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« L’EUROPE A TOUT POUR DEVENIR UNE PUISSANCE GÉOPOLITIQUE VERTE »

Plusieurs textes-clés du « Paquet Climat » ont été votées au Parlement européen le 22 juin,

afin que l’Union européenne atteigne la neutralité carbone d’ici à 2050. Retour sur les avancées majeures menées à Strasbourg ces derniers jours et sur le rôle du Parlement européen face à la crise climatique avec Pascal Canfin, président de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire.

Un ensemble de textes figurant au cœur de la stratégie européenne du Green Deal,

parmi lesquels la fin de la vente des véhicules thermiques neufs en 2035 et la réforme du marché du carbone, a été voté ces deux dernières semaines au Parlement de Strasbourg.

Ce projet de l’Union européenne, également appelé « ajustement à l’objectif 55 », vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici à 2030 par rapport aux niveaux de 1990, et à parvenir à la neutralité carbone d’ici à 2050. Taxe carbone aux frontières, Fonds social pour le climat, élargissement du marché du carbone au secteur maritime, partage de l’effort entre pays européens…

Les eurodéputés sont parfois allés plus loin que les propositions initialement soumises par la Commission européenne en juillet 2021, afin de répondre à l’urgence climatique. C’est le cas notamment des législations concernant l’aviation, qui soumettent désormais tous les vols long-courriers au départ de l’Union au système de permis d’émissions négociables (ETS) et qui mettent fin aux quotas gratuits dont bénéficiait ce secteur à compter de 2025.

Dans cet entretien pour Usbek & Rica, Pascal Canfin, président de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen et eurodéputé Renew/LREM, revient sur ces deux semaines de tractation à Strasbourg et sur le rôle que peut jouer le Parlement européen face au dérèglement climatique.

ENTRETIEN AVEC PASCAL CANFIN

Emilie Echaroux. USBEK&RICA. 24 juin 2022

Usbek & Rica : Deux textes emblématiques du Paquet climat ont été votées au Parlement européen : la fin des véhicules thermiques en 2035 et la directive sur le marché carbone, signant la fin des droits à polluer gratuits en 2032. Est-ce une victoire pour vous, malgré les difficultés à faire passer cette seconde loi lors de la précédente séance ?

Pascal Canfin : La fin des véhicules thermiques en 2035 et la directive sur le marché carbone sont deux éléments clés du Green Deal qui montrent à quel point nous accélérons dans la lutte contre le dérèglement climatique. Nous avons voté – et nous sommes le premier continent au monde à le faire – la fin de la vente des voitures à essence et diesel en 2035 pour passer aux voitures « zéro émission », qu’elles soient électriques ou hydrogènes. Nous allons ainsi planifier la transformation de ce qui est la plus grande industrie européenne en termes d’emploi.

Quant à la réforme du marché du carbone et la fameuse taxe carbone aux frontières, qui était un combat porté par la France depuis vingt ans, le vote qui a eu lieu ce mercredi 22 juin révèle bien que le nouveau logiciel européen est moins naïf et plus souverain. Aujourd’hui, les industries européennes paient le prix du carbone sur une toute petite partie de leur production. On a donc décidé de supprimer progressivement ces droits gratuits – ou ces quotas gratuits à polluer – de façon à ce que le prix du carbone soit payé sur la totalité de la production, et ce de manière progressive jusqu’en 2032. Cette avancée a un impact fort sur nos industries puisque cela va les inciter, les encourager, voire les forcer dans certains cas, à accélérer la décarbonation. Ce qu’on cherche à travers cette réforme, c’est à accélérer l’émergence d’une industrie « zéro carbone » qui est compatible avec la neutralité climat.

Si les discussions du Parlement européen se sont concentrées sur 8 textes ces deux dernières semaines, le Green Deal comprend en tout 54 lois. Sur une période de temps très rapprochée, on engendre un changement systémique du fait de la transformation de l’automobile, de l’industrie ou encore des transports, qui sont au cœur de l’économie européenne.

Comment pensez-vous que la loi sur la fin de la vente des véhicules thermiques neufs d’ici 2035 sera accueillie par les ménages français, alors que le sujet soulève de nombreuses inquiétudes sur la mobilité des foyers les plus modestes ?

L’objectif est de passer à la mobilité « zéro carbone » mais également de réussir ce passage vers des moyens de transport plus respectueux de l’environnement. Pour ce faire, il faut remplir une première condition qui est l’acceptabilité sociale. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons refusé au Parlement européen la proposition de la Commission européenne d’avoir un prix du carbone sur l’essence et sur le chauffage de nos maisons.

Nous considérons que ce n’est pas un bon mécanisme pour inciter les gens à changer et, surtout, qu’il était injuste pour les plus précaires. C’est également pour cette raison que nous mettons en place un Fonds social climat pour accompagner les ménages les plus vulnérables dans la transition énergétique et écologique.

La deuxième condition à ce passage vers la mobilité « zéro émission » est de réussir l’aspect industriel. Cette mobilité doit être créatrice de valeur et d’emplois sur nos territoires. Cela passe par d’autres textes qui font partie du Green Deal, telle que la directive sur les batteries, qui organise la production de batterie électrique en Europe. L’Alliance européenne pour les batteries est en train de mettre en place des grandes usines de batterie électrique un peu partout en Europe, y compris en France, près de Dunkerque. Ainsi, l’Europe qui ne produisait aucune batterie électrique pour les voitures, il y a encore quelques années, sera dès 2025 le deuxième producteur de batterie au monde, derrière la Chine.

Nous sommes réellement en train d’adopter une stratégie globale qui permet non seulement de fixer des règles mais aussi de créer les conditions de réussite sur le plan social comme sur le plan industriel de cette transition.

L’enveloppe de ce Fonds social pour le climat a déçu certains eurodéputés comme l’écologiste Karima Delli, qui demandait une aide plus importante. Pensez-vous que ces 16 milliards d’euros suffiront à apaiser les craintes des consommateurs, qui font déjà face   à une inflation qui pèse sur leur budget ?

Ce Fonds social climat est une brique dans un ensemble plus large d’aides au niveau européen mais aussi au niveau national, contribuant à accompagner la transition écologique. À l’échelle de la France, d’autres mesures sont mises en place pour aider les plus précaires, telles que le leasing [crédit-bail, nldr]pour 100€ par mois d’une voiture « zéro émission » afin de remplacer un vieux diesel. Cette mesure vise notamment les personnes qui n’ont pas les moyens d’acquérir un véhicule neuf, qui sont des gros rouleurs, qui n’ont pas accès aux transports en commun et qui ont donc besoin d’une alternative pour ne plus être dépendant du pétrole ainsi que de l’augmentation des prix à la pompe telle qu’on l’a enregistré encore très récemment. Cette mesure s’ajoute ainsi au Fonds social climat qui est un nouvel outil européen et qui représente 16 milliards d’euros de plus par rapport aux enveloppes qui sont déjà mobilisées.

La réaction des industriels a également été guettée. L’eurodéputé LR Agnès Evren explique à cet égard que le compromis trouvé permet d’adopter « une approche responsable en faveur du climat » tout en ne lançant pas « nos industries dans l’inconnue totale ». Quelles dispositions ont été prises par le Parlement européen pour les industries ? 

Il est nécessaire de mettre en place de nouvelles règles du jeu qui poussent les entreprises à changer leur comportement sans pour autant les faire partir du sol européen. Ces règles passent notamment par la fin de la vente des voitures thermiques neuves en 2035 ou encore par un prix du carbone élevé, aujourd’hui fixé à 90€ la tonne de CO2. Bien que l’on souhaite accélérer la lutte contre le dérèglement climatique, on s’assure par ailleurs que cela ne conduise pas les industries à disparaître ou à relocaliser leurs usines ailleurs. Une entreprise européenne qui s’en va au Maroc ou en Turquie pour produire la même chose équivaut à une perte d’emploi pour nous mais aussi à un recul pour le climat. La taxe carbone aux frontières est un exemple très concret de mesure qui accompagne les entreprises européennes en leur assurant une concurrence juste tout en luttant contre le dumping climatique qui pourrait être mené par certains pays tels que la Chine. 

Le Parlement européen est passé à côté du vote de la réforme du marché carbone le 8 juin, certains eurodéputés de gauche accusantnotamment les partis de centre et de droite Renew et PPE d’avoir abaissé l’ambition originelle du texte. Comment avez-vous dépassé ces dissensions depuis ?

C’est un mensonge total de la part des Verts. Il suffit de reprendre les votes de ce jour-là pour comprendre que l’amendement sur la baisse des quotas gratuits à polluer d’ici 2026 pour arriver à zéro quota gratuit en 2032, qui a été le cœur du désaccord final entre la droite et la gauche et qui a amené à une situation de blocage, n’a pas été freiné par Renew. Je l’ai personnellement négocié avec les Socialistes et les Verts et, malgré tout, il nous manquait dix voix lors de la session du 8 juin pour faire passer cette directive. Et c’est notamment parce que la droite a voté contre notre amendement.

Par conséquent, nous mettre dans le même « sac » que la droite européenne, et notamment des Républicains (LR), c’est faire fi de la réalité. Néanmoins, pour rester sur la bonne nouvelle du vote très large de la réforme du marché du carbone hier, c’est intéressant de noter que le texte a été soutenu et voté par une majorité qui va des Verts au PPE (la droite européenne). Et donc, sur les enjeux majeurs, il est possible de se rassembler.

« Ça a été un tsunami de lobbies. Tous les industriels ont exercé une pression très importante sur les députés européens lors du vote »

Quel rôle ont joué les lobbies industriels ces dernières semaines et quel impact ont-ils eu sur les votes au Parlement européen ?

Ça a été un tsunami de lobbies. Les industriels ont exercé une pression très importante sur les députés européens lors du vote et, la plupart du temps, dans le but de renier l’ambition climatique. J’ai vraiment constaté un lobbying énorme des entreprises avec un écart parfois très important entre les grands discours que ces mêmes entreprises peuvent tenir au Forum de Davos et la réalité de leur politique d’affaires publiques.

Cette pression de la part des lobbyistes a objectivement fonctionné chez une grande partie des députés de droite. Cela les a conduits à défendre des positions très éloignées de l’ambition climatique originellement défendue par la Commission européenne. C’est d’ailleurs pour cette raison que le texte sur le marché carbone n’est pas passé le 8 juin. Mais on a finalement réussi à retourner la situation et à trouver les voix nécessaires pour voter ces lois essentielles à la lutte contre le dérèglement climatique en seulement 10 jours sur un texte qui était discuté mais bloqué depuis 20 ans et qui est une première mondiale.

Que peut réellement faire le Parlement européen pour le climat et va-t-il devenir une force incontournable ?

Le Parlement européen est colégislateur et établit les lois en Europe en négociation avec les États membres. C’est également le cas pour les cinquante lois du Green Deal. Que l’on parle de protection des océans, de diminution des pesticides ou de loi climat, toutes ces thématiques sont co-décidées en Europe, à l’échelle de 450 millions de personnes, par les États membres et le Parlement européen. Donc, le Parlement européen est clairement une force centrale dans l’accélération de la transition écologique qui est absolument nécessaire au regard de la crise climatique dramatique dans laquelle nous sommes. Et c’est mon rôle en tant que président de la Commission Environnement, ayant en charge l’immense majorité des textes du Green Deal, de conduire cette transformation sur notre continent. 

« Le fait d’investir dans des technologies « zéro carbone » […] revient à diminuer notre dépendance envers la Russie »

Quel rôle jouent les lois du « paquet climat » votées au Parlement européen dans le contexte géopolitique de guerre entre la Russie et l’Ukraine ?

On va voter en septembre la directive sur les énergies renouvelables, qui prévoit une accélération considérable du renouvelable en Europe. Aujourd’hui, 22 % de notre énergie est produite à partir de sources renouvelables. L’objectif contraignant européen, actuellement en négociation, est de passer de 22 à 45 %. On va donc doubler la capacité installée d’énergies renouvelables en sept ans, soit réaliser entre 2023 et 2030 l’équivalent de ce qu’on a fait sur les quarante dernières années. Ces questions d’énergie sont des thématiques cruciales quant à notre objectif géopolitique d’une plus grande souveraineté et indépendance. C’était déjà vrai avant la guerre lancée par Vladimir Poutine en Ukraine, ça l’est encore plus aujourd’hui puisque le fait d’investir dans des technologies « zéro carbone », dans le renouvelable ou encore dans de l’efficacité énergétique, revient à diminuer notre dépendance envers la Russie et aux énergies fossiles. C’est à la fois bon pour le climat et pour notre indépendance géopolitique.

La Commission a présenté le 18 mai une autre flopée de textes énergétiques, portant notamment sur le gaz, l’efficacité énergétique et les marchés de l’énergie. Est-ce notamment par l’écologie que l’Union européenne peut asseoir son indépendance ?

L’Europe à tout aujourd’hui pour devenir une puissance géopolitique verte. Nous sommes le continent qui a le moins de ressources fossiles et minières au monde. Or, nous sommes, à l’inverse, le continent qui a le plus grand nombre de brevets « zéro carbone » au monde. On a donc la connaissance et le savoir-faire tout en étant les plus pauvres en matière d’énergie et de ressources minières. Donc aller vers une économie « zéro carbone » et circulaire, c’est évidemment dans notre intérêt économique et géopolitique. C’est une vision que je déploie depuis trois ans au Parlement européen et qui tend à faire de l’Europe une vraie puissance verte, tant sur le plan géopolitique que sur le plan industriel. Ce qui fait notre spécificité dans l’action de la lutte contre le dérèglement climatique, c’est qu’on associe en permanence les enjeux économiques, les enjeux géopolitiques et les enjeux environnementaux.

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