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« ON PEUT FAIRE MIEUX » : L’APPEL À LA DÉMOCRATIE VRAIE. Point de vue

PRÉSIDENTIELLE : UN JOUR, UNE VOIX – Alors, cette campagne ?

Jusqu’au 9 avril, “Télérama” donne carte blanche à cinquante personnalités du monde de la culture et des idées. Un journal à cinquante voix, au ton libre.

Aujourd’hui, Ludivine Bantigny, historienne, pour qui la démocratie directe et la réduction du temps de travail serviraient mieux le bien commun qu’un “homme providentiel” ou la “loi du marché”.

Ludivine Bantigny est historienne, enseignante et chercheuse. Elle a publié de nombreux livres sur l’histoire du travail, des engagements, des mouvements sociaux et des révolutions, parmi lesquels 1968. De grands soirs en petits matins (éd. Seuil, 2018, rééd. 2020), Révolution (éd. Anamosa, 2019, rééd. 2022), La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps (éd. La Découverte, 2021) et L’Ensauvagement du capital (éd. Seuil, 2022).

Article

“On peut faire mieux” : l’appel à la démocratie vraie de l’historienne Ludivine Bantigny

Ludivine Bantigny Publié le 09/03/22 Télérama

On rêve d’autre chose.

D’en finir avec les mots tordus, vidés et évidés : énervés parce qu’on leur a ôté les nerfs, le sens et la chair. Des mots de passe et de passe-passe, passe-partout qu’on nous ressort à tous les coups. Ces mots ne signifient plus rien à force d’être mésusés. La langue de bois n’est même plus tirée de derrière les fagots : c’est un bois de contreplaqué.

On ne s’étonne pas que le chef de l’État-candidat ne brandisse plus le mot « révolution » associé à l’« ubérisation » qui lui était si chère, il y a quelques années. Aujourd’hui, les auto-entrepreneurs d’Uber, avec le sentiment vif de leur exploitation, décident par milliers de s’organiser en coopérative solidaire pour échapper au broyeur de leur métier ubérisé, contraints à la folie des horaires pour des revenus très précaires. Une contre-révolution, en réalité, de celles qui reviennent quelquefois pour briser les luttes, les conquêtes et les droits.

“Travailler plus. Vraiment ? (…) Ce n’est au contraire que par une vaste réduction du temps de travail que le travail sera émancipateur : qu’on le vivra avec bonheur.”

La seule proposition avancée par un candidat qui se targue d’être trop occupé pour s’abaisser au débat est de « travailler plus ». Vraiment ? Chaque fois que surgit une telle injonction, je pense à celles et ceux qui ont donné leur vie au travail et en sortent avec épuisement, troubles musculo-squelettiques, stress, burn-out, cauchemars nés de la mise en concurrence, relents de l’évaluation, fêlures de la compétition…

L’implacable « loi du marché » en bandoulière déguenillée : perdre sa vie à la gagner. Ce n’est au contraire que par une vaste réduction du temps de travail, lui-même harmonieusement partagé pour lutter contre le chômage et la précarité, que le travail sera émancipateur : qu’on le vivra avec bonheur.

Pendant ce temps, les droites en extension, même parmi celles qui osent se dire de gauche, rivalisent avec l’extrême droite, de surenchère au bouc émissaire, de déversoir discriminatoire, parfois de racisme assumé, reprenant son vocabulaire et sa vision du monde insensée.

Et sur la guerre qui fait rage : se souvenir qu’elle se mène ailleurs, parfois avec des armes françaises, parfois avec des troupes, des chars et des drones français. Ne plus tenter de l’occulter, comme on le fait non par indifférence mais parce que ces guerres sont passées sous silence : happées dans les oubliettes d’un choix. Et parce que les décisions – interventions militaires, ingérences et livraisons d’armement – nous échappent radicalement. Une véritable pratique démocratique nous permettrait d’être solidaires du peuple ukrainien comme des peuples yéménite, syrien, irakien, palestinien, afghan…

De délibérer sur la situation en connaissance de cause. De ne pas combattre un tyran ici en en armant, ailleurs, un autre.

Donc, rêver d’autre chose.

Parce que, quoi qu’il en soit, la démocratie vraie, ce n’est pas ça. Des millions de personnes le savent, qui votent en désespoir de cause, par résignation, par peur du pire, à contrecœur ou à tâtons. Ou qui ne votent plus, ne votent pas, parce que la « démocratie représentative » ne les représente pas. Qui ne croient pas en « l’homme providentiel » ni au « sauveur suprême ». Les institutions de la VeRépublique ont enfoncé dans nos crânes le recours au grand homme, l’efficacité supposée, la concentration des pouvoirs, en somme. Et que dire d’une autre concentration, qu’on ne présente pas : celle des médias, avec leurs « unes » sur l’homme fort, en costume, en puissant, en famille, sur une plage, regardant au loin comme s’il pouvait incarner l’horizon et agir seul en notre nom.

“Mais non, nom de nom, la Commune de Paris n’était pas un échec : une réussite démocratique au contraire, dans la pire des adversités.”

La démocratie vraie devrait consister dans le pouvoir de délibérer : au sein d’assemblées, de comités de travail ou de quartier. Puis de désigner des personnes dont le mandat ne vaudrait pas comme un blanc-seing, un « oui-amen », un « allez-y-on-verra-bien ». De la Commune de Paris, on nous a trop dit qu’elle avait été un échec, une défaite. Elle a de fait été réprimée à coups de canons, de mitraille et de baïonnettes : un bain de sang où ont péri des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.

Mais non, nom de nom, ce n’était pas un échec : une réussite démocratique au contraire, dans la pire des adversités. Une assemblée sous forme de démocratie directe ; des élus qui étaient ouvriers, instituteurs, employés, artistes et médecins, et qu’on connaissait comme voisins ; des commissions connectées au travail des coopératives et des associations ; des clubs où l’on pouvait prendre la parole en ressentant sa légitimité et sa valeur – une parole qui ne comptait pas pour du beurre. Où jamais on n’aurait imaginé se voir appeler « les gens qui ne sont rien » par un président méprisant. D’ailleurs, on se passait de président.

Dans l’État du Chiapas, au Mexique, lorsqu’on entre dans un village, un simple panneau prévient : « Ici, le peuple décide et le gouvernement obéit. » Les mandataires n’ont pas le prestige des parlementaires, ne sont pas des professionnels, n’accaparent pas le pouvoir. Leur mission est une charge provisoire, après quoi il s’agit de passer le relais. La chose politique est à tous, à toutes et à chacun. On prend le temps de se rassembler pour discuter du bien commun. Le vote, alors, est plus qu’un papier plié.

Loin dans le temps, la Commune ? Loin dans l’espace, le Chiapas ? C’est vrai. Mais au prix que coûtent nos renoncements, la démocratie s’affaiblit. Elle est malade – très. On court à son chevet. Tout le monde s’en réclame – regardez l’extrême droite au Parlement européen : son groupe se nomme, mais oui, « Identité et démocratie ». Assez de ces mots démunis sur la démocratie, qui en réalité nous privent d’elle.

Tout n’est pas à inventer puisque, jadis ou ailleurs, il en a été ou en est encore autrement. Ce n’est ni utopique ni lunaire : c’est juste être un peu conséquent. Nous pourrions faire mieux, tant et tant. Et l’histoire est un réservoir où puiser pratiques et idées. « C’est notre projet », disait-il. Quid de celui qui serait nôtre : le nôtre, vraiment ? Il est temps.


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