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« L’EUROPE SOUVERAINE, UN RÊVE RÉALISTE »

ARTICLE

8 juillet 2022 Michel Faure CONTREPOINTS

Voici une vision de l’Europe souveraine, celle qui ne va bâtir aucun empire, sinon celui de la paix qu’elle saura mieux défendre que ne le peuvent aujourd’hui nos patries dispersées.

Alors que l’Europe révèle le meilleur d’elle-même face à la guerre en Ukraine agressée par Poutine, alors qu’elle a fait de son mieux pour que les Européens se protègent du covid, alors qu’elle a organisé la relance de l’économie de notre continent, on ne parle en France de l’Europe que pour en dire du mal. À l’exception notable  du président Emmanuel Macron qui aime l’idée européenne, le reste de l’éventail politique qui s’est réduit aux deux extrêmes, à gauche comme à droite, exprime une même europhobie désolante fondée sur un nationalisme étroit, le rejet d’abandonner l’identité française au profit d’une Europe souveraine, un populisme qui oppose le « peuple »- comme si l’on pouvait agréger dans un ensemble cohérent la diversité des individus censés constituer celui-ci – et les « élites » de Bruxelles qui veulent leur imposer des règles et des droits qu’ils ne jugent pas légitimes. Ainsi l’on entend l’extrême gauche défendre l’idée de désobéir aux traités européens, et à l’extrême droite le déploiement d’un programme de fermetures de frontières, d’abandon du marché unique et du retour à une économie bien de chez nous qui déboucherait sur un Frexit sournois et une autarcie calamiteuse.

Le projet européen nous propose un avenir plus séduisant que notre petit pré carré national : appartenir à une grande nation souveraine et démocratique, travailler, étudier, vivre, aimer au sein d’un espace élargi où se croisent des langues, des coutumes et des traditions singulières. Un tel environnement enfantera la tolérance, la curiosité, des découvertes communes. Cette Europe souveraine n’est pas pour demain, sans doute, mais rien n’interdit d’y réfléchir aujourd’hui alors que l’avenir avance à grands pas.

 

La symbiose de nos différences

À la suite de nombreuses délégations de souveraineté, les pays de l’UE partagent déjà ensemble un grand nombre de procédures, de réglementations, de politiques et d’institutions. Ils profitent d’un grand marché et ont, au fil du temps, de plus en plus d’intérêts communs et de valeurs partagées, notamment la paix et la démocratie. Ils échangent non seulement des produits mais aussi des étudiants, des artistes, des footballeurs, des professeurs, des ouvriers, des migrants et des politiciens. Si l’Europe était souveraine, cela ne changerait pas grand-chose dans nos vies quotidiennes, sinon l’usage d’un plus vaste espace d’échanges et d’activités, plus de puissance, de soft power, d’économies d’échelle et un héritage culturel qui lui aussi nous est commun et s’enrichit sans cesse dans une symbiose de nos différences et de nos créations.

Cette grande nation préserverait la pratique de la subsidiarité sur un paysage plus vaste et unifié, et n’affecterait pas les traditions, langues et cultures  locales. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer des régions à l’identité forte qui, dans une fédération, n’abandonnent aucun élément de celle-ci. Ainsi les habitants du Texas, par exemple, se définissent, malgré leur singularité, comme des Américains. Ceux de Pernambouc se disent Brésiliens. Ceux de Bavière, Allemands. Pourquoi les habitants de l’Union ne pourraient-ils pas, eux aussi, rester attachés à leurs origines et devenir des citoyens européens ? Pourquoi ne pas faire de l’Europe notre grande nation ? La guerre en Ukraine démontre que nos intérêts nationaux sont les mêmes – à la seule et désolante exception de la Hongrie -, et dès lors, pourquoi ne pas avoir une diplomatie commune, une armée européenne – laquelle pourrait rester compatible avec l’OTAN –  et, bien sûr, un gouvernement européen ?

Une utopie, diront certains, mais tout, en politique, commence par une utopie, et certaines deviennent une réalité. Ce fut le cas de l’Europe.

Ses adversaires ont peu d’arguments décisifs pour s’opposer à cette grande nation. Les souverainistes en voulant nous enfermer dans nos pays nous promettent ainsi un avenir étriqué. Les populistes veulent embrigader les individus singuliers que nous sommes dans un « peuple » irréel et uni face aux « élites », ses ennemies fantasmées, et nous savons qu’il s’agit là de l’antichambre de la dictature. Les pessimistes, enfin, les moins dangereux, mais les plus ennuyeux, voient l’avenir en noir et l’Europe en déclin.

 

Une nation européenne souveraine et démocratique

Une vision optimiste d’une Europe encore en construction apparait plus pertinente.

Un consensus règne pour la rendre plus démocratique et moins bureaucratique. Pour cela, il faudra sans doute un jour un nouveau traité constitutionnel, et si je pouvais l’écrire, il serait court et compréhensible pour tous.

Il s’agirait avant tout de considérer le Parlement européen comme la grande institution démocratique qu’il doit être. Ses membres seraient candidats sur des listes transnationales parce qu’il existe des conservateurs, des sociaux-démocrates, des libéraux, des verts, et même des communistes, parfois,  dans tous les pays de l’Union. Ces listes associeraient des candidats de même obédience venus de plusieurs États, et une fois élus, ils représenteraient plus fidèlement les sensibilités européennes. Ce traité donnerait à l’Europe les institutions d’un régime parlementaire, celui déjà de la majorité des pays membres. Le président de l’Europe serait élu par la majorité des élus et cette majorité pourrait  être constituée par un seul parti ou une coalition réunie par l’élaboration d’un programme de législature. Le président formerait un gouvernement qui remplaceraient la Commission. S’il faut une chambre haute, on peut imaginer un Sénat permettant aux États membres d’être représentés de façon égalitaire, pour approuver, selon une règle majoritaire, les lois du parlement, ou les désapprouver par un vote à la majorité qualifiée.

Enfin, ce gouvernement serait régalien, se préoccupant exclusivement de la sécurité intérieure, de la défense et de la diplomatie avec pour priorité la protection de nos libertés, et de son budget de fonctionnement contrôlé par le Parlement. Le principe de subsidiarité continuerait à s’appliquer dans les domaines non régaliens. La justice européenne, enfin, comme il se doit, serait indépendante.

 

La peur de nos libertés

Cette vision d’une Europe souveraine semble un rêve réaliste. Ce projet se dessine déjà sous nos yeux, avec un dynamisme nouveau face aux défis du moment, le climat, la guerre, la pandémie.

Contrairement aux pessimistes, je ne crois pas au déclin de l’Europe qui ferait le bonheur de la Russie et la Chine. Je crois au contraire que ces pays ont peur de l’élan européen, de sa puissance bienveillante, de sa démocratie, de son grand marché, de ses succès économiques, de ses libertés protégées par le droit.

Cette peur de l’attractivité de la démocratie est manifeste avec la prise de contrôle de Hong Kong par Pékin, effrayé que des Chinois puissent démontrer qu’on est heureux en démocratie (à cet égard, inquiétons-nous du sort de Taïwan). L’agression militaire russe en Ukraine confirme cette même peur du modèle occidental que Poutine considère comme une menace vitale pour son autocratie. Ce qui anime ces deux pays, c’est la peur que nos libertés deviennent chez eux contagieuses.

 

L’empire de la paix

L’Union européenne est née de l’ardent désir de paix de ses concitoyens vivant dans un continent longtemps ravagé par des conflits meurtriers. Ce ne sont ni l’Europe, ni l’Otan, alliance défensive, qui provoquent des conflits, ce sont les nationalismes et les dictatures.

Cette Europe souveraine ne va bâtir aucun empire, sinon celui de la paix qu’elle saura mieux défendre que ne le peuvent aujourd’hui nos patries dispersées. Elle sera forte et bienveillante. Elle sera notre avenir ou celui de nos enfants, parce que les Européens veulent la paix, et parce qu’à la fin « l’Union fait la force ».

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