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« UNE EXASPÉRATION DUE A UNE SITUATION QUI SERAIT RESSENTIE COMME LA REPETITION D’UN NON CHOIX » – Dominique Reynié

Entretien

Dominique Reynié : « Tout montrait que nous n’allions pas vers une élection ordinaire »

Dominique Reynié, Jean Cittone |01 avril 2022 Le Figaro

ENTRETIEN – Pour le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, «depuis une quinzaine d’années, les partis ont échoué à représenter la société.»

LE FIGARO. – Votre enquête fait état d’une « présidentielle de crises ». De quelle façon ces crises bousculent-elles la campagne ?

Dominique REYNIÉ. – Cette crise gravissime en Ukraine confirme que le monde est redevenu dangereux pour nous. Elle alimente le sentiment que nous ne sommes plus dimensionnés pour faire face aux menaces qui pèsent sur le monde occidental. Cette crise souligne par ailleurs notre dépendance à des pays différents de nous, au plan politique, comme la Chine et la Russie, des pays qui ne nous estiment pas, qui ne reconnaissent pas notre modèle politique mais dont nous sommes devenus les obligés dans beaucoup de domaines essentiels à nos vies. Deux crises majeures, l’épidémie et la guerre en Ukraine, s’enchâssent l’une dans l’autre et révèlent aux Français la grande fragilité de leur pays. Ces troubles et ces crises du monde fragilisent notre démocratie en envahissant notre actualité, en occupant nos esprits, et en nous empêchant de débattre, comme nous le faisions, de notre pays et de ses problèmes.

La crise en Ukraine favorise-t-elle vraiment le président sortant ?

Ses concurrents n’ont pas tenu compte de la crise sanitaire historique. Ils n’ont pas davantage vu venir la guerre. Ils sont entrés en campagne comme si nous étions dans un monde familier. Ils n’ont pas pris la dimension de l’époque. Pourtant, ce que nous avons vécu en France en quelques années seulement, les «gilets jaunes», le Covid-19, l’agitation internationale, etc., tout montrait que nous n’allions pas vers une élection ordinaire, à commencer par les élections depuis 2017. Les candidats ont raté un rendez-vous avec l’histoire. Ils le payent depuis. Aucun n’est parvenu à prendre la hauteur requise par la gravité du moment. Mais cela n’est pas simple pour Emmanuel Macron non plus. Le président est exposé au risque de destitution électorale. Hors cohabitation, le président sortant a été battu (1981, 2012) ou ne s’est pas représenté par crainte de la défaite (2017). La position de sortant peut devenir plus favorable en raison d’une crise d’ampleur, comme celle que nous vivons depuis l’invasion de l’Ukraine, mais c’est un ralliement à l’institution, pas nécessairement un vote d’adhésion au titulaire de la charge. Cela ne suffit pas pour assurer la transformation d’une intention de vote en décision électorale.

Un vote massif de protestation est-il à prévoir au premier tour ?

Depuis 1988, toutes les présidentielles ont vu augmenter le poids des candidats antisystème, à l’exception de 2007, mais qui intervenait après le référendum de 2005. La hausse continue de la protestation électorale est la norme. Elle s’inscrit dans le cadre d’une désaffiliation partisane. On observe en effet dans l’opinion un rejet croissant des partis politiques. Depuis une quinzaine d’années, les partis ont échoué à représenter la société. Ils ont été incapables de prendre en charge les mouvements de protestation, de porter leurs thèmes, d’en faire une force politique et programmatique. Les protestataires se sont donc spontanément organisés comme ils l’ont pu, de façon assez bricolée, initiant des formes d’opposition chaotiques, voire violentes, dont les partis n’ont été que les spectateurs, à gauche comme à droite. Aujourd’hui, 49% des Français ont d’ailleurs une image positive des «gilets jaunes». Dans notre indicateur, depuis septembre 2019, c’est le niveau le plus haut. Cela signifie que pour près d’un Français sur deux la protestation spontanée, non institutionnelle, anomique, y compris quand elle est violente, relève d’une forme dans laquelle ils se reconnaissent.

Ce ne sont plus les partis de gouvernement, de droite ou de gauche, qui organisent l’agrégation des opinions en pour et contre. Cette agrégation passe aujourd’hui par le vote populiste ou antisystème. Désormais, c’est une fusion de fait de la droite et de la gauche de gouvernement, incarnée par Emmanuel Macron, à laquelle s’oppose une fusion des électeurs protestataires, de droite et de gauche, et que représentera probablement l’adversaire qui lui fera face lors du second tour. Droite et gauche protestataires représentent environ 50% des suffrages aujourd’hui. Compte tenu de la recomposition nécessaire après la présidentielle, Emmanuel Macron a besoin d’une réélection aussi nette que possible. Il faut contenir autant que faire se peut le niveau de la protestation afin d’éviter une réélection de crise et ses conséquences, notamment sur les législatives.

Les intentions de vote envers la « droite protestataire » surpassent désormais celles de la « droite de gouvernement ». Faut-il y voir le signe d’une nécessaire recomposition politique à droite ?

Nous sommes arrivés à une situation où la droite de gouvernement peut ne pas être au second tour de l’élection présidentielle, l’élection voulue par de Gaulle, pour la deuxième fois consécutive. Si cela se confirme, les droites devront en tirer des conclusions. La France est très largement à droite. Il est difficile d’imaginer une recomposition de la droite qui ne s’enracinerait pas dans cette droitisation. Il y a deux droites, l’une est minoritaire au sein des droites, c’est la droite de gouvernement et de programme, une droite pragmatique. L’autre est majoritaire au sein des droites, c’est une droite de protestation et de rupture, une droite idéologique. Or, la protestation peut apparaître plus en phase avec l’époque dans laquelle nous sommes entrés. Les programmes de gestion, portés par la droite et la gauche de gouvernement, peuvent sembler insensibles, aveugles, au changement d’époque. Cela n’est pas rassurant pour nombre d’électeurs, en particulier au sein des classes populaires, qui demandent à leurs gouvernants de prendre la mesure de la dangerosité du monde, de les protéger des périls, intérieurs et extérieurs.

La forte abstention attendue peut-elle s’expliquer par l’idée d’un match retour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?

Deux situations risquent de se répéter: le même second tour et le même second tour sans choix véritable. Dans l’opinion, l’élection présidentielle de 2022 risque donc de souffrir d’une lassitude, liée à la répétition d’une même confrontation, mais aussi d’une exaspération due à une situation qui serait ressentie comme la répétition d’un sans-choix. Nous allons vers une présidentielle historique.

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