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«L’AUTONOMIE CORSE OU LA FIN D’UN ETAT CENTRAL QUI IMPOSE SA NORME A TOUS LES CITOYENS» Point de vue

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Michel Maffesoli : «L’autonomie corse ou la fin d’un État central qui impose sa norme à tous les citoyens»

Par Michel Maffesoli 16 mars 2022 LE FIGARO

Confronté à une flambée de violence en Corse, Emmanuel Macron a ouvert la voie à l’autonomie de l’île. Pour le sociologue, ce nouveau statut permettrait de mettre fin au centralisme technocratique.

Michel Maffesoli est sociologue et professeur émérite à la Sorbonne. Il a publié l’Ère des soulèvements (éditions du Cerf, 2021) et réédité en 2022 au Cerf La transfiguration du politique.


Les soulèvements, appelés à se développer, soulignent le refus d’une société aseptisée, dans laquelle ce qu’Étienne Balazs nommait la «bureaucratie céleste» impose, d’une manière abstraite, ce qu’elle considère comme étant le bien absolu. La verticalité du pouvoir surplombant n’est plus chose aisément admise. C’est bien ce que nous apprennent les nocturnes révoltes de l’Île de Beauté. Mais pour saisir ces phénomènes, il faut savoir prendre du recul.

Le soulèvement en Corse a été déclenché selon un scénario maintenant habituel : un évènement tragique, l’agression d’Yvan Colonna par un détenu emprisonné pour terrorisme islamiste. Notons que cette agression d’un «condamné» par un terroriste n’a pas été vraiment relevée par les observateurs. Il montre tout simplement qu’un détenu n’équivaut pas à un autre détenu, il n’y a pas de fraternité entre des détenus issus de communautés aussi différentes. Le monde carcéral est le miroir des différentes tribus qui fragmentent notre société. Le service public de la pénitentiaire, obéissant aux principes du service public issus de la modernité, ne prend pas en compte ces différences, il considère que tous les usagers de la prison sont identiques. Certes il doit y avoir égalité de traitement entre tous les détenus[1], mais la vie en commun en prison doit tenir compte des amitiés et inimitiés possibles entre groupes différents et pas seulement du statut de détenu, dangereux, particulièrement surveillés etc.

Cette agression d’Yvan Colonna a été le déclencheur d’un mouvement de protestation qui a emprunté les principaux symboles des soulèvements corses, notamment l’extrême violence. Même si les jeunes gens qui se soulèvent, brûlant voitures et bâtiments publics, sont d’une génération qui n’a pas connu les mouvements autonomistes violents et pour qui Yvan Colonna représente plus un héros d’une épopée passée qu’un chef de parti.

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C’est pourquoi ces soulèvements mettent en relief les différentes caractéristiques du changement d’époque que nous vivons, le passage de la modernité à la postmodernité, d’une société d’individus unis par le contrat social et la toute-puissance de l’État central à une société tribalisée dans laquelle le défi est la coexistence de ces différentes tribus dans un consensus à construire.

Quelles sont les principales caractéristiques de ce soulèvement corse ?

Tout d’abord, le combat corse est dirigé contre l’État, l’État central, l’État jacobin. Il n’est pas anodin de voir que les soulèvements contre l’État central et contre le pouvoir régalien (police, justice, pénitentiaire) s’exacerbent après deux ans d’une crise sanitaire interdisant tout rassemblement, voire toute mise en relation au-delà du tout petit cercle de la famille nucléaire. On le sait, la Corse est une région dans laquelle les solidarités familiales, avec la famille élargie, le «clan» sont fortes et on imagine que l’isolement des anciens dans les villages, sans visite des plus jeunes, a produit une forte irritation. La gestion autoritaire de cette crise sanitaire, la stratégie de la peur a entraîné de multiples soulèvements.

Ce n’est pas la France qui est brocardée par les émeutiers, mais l’État central français. Et il importe de bien faire la distinction. L’homme politique Pupponi a dit récemment «l’État central n’a jamais aimé la Corse». On pourrait d’ailleurs dire qu’il n’a jamais aimé non plus l’Alsace, ni la Bretagne comme il n’aime en général pas toute affirmation d’un «idéal communautaire».

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Le nationalisme corse est emblématique de ce qu’est un nationalisme non étatique : nationalisme vient du latin, nascere, naître, on fait partie d’une nation parce qu’on est né ensemble dans ce lieu-ci. Comme je le dis souvent, le lieu fait lien. Mais il ne s’agit pas d’un nationalisme de la race ou du sang, mais bien d’un nationalisme du sol, du sol local. Ce nationalisme-là n’est pas tant un nationalisme individuel (je suis Corse), mais plutôt signe l’appartenance à un lieu, à une histoire, à un destin commun qui dépasse les individus.

L’autonomisme corse, breton, alsacien, ne sont pas dirigés contre la France, mais contre l’idée que le seul représentant de la France serait l’État central.

La revendication d’autonomie touche l’étatisme centralisateur qui est rejeté par tous les Français, pas seulement ceux issus d’une région traditionnellement autonomiste.Michel Maffesoli

En ce sens la revendication d’autonomie touche l’étatisme centralisateur qui est rejeté par tous les Français, pas seulement ceux issus d’une région traditionnellement autonomiste. Le retour des territoires, du «terroir», de la ruralité participe de la même évolution.

C’est le retour de l’idéal communautaire. Idéal communautaire largement hybridé : la Nation c’est là où on est né, ou plutôt là où l’on fait souche. Où l’on s’implante.

Cette revendication de territoires ou de communautés d’appartenance est bien celle d’une autonomie : avoir pour sa communauté ses propres lois, en ce qui concerne la vie quotidienne : la langue parlée et enseignée à côté de la langue française, le respect des coutumes locales, du patrimoine local, le refus du rouleau compresseur d’un universalisme homogénéisant. Mais les territoires autonomes comme les communautés autonomes vivent dans un pays, voire un ensemble de pays qui peuvent former ce qui s’apparenterait à un empire, au sens non pas de l’empire napoléonien ou de l’empire colonial, mais plutôt de l’empire romain ou de l’empire austro-hongrois voire du Saint Empire romain germanique. Une constellation de nations.

Cette vision rejoint d’ailleurs la question de l’idéal communautaire que j’ai largement développée : car les appartenances aujourd’hui sont multiples, loco-nationales au sens de ces autonomies, mais plus diverses et plurielles, religieuses, culturelles, sportives, altruistes etc. C’est d’ailleurs paradoxalement cette diversité qui pourra donner naissance au-delà de la République Une et Indivisible, à laquelle nous sommes habitués, à une res publica s’exprimant dans une sorte mosaïque. Les communautés diverses apprenant à se côtoyer, à se «frotter» les unes aux autres, à se supporter. Bien sûr, la revendication communautaire ou autonomiste est pour part excluante et le nationalisme corse ne manque pas d’affirmations de ce type d’intolérance à l’autre. Mais la question républicaine aujourd’hui est bien plus de trouver des formes de mise en œuvre de cet «idéal communautaire»[2] que de brocarder le «communautarisme». On peut être Français et Corse, et Alsacien, comme d’ailleurs on peut être musulman et amateur de foot, catholique et fan de tel ou tel groupe musical etc.

S’opposer à l’autonomie, vouloir brider cette énergie nationaliste risque, on le sait, de nous entraîner dans une spirale agressive voire guerrière.Michel Maffesoli

Force est de constater aussi que ce mouvement est largement répandu dans le monde : parlons des Écossais, des Gallois par rapport à la Grande Bretagne, mais aussi des territoires russophones de l’est de l’Ukraine justement. S’opposer à l’autonomie, vouloir brider cette énergie nationaliste risque, on le sait, de nous entraîner dans une spirale agressive voire guerrière. Bien sûr l’État français ne bombarde pas la Corse et celle-ci ne se fait protéger par aucune autre puissance, la comparaison s’arrête là.

Mais il y a de l’autonomie dans l’air !

Autre caractéristique donc de ce soulèvement corse : son expression émotionnelle.

L’expression émotionnelle, fût-ce sous forme violente est aussi dans l’air du temps. Et rien ne sert de vouloir la contenir à jets de satisfactions de pseudo-revendications. Le vouloir-vivre ensemble ne s’achète pas.

Bien sûr les jeunes Corses peuvent se vanter «d’avoir obtenu plus en cinq jours d’émeutes que les élus autonomistes de l’île en cinq ans». Il n’empêche, comme le mouvement des «gilets jaunes», comme les manifestations contre le passe sanitaire, celles contre le masque, celles contre la politique sanitaire du gouvernement, ce sont des mouvements avant tout faits pour exprimer une énergie de l’être-ensemble, sa puissance, ce que j’appelle la puissance populaire.

On retrouve les «Jacqueries de la Grande Peur» : alors même que la Révolution avait mis au pouvoir des représentants du Tiers État, le peuple n’a pas eu confiance en cette révolution institutionnelle et s’est imaginé qu’il y avait derrière cela un complot, celui des puissants, des aristocrates, du roi etc.

La nuit du 4 août pensa y répondre, mais elle n’éteignit pas tout à fait la Grande Peur. Et ces soulèvements, ces émeutes ont été le prélude à une période de plus en plus violente, répression des Chouans, Terreur etc.

Alors comment répondre à ces mouvements ?

Sans doute une réponse d’en haut n’est-elle pas opérationnelle. Accorder le statut d’autonomie à l’île, sûrement, mais à condition que celui-ci ne soit pas une coquille vide institutionnelle, mais permette aux forces vives locales, corses d’exprimer ensemble leur puissance, leur créativité.

L’autonomie appelle un profond changement de l’État central, du centralisme technocratique.Michel Maffesoli

Sachant aussi que nous sommes dans un monde mondialisé et nomade et que l’idéal communautaire ne peut pas se réduire à l’exclusion et à la purification des locaux. Doivent être Corses (ou Alsaciens, Bretons, Catalans, ou Occitans etc.) ceux qui symboliquement s’inscrivent dans cette «geste-là, dont l’initiateur en Corse fut Pascal Paoli.

L’autonomie ne signifie pas seulement donner plus de pouvoir aux régions, aux départements. Elle ne signifie pas seulement leur donner compétence pour décider des lois relatives à l’éducation, à la santé, à tout sujet non régalien. L’autonomie appelle un profond changement de l’État central, du centralisme technocratique. Car ces soulèvements visent autant les hauts fonctionnaires, l’État profond que les représentants politiques. Ils en appellent autant à un changement du mode de gestion des services communs que des institutions. Il s’agit, ni plus ni moins de trouver des modes d’expression à la puissance populaire pour remplacer des élites et un pouvoir largement déphasé. N’est-ce point cela, ce que Vilfredo Pareto nommait la «circulation des élites» ?

L’autonomie est, comme l’a bien montré Gaspard Koenig la simplification extrême, la discrétion de l’État, l’abolition des multiples normes nationales, européennes. C’est la restauration d’un régime de confiance plutôt que d’un régime de précaution et de défiance.

L’autonomie c’est la fin d’un État qui dit, pense et impose le bien à tous les citoyens, fût-ce contre leur gré.

En ce sens ce n’est pas un hasard si la «crise» corse suit la crise sanitaire, c’est-à-dire la gestion d’une épidémie par la peur et l’imposition, ce que j’ai appelé un «totalitarisme doux».


[1] Ce qui n’est d’ailleurs pas le cas d’Yvan Colonna à qui la libération conditionnelle est systématiquement refusée et qui n’a pas pu jusqu’alors être incarcéré au plus proche de sa famille comme c’est la règle pour les longues peines.

[2] J’emploie ce terme au sens que Hannah Arendt donnait à «l’idéal démocratique» : l’idéal type qui structure une société. Aujourd’hui comme je le dis depuis plus de 30 ans, la société est tribalisée. Cf Le Temps des tribus (1988) 4e édition, La Table ronde.

2 réponses »

  1. Notre ami, Michel Maffesoli toujours juste, nuancé, ouvrant et près du réel.Merci, Thierry, pour la transmission de cet excellent article.Bien amicalementJean-Marc

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