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« La Post-vérité », de Claudine Tiercelin, et « A l’école du doute »
Roger-Pol Droit 10 juin 2023 LE MONDE
Deux ouvrages qui témoignent d’une mobilisation pour préserver la pensée en maintenant l’exigence de vérité.
« La Post-vérité, ou le dégoût du vrai », de Claudine Tiercelin, Intervalles, « Le point sur les idées », 110 p., 12 €.
« A l’école du doute. Apprendre à penser juste en découvrant pourquoi l’on pense faux », de Marc Romainville, PUF, « Société », 212 p., 17 €, numérique 14 €.
ENTRETENIR ET AIGUISER LE SENS DU VRAI
De la vérité, notre époque ne se soucie presque plus. Jadis, c’était l’objet de toutes les inquiétudes, de toutes les attentions. Elle constituait le but ultime des recherches, le critère de validité des discours. La raison humaine n’avait finalement qu’une tâche : établir le vrai, le cultiver par les faits, le fortifier par la preuve. Serait-ce donc une histoire achevée ?
On pourrait le penser. Chaque jour, sous mille formes, chacun constate l’omniprésence de faussetés triomphantes, de propos délirants commentés avec attention, de croyances aberrantes diffusées complaisamment. Obsolètes, les critères de tri. Suspectes, les hiérarchies. Impérialiste, la logique.
Heureusement, la résistance existe, et s’organise. Son but : dissiper ces confusions et maintenir les exigences de l’esprit. Seules ces dernières garantissent en effet les libertés et la démocratie contre l’abrutissement totalitaire. Deux ouvrages témoignent aujourd’hui, chacun selon son style, de cette mobilisation pour préserver la pensée en maintenant l’exigence de vérité. Des essais différents, certes, mais qui partagent un diagnostic semblable, et surtout un même souci de formuler quelques règles et conseils pratiques. Que faire ? Voici leurs propositions.
La philosophe Claudine Tiercelin, titulaire au Collège de France de la chaire Métaphysique et philosophie de la connaissance, analyse et combat « la post-vérité » dans un texte bref, souvent incisif. En vue d’endiguer le relativisme envahissant, d’entraver la complaisance croissante envers « raisonnements de pacotille » et « tripatouillages de données », elle rappelle des distinctions conceptuelles en voie d’effacement, tout en désacralisant la notion de vérité. Ce n’est pas un graal indéfinissable, juste une « platitude » – mais la plus sérieuse de toutes, car elle se partage et fait donc société, et garantit avant tout l’existence même de la réalité.
Un éveil intelligent à l’esprit critique
Parmi les recommandations qui terminent son texte, Claudine Tiercelin place en premier celle de « prendre conscience de nos biais cognitifs ». C’est le programme que développe Marc Romainville, professeur à l’université de Namur, dans A l’école du doute. Objectif : mettre au net les bases d’un éveil intelligent à l’esprit critique, devenu désormais la clé de l’éducation. Vouloir imposer aux élèves un « bon dogme », en leur faisant honte de leur crédulité, est contreproductif. Mieux vaut leur faire comprendre, en expliquant le fonctionnement de notre esprit, pourquoi il est normal que nous adhérions sincèrement à des idées fausses, et comment travailler à en sortir est intéressant et utile.
Pour apprendre à connaître les chemins de nos bévues et goûter à la liberté d’en sortir méthodiquement, la démarche proposée par Marc Romainville, pédagogique et précise, devrait rendre de grands services aux enseignants, confrontés quotidiennement à la désinformation et au complotisme, ou simplement à cette conviction piégeuse que toutes les opinions ont le droit de s’exprimer parce qu’elles seraient toutes également valides.
Si les générations futures, ayant perdu le goût du vrai, devenaient durablement indifférentes à sa recherche, la liste des conséquences funestes serait interminable. Le pire serait que pareille liste n’inquiète plus personne.
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