéquation entre les moyens de l’État et les tâches nouvelles qu’il doit remplir (la législation sociale, la gestion directe d’une partie de l’économie), du fait notamment que la longueur des procédures légales est incompatible avec le temps court de la direction économique. Cette inadéquation génère de la frustration et du doute sur l’efficacité du régime sur lequel prospèrent les partis populistes actuels, qu’Aron auraient qualifiés d’« utopistes » en ce qu’ils ne supportent pas les imperfections des régimes existants.

L’analyse de Raymond Aron de nos régimes est contre-intuitive et invite à nous interroger, à l’heure des crises politiques majeures qui menacent l’Europe sur les risques de « corruption » de nos régimes par « excès de démagogie ». Surtout, sa démonstration de la primauté des phénomènes politiques sur les phénomènes économiques laisse espérer l’existence de marges de manœuvre à disposition des gouvernants pour sortir des crises actuelles.

Article 2

Raymond Aron, esprit libre

Élodie Maurot le 28/03/2019 La Croix

Soucieuse de la fragilité de nos libertés et de la démocratie, la pensée de Raymond Aron trouve une résonance nouvelle dans le contexte politique actuel.

Lire : L’Abécédaire de Raymond Aron, Textes choisis par Dominique Schnapper et Fabrice Gardel. (notre illustration)

Présenter une pensée en abécédaire a ses limites. Cette formule émiette, juxtapose les entrées sans problématiser l’ensemble et elle risque de favoriser l’instrumentalisation d’une pensée en la disséquant en citations. Mais, dans le cas de Raymond Aron (1905-1983), elle permet aussi d’honorer la diversité des centres d’intérêt de ce penseur protéiforme, figure du libéralisme politique, philosophe, sociologue et journaliste à Combat (1946-1947), puis au Figaro (1947-1977) et à L’Express (1977-1983).

Sa fille, la sociologue Dominique Schnapper, et Fabrice Gardel, réalisateur d’un documentaire sur Raymond Aron, sont allés piocher dans les livres, les articles et les interviews de l’intellectuel pour offrir ce florilège. Son œuvre, parfois jugée disparate, déploie ici ses multiples facettes en près de 300 mots-clés, d’« Action » à « Max Weber ».

Le gouvernement juste selon Raymond Aron

On y retrouve les grandes étapes d’une vie engagée : la formation philosophique, la rencontre avec l’Allemagne nazie – dès les années 1930 – où va s’enraciner la critique des totalitarismes et des religions séculières, l’engagement au sein de la Résistance, puis la défense du libéralisme politique et de la démocratie représentative. À travers toute cette diversité, une unité se dégage pourtant : l’intérêt constant de Raymond Aron pour la condition humaine aux prises avec l’histoire et le politique.

Un sens aigu du tragique de la condition humaine

Cette pensée, historiquement située et qui épouse la deuxième moitié du XXe siècle, se distingue par son interrogation permanente et son humilité. « Je n’ai pas été tranquille au cours de ma vie, dans mes opinions et mes convictions. J’ai toujours été le contraire d’un dogmatique et, en ce sens, j’étais un interrogateur permanent », déclare-t-il ainsi dans une interview (non datée) à France Culture.

L’homme avait un sens aigu du tragique de la condition humaine. « Tous les combats politiques sont douteux. Ce n’est jamais la lutte entre le bien et le mal, c’est le préférable contre le détestable », écrit-il dans Le Spectateur engagé, en 1981. Mais ce sens du tragique n’était pas sidérant. Il débouchait sur un « pessimisme actif », capable de mobiliser l’action au service du possible, toujours méfiant à l’égard des sirènes de l’idéal. Ainsi sur la question de la liberté, qui mobilisa toute son attention, il invitait à la modération et au pragmatisme. « Je n’aime guère employer le mot liberté au singulier (…). Nous jouissons tous de certaines libertés, et nous ne jouissons jamais de toutes les libertés » (Liberté et égalité, 1978).

Observateur qualifié des pires folies politiques du XXe siècle

Relus dans le contexte politique actuel où la fragilité des démocraties apparaît de nouveau évidente, ses propos invitent à ne pas sombrer dans l’attentisme. L’action et l’engagement ont cependant leurs conditions. L’homme d’action est « celui qui garde le sens d’une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes » et l’homme engagé « s’efforce de n’oublier jamais ni les arguments de l’adversaire, ni l’incertitude de l’avenir, ni les torts de ses amis (…) ».

Quant à ceux qui seraient déjà gagnés par un pessimisme radical, cet observateur qualifié des pires folies politiques du XXe siècle confie : « On aurait tort de tenir pour définitivement acquis le fait de la déraison humaine » (« L’essence du totalitarisme. À propos de Hannah Arendt », 1954).

Article 3

Démocratie et totalitarisme selon Raymond Aron

Romain Treffel

Démocratie et totalitarisme forment l’antithèse de la philosophie politique. Raymond Aron affirme dans Démocratie et totalitarisme que ces deux formes politiques, combien antithétiques, témoignent de la primauté du politique (sur l’économique notamment). Elles confirment qu’il n’existe pas de vie sociale sans autorité organisée et que le style de l’autorité est caractéristique des relations sociales.

La notion de politique selon Carl Schmitt 

Démocratie et totalitarisme posent la question du régime politique. Raymond Aron explique que si Aristote et Montesquieu distinguent tous deux les types de régimes en fonction du nombre de détenteurs du pouvoir, la question est aussi prédéterminée par la conception de la nature humaine (mécaniste chez Hobbes, passionnelle chez Spinoza) et par celle du pouvoir (économique chez Marx, pragmatique chez Machiavel et Pareto). Les critères de choix d’un régime politique étant la légitimité et l’efficacité, le problème politique consiste donc à justifier l’autorité et l’obéissance, ce que le droit fait par la souveraineté, la philosophie par l’égalité et les libertés.

En pratique, les régimes des pays occidentaux organisent constitutionnellement la concurrence pacifique pour l’exercice du pouvoir, à travers les élections. Pour autant, « l’essence même de la politique, affirme Raymond Aron, est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité » (Démocratie et totalitarisme). Les fonctions de l’ordre politique moderne sont plus précisément de garantir la paix entre les citoyens et le respect des lois ; les pouvoirs exécutif et législatif ; et de fournir une représentation de son propre idéal. Selon Raymond Aron, la nécessité de concilier l’entente nationale et la contestation permanente peut être obtenue grâce à un chef suprême ou bien en fixant des bornes à l’action des gouvernants.

L’État selon Jean Bodin 

Article 4

Pour Raymond Aron, démocratie et totalitarisme structurent l’éventail du politique

Romain Treffel

Démocratie et totalitarisme mettent en évidence la corruption du politique. Raymond Aron distingue trois espèces de corruption : celle des institutions politiques, lorsque le système des partis est inefficace ; celle de l’esprit public ; celle de l’infrastructure sociale, lorsque la société individualiste ne fonctionne plus. Une autre classification est possible, entre l’excès d’oligarchie dû à l’enracinement, et la démagogie, qui crée un risque de décomposition. Les diverses difficultés liées à l’enracinement peuvent être évitées en limitant la puissance sociale du pouvoir économique, en améliorant l’adhésion à la formule de base du régime, ainsi que son efficacité (notamment son unité et sa capacité à moderniser l’économie). Quant aux risques de décomposition, ils existent d’une part au niveau des institutions : passions idéales, lassitude, conscience des déficiences ; d’autre part, au niveau du principe, par sa corruption : non-respect des lois, sommeil de l’uniformité, excès partisans. Pour Raymond Aron, le long terme crée de la vulnérabilité, mais peut-être aussi un renforcement par la durée. « Il y a, écrit-il, des régimes démocratiques qui sont corrompus parce qu’ils n’ont pas encore jeté les racines profondes dans une société et il y a d’autres qui sont corrompus par le temps, par l’usure, par l’habitude et qui ne fonctionnent déjà plus » (Démocratie et totalitarisme). Ce sont les adversaires irréductibles des régimes constitutionnels pluralistes que sont les traditionalistes, les privilégiés, les défavorisés, et les masses populaires animées par une conscience de classe qui dénoncent leur corruption.

La dangerosité de la démocratie selon Platon 

Démocratie et totalitarisme s’opposent sur la constitutionnalité et le pluralisme. Raymond Aron décrit les régimes constitutionnels pluralistes à partir de quatre critères : le système politique en tant que système social, l’infrastructure sociale, l’administration ou bureaucratie, et l’environnement historique du système politique. De son point de vue, les variables de la réussite de ces régimes sont l’idée que les citoyens se font de leurs mérites, les traditions historiques (par exemple, en France, la remise en cause de la constitution), la diversité des idées religieuses et des idées politiques. Idéalement, les gouvernants y ont pour objectifs de rester au pouvoir et de servir l’intérêt collectif. Quant aux régimes non constitutionnels pluralistes, Raymond Aron les divise en régime autoritaire-conservateur (Franco en Espagne, Salazar au Portugal), régime fasciste (Hitler) et régime communiste (Staline). Les deux derniers sont caractérisés par un parti monopolistique, l’interdiction du désaccord idéologique, et un renouvellement de l’éliteLe phénomène totalitaire possède plus précisément cinq caractéristiques : un parti monopolistique, une idéologie vérité officielle de l’État, un monopole des moyens pour l’État, l’omniprésence de l’État, la terreur policière et idéologique. « Le phénomène est parfait, pose Raymond Aron, lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis » (Démocratie et totalitarisme). Si le communisme et le national-socialisme sont des adversaires avec des idéologies opposées, ils ont des pratiques équivalentes – lesquelles servent toutefois, dans le projet hitlérien, une ambition d’extermination, à opposer à l’ambition de création du projet soviétique.

La société ouverte de Karl Popper 

1 réponse »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :