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CONSULTATIONS CITOYENNES: UNE NOUVELLE MASCARADE ?

UN SIMULACRE DE CONSULTATION

Des étudiants de cinq établissements agronomes ont été consultés par le gouvernement en octobre dernier. Emmanuel Macron a voulu s’appuyer sur eux pour bâtir son plan France 2030, censé répondre aux grands défis de l’époque, en particulier environnementaux. Mais d’après ces jeunes, cette consultation était un simulacre.

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Des étudiants d’AgroParisTech déplorent avoir participé à une fausse consultation pour le plan France 2030

Par Florent Vairet LES ECHOS Publié le 22 juil. 2022

Le 12 octobre dernier, Emmanuel Macron présente à l’Elysée son plan France 2030 (aux quelque 34 milliards d’euros sur 5 ans pour « développer la compétitivité industrielle et les technologies d’avenir »). Il s’adresse alors à l’assistance : « Vous êtes les contributeurs qui ont préparé depuis des mois cette stratégie. Etudiants, chercheurs, universitaires, responsables d’organisations branches syndicales, entrepreneurs, parlementaires et les ministres, je vais essayer de rendre compte de votre travail collectif. »

Seulement voilà, 48 étudiants, des trois écoles agronomes (AgroParisTech, Montpellier SupAgro, AgroCampusOuest) et des deux lycées agricoles (ENIL et EPL de Marmilhat), ayant participé dénoncent, dans une tribune publiée cette semaine sur le blog de Mediapart, avoir surtout été consultés dans la précipitation, prévenus parfois la veille.

Surtout, quatre étudiants d’AgroParisTech se sont procuré tous les différents comptes rendus envoyés par les participants et ils ont constaté que leurs idées, souvent dissonantes avec la vision « techniciste » du président de la République, n’ont pas été prises en compte. Trois d’entre eux répondent à nos questions.

Comment se sont déroulées les consultations ?

Dorian Flipo : Nous avons été prévenus deux ou trois jours avant qu’il y aurait un débat fin septembre dans le cadre de France 2030. Le ministère de l’Agriculture avait fait parvenir des grandes questions pour cadrer les débats au sein des écoles : « Quels sont, selon vous, les grands défis auxquels la France devra faire face dans l’économie de la décennie 2030 ? » ou encore « Qu’évoquent pour vous les termes : ferme du futur et révolution agricole ? puits de carbone ? alimentation durable et de qualité ? ».

Sur les différents sites d’AgroParisTech, les débats portaient sur la question agricole, agroalimentaire et la forêt. A Claude Bernard par exemple, le site historique de l’école, nous avons été dix étudiants, plus une conseillère du cabinet du ministre de l’Agriculture. Nous disposions d’environ 15 à 20 minutes par question où chacun intervenait plus ou moins. C’était très rapide et nous ne pouvions intervenir qu’une seule fois par question.

Auriane Meiller : Sur le campus de Nancy, nous étions très peu de participants car nous avons reçu le mail d’invitation la veille. Ici aussi, le temps imparti était trop court pour fonder une réflexion, avoir de vrais débats.

Les débats ont-ils été libres ?

Dorian Flipo : Pour ce qui est du débat sur le site parisien, les étudiants présents souhaitaient défendre une position alternative. Cela s’explique sûrement par le fait que celles et ceux qui se sont déplacés sont assez engagés et qu’ils avaient envie de pousser leurs solutions. L’idée était, face aux questions assez orientées proposées par le ministère, de tenter de les ouvrir et de pointer le fait qu’il n’y avait pas que l’innovation pour résoudre les problèmes. Nous avons notamment évoqué l’agroécologie. Mais j’avais l’impression que la conseillère du cabinet essayait de nous remettre dans le droit chemin en recentrant les débats sur l’innovation.

A la fin de l’échange, un compte rendu a été rédigé puis envoyé au ministère à la date demandée par l’institution du 5 octobre, soit une semaine avant le discours du président de la République. Dès le départ et au vu de ce délai, nous doutions déjà du fait que nos contributions servent véritablement à quelque chose.

En fin de compte, qu’est-ce qui vous a dérangé lors de la présentation du plan faite par le président de la République ?

Anna Antraygues : Il a tout de suite introduit ce plan comme étant issu de consultation d’étudiants. On a alors cru que nos solutions ressortiraient dans le discours. En fait, ce qui nous a gênés ce n’est même pas le fait qu’ils n’aient pas pris en compte certaines de nos idées, mais que l’agriculture, l’alimentation, les forêts, les fermes du futur… c’est-à-dire toute l’idée générale remontée par les étudiants consultés, n’ait pas été intégrée.

Comment le savez-vous ?

Dorian Flipo : A la suite du discours, nous avons envoyé un mail au cabinet pour avoir accès à tous les comptes rendus. Aucune réponse. Nous avons alors directement consulté les écoles participantes. J’ai d’abord pris conscience que près de la moitié des écoles qui avaient prétendument été sollicitées (4 sur 9) n’avaient pas organisé de débat, soit par manque de temps, soit parce qu’ils n’ont simplement pas été mis au courant.

Ensuite, à la lecture de tous les comptes rendus, nous avons pris conscience du décalage. En termes de solutions, il a par exemple été question du développement des fermes diversifiées fonctionnant sur le principe de l’agroécologie où il y a une vraie prise en compte des enjeux environnementaux et sociaux. Aucune mention dans le discours. Autre exemple, le terme « génétique », qui a été cité trois fois par le président de la République, n’est évoqué qu’à deux reprises dans l’ensemble des débats.

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Emmanuel Macron a en réalité axé son discours autour de trois mots : « numérique », « robotique », « génétique », qui entraient en contradiction avec l’esprit de nos échanges. On voit là qu’il est convaincu que la transition environnementale sera sauvée par la technologie.

Est-ce à dire que vous ne voyez pas la technologie comme une solution ?

Anna Antraygues : On y croit mais pour des usages très précis. Jusqu’à aujourd’hui, notre modèle s’est concentré uniquement sur les technologies et il nous a menés dans le mur en termes de ressources, d’impact social et environnemental. Les rapports du Giec ou de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) nous ont montré que réussir ces transitions passe par diverses solutions et la technologie n’est qu’un enjeu microscopique. Surtout, ce n’est pas elle, seule, qui nous sauvera.

Votre vision de l’agriculture va à l’encontre d’une vision que vous appelez « techniciste ». Mais êtes-vous sûrs que votre vision est partagée par l’ensemble des étudiants ?

Dorian Flipo : Il est vrai que dans les comptes rendus, nous avons noté des propositions d’étudiants qui faisaient mention de solutions technologiques, comme les frigos connectés. Les étudiants ne sont donc pas tous contre ce progrès technique et technologique. Néanmoins, nous sommes nombreux à avoir aussi parlé de progrès social et environnemental pour l’agriculture de demain. Et cette dimension était absente du discours. Les termes « développement de légumineuse », « justice sociale », « lutte biologique », « agroécologie » ne sont pas mentionnés dans le plan du président de la République, alors que ces termes apparaissent à plus de 10 reprises dans les comptes rendus des débats.

Vous avez écrit une tribune publiée sur le blog de Mediapart. Qu’est-ce que vous attendez avec cette prise de position publique ?

Dorian Flipo : Au-delà de notre cas, revoir le fonctionnement des consultations citoyennes. On a déjà vu comment le Grand débat national s’est déroulé. Des profs nous ont rapporté que des carnets déposés en mairie n’ont jamais été analysés. C’est un peu le même fonctionnement avec notre petite consultation étudiante. Ce sont des consultations qui n’en sont pas. On s’en sert pour dire que les gens ont été consultés, qu’ils sont d’accord avec les propositions gouvernementales alors qu’ils ne le sont pas. Je pense que c’est ce genre de dérives qui ruine la démocratie.

Anna Antraygues : Sur une note plus positive, je voudrais souligner que malgré le manque d’organisation, d’anticipation et le peu de temps pour débattre, des étudiants ont quand même réussi à produire de vraies solutions qui proposent des changements concrets. Cela prouve notre capacité à aider à construire le monde de demain. Nous ne sommes pas qu’une simple voix radicale !

Florent Vairet

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