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VIVRE EN POÉSIE : CZESLAW MILOSZ, CONTROVERSES, INTRIGUES, DILEMMES

Article

Les dilemmes du poète Czeslaw Milosz

Biographie du Nobel polonais

publié le 16 mars 2018 Libération

Pourquoi lire une biographie du poète polonais Czeslaw Milosz alors qu’il s’est lui-même chargé de nous conter et de penser les aspects les plus importants de sa vie, dans ses nombreux essais personnels et autobiographiques ? Des paroles de plus ou de moins, m’a dit un collègue, rigoureux lecteur des littératures d’Europe de l’Est, quand j’ai voulu lui transmettre mon enthousiasme pour Milosz. A biography,d’ Andrzej Franaszek, publié dans sa version anglaise six ans après sa publication originale en polonais.

Je ne sais plus ce que j’ai répondu à ce collègue, parce que j’attendais de lui un enthousiasme semblable au mien, qu’il courre acheter le livre à la librairie située à quelques mètres du café où nous causions, et parce qu’avec les années mes facultés de réaction ont diminué. Mais il ne sait pas ce qu’il a perdu : le livre de Franaszek n’est pas une répétition, avec du remplissage par-ci par-là, comme Milosz lui-même le disait. C’est le portrait formidable d’un homme et d’une époque, un parcours à travers les grands conflits du XXe siècle en Europe et les dilemmes pressants que durent affronter les intellectuels polonais – et européens. Milosz et sa relation avec la Pologne constituent naturellement la quenouille autour de laquelle Franaszek tisse son livre, mais il est par exemple impossible de conter l’enfance et la jeunesse du poète sans aborder la Première Guerre mondiale, la révolution russe et la guerre russo-polonaise. Pour une raison simple : dès ses premières années, il a été au cœur du tourbillon historique.

Résistance antinazie

Czeslaw Milosz est né à Szetejnie, en Lituanie, en 1911. Il a eu une enfance errante avec sa famille, au milieu des conflits entre la Russie, la Pologne et la Lituanie. Il étudie à Vilnius. A 20 ans, il voyage pour la première fois à Paris, où il fait connaissance de son oncle, le grand poète lituanien Oscar Milosz, qui a une influence déterminante sur sa vie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il vit en fugitif, lié aux mouvements de résistance polonais antinazi, tout en poursuivant son travail poétique et son activisme culturel. Le combat achevé, il devient de 1945 à 1950 diplomate à New York et Washington pour un gouvernement polonais déjà aligné sur Moscou. En 1951, il rompt avec ce gouvernement et trouve asile en France, où il demeure jusqu’en 1960. Il rejoint alors Berkeley, en Californie, où l’université lui offre une chaire de littératures slaves. En 1970, il devient citoyen américain. La consécration littéraire arrive en 1980, avec le prix Nobel de littérature. Il s’installe en 1993 à Cracovie, où il meurt onze ans plus tard.

Il a fallu dix ans à Franaszek, professeur à l’Université pédagogique de Cracovie, pour enquêter et écrire ce livre. La variété de ses sources est impressionnante. Les archives principales de l’œuvre de Milosz sont à l’Université de Yale, aux Etats-Unis, et à la maison du poète, à Cracovie. Mais cela, ce n’est que le point de départ : la matière secondaire, particulièrement la correspondance entre les écrivains polonais qui ont parlé de Milosz ou qui l’ont affronté, est sans déchets. C’est le regard des autres qui permet à Franaszek d’approcher sa lentille au plus près des faits selon des angles différents.

Milosz a eu une vie longue et intense, avec des périodes de controverses terribles, comme lorsqu’il rompit avec le régime polonais et s’exila à Paris. De nombreux compatriotes en exil (surtout en France, en Angleterre et aux Etats-Unis) ne lui pardonnaient pas d’avoir été fonctionnaire de ce régime – bien qu’il n’ait jamais été militant du Parti communiste. On lui fermait les portes, on conspirait contre lui. Il a dû sa survie à son intégrité d’esprit, au soutien du directeur de Kultura, la revue polonaise à Paris, et d’amis comme Albert Camus. La pression faiblit quand il publia en 1953 son recueil d’essais, la Pensée captive, où il traite de sa relation complexe avec le communisme. C’est l’une des périodes que Franaszek éclaire utilement, et dans le moindre détail.

Tourbillon d’intrigues

C’est avec la même acuité et la même abondance de sources que le biographe aborde la difficile intégration de Milosz à la vie américaine ; la résistance et la discipline d’un poète qui, isolé à Berkeley, persiste dans sa langue, en sachant les difficultés qui l’attendent pour être publié et lu ; l’attribution du prix Nobel, avec son tourbillon d’intrigues et ses conséquences. La dimension spirituelle du poète est observée avec une attention spéciale : son lien contradictoire avec le catholicisme, sa proximité avec Thomas Merton, Simone Weil et tant d’autres qui affrontèrent des dilemmes spirituels semblables. Ce qui est tout aussi notable, c’est la maestria avec laquelle l’auteur prend appui sur les vers de Milosz pour fabriquer son propre texte ; jamais ils ne font obstacle à la prose : ils l’illuminent.null

Franaszek a écrit une biographie monumentale (réduite dans cette version anglaise). Il a fait un portrait prodigieux de Milosz – l’un des grands poètes du XXe siècle – et un récit minutieux de son époque.

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Philippe Lançon

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