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ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS : LIRE « TOSTOÏ, UNE VIE PHILOSOPHIQUE »

Pour Tolstoï la philosophie est une une thérapeutique de l’âme et un moyen de s’éprouver soi-même par un travail sur soi.

Dans son essai biographique, Joachim Le Floch-Imad nous invite à pénétrer au cœur de la vie et de l’œuvre du grand écrivain russe tout en essayant de résoudre ses apparentes contradictions.

Entretien

« Tolstoï a une approche presque voltairienne de la religion »

Par Samuel Piquet. Publié le 27/06/2023 MARIANNE

Vous avez sous-titré votre ouvrage « Une vie philosophique ». Est-ce parce qu’il est difficile de trouver une cohérence à l’œuvre philosophique de Tolstoï, intimement liée à sa littérature ?

Joachim Le Floch-Imad : Il existe au contraire une profonde unité entre sa personnalité et sa philosophie. Dès sa jeunesse, Tolstoï aspire à l’autoperfectionnement et recherche un sens permettant de dépasser la hantise de la mort. Le sous-titre de mon ouvrage découle du lien intime entre sa création littéraire, son œuvre philosophique et son existence personnelle. Hostile à tout esprit de système et au langage savant de l’abstraction, Tolstoï considère que la philosophie est avant tout une « science de la vie », une thérapeutique de l’âme et un moyen de s’éprouver soi-même grâce à un travail sur soi.

J’insiste par ailleurs sur le fait que Tolstoï a continuellement lutté pour que ses actes ne fassent qu’un avec sa parole, pour que son être moral triomphe de son être de passions. Traversé par des contradictions profondes, il se cherche en permanence et n’appartient à aucun camp. Étranger à toutes les métaphysiques alors en vogue, Tolstoï est simultanément censuré par le tsar, excommunié par l’Église et incompris par ses proches. Malgré son aspiration ardente à l’absolu, il ne trouve jamais de réponse définitive à ses questionnements, ce qui rend inévitable sa fugue suicidaire finale.

Quelles sont les principales influences philosophiques de Tolstoï ?

Au soir de sa vie, Tolstoï déclare que « Rousseau et les Évangiles ont été [ses] deux grandes et bienfaisantes influences ». Du philosophe genevois, il garde le goût de l’introspection, les idées éducatives, le végétarisme militant et l’opposition entre la vérité de la nature et les maux qui rongent la civilisation et la ville, lieu de décadence où l’individu se perd et les valeurs se corrompent. Des Évangiles, il tire son appel à l’oubli de soi et sa philosophie de l’amour comme agapè[N.D.L.R. : mot grec désignant la forme supérieure et universelle de l’amour], au cœur de sa doctrine de la non-résistance au mal par la violence qui guidera son œuvre de prédicateur social.

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À ces influences s’ajoute bien sûr celle de Schopenhauer qui inspire grandement sa théorie de la représentation et consolide sa conception douloureuse de l’existence, mais aussi les sagesses antiques (gréco-latines comme orientales) et des auteurs tels que Kant, Pascal, Maistre et Homère. Ces deux dernières références sont essentielles pour comprendre sa philosophie de l’histoire qui débouche sur le fatalisme et l’injonction à adhérer de manière parfaite et totale à la vie.

À rebours des lectures réductrices et des instrumentalisations dont Tolstoï fait souvent l’objet aujourd’hui, j’entreprends enfin de montrer des influences et aspects plus clivants de sa philosophie. Ceux-ci dessinent un personnage plus complexe et en délicatesse avec l’esprit de notre modernité : primauté accordée au principe spirituel sur la vie matérielle, haine du corps, misogynie radicale, hostilité à l’Occident et à sa conception du progrès, rapport tourmenté à la raison ou encore pessimisme métaphysique.

« Tolstoï éprouve une admiration immense pour Victor Hugo ».

La popularité de Tolstoï était immense de son vivant. Peut-on la comparer à celle d’un Hugo en France ?

Bien qu’il ne le rencontre jamais, Tolstoï éprouve une admiration immense pour Victor Hugo. Les Misérables produisent par exemple en lui une « impression énorme ». Les deux démiurges se retrouvent dans une même communion dans l’amour des humbles et dans un théisme passionné.

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La portée philosophique de l’œuvre de l’auteur des Contemplations semble néanmoins infiniment inférieure à celle de Tolstoï au sujet duquel Léon Chestov écrit : «Dire de Tolstoï qu’il n’est pas philosophe, c’est priver la philosophie d’un de ses plus grands représentants. » Et la popularité de Hugo, bien que très importante, me semble à des années-lumière du succès mondial des écrits de Tolstoï et du volume de ses correspondances. N’oublions pas, par exemple, que des communautés tolstoïennes (dont certaines existent encore aujourd’hui !) voient le jour sur différents continents, sous l’influence de son disciple Tchertkov. J’ajouterai à ces rappels une dernière observation. Tandis que Victor Hugo est menacé d’emprisonnement et contraint de fuir la France au lendemain du coup d’État perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte, les autorités russes demeurent impuissantes face à Tolstoï. Son influence est si grande qu’y toucher reviendrait à ajouter à sa gloire l’auréole des martyrs. Les réactions extrêmement vives après son excommunication par l’Église en 1901 en sont la preuve.

La foi est, comme vous le montrez, au cœur de l’œuvre de Tolstoï. En quoi son approche de la religion est-elle si particulière ?

Bien que Tolstoï grandisse dans les rites orthodoxes, sa religion échappe aux catégories communément admises. Celle-ci proclame l’unité spirituelle de l’humanité et mêle fascination pour les Évangiles, relents païens et sagesse orientale. Refusant de croire en un Dieu vivant et transcendant, Tolstoï réduit le christianisme à une utopie sociale et à l’espoir de construire, par la loi d’amour, une Jérusalem en briques terrestres.

Tolstoï a en outre une approche presque voltairienne de la religion. Plus que Dieu et le Christ, c’est un principe d’unité pour guider son existence qu’il recherche. Considérant que l’Église a trahi la doctrine chrétienne, Tolstoï entreprend de rédiger son propre Évangile. Il y présente Jésus comme un simple homme du peuple dont la doctrine doit être crue parce que fondée en raison. Ce rejet de l’appareil religieux traditionnel doit beaucoup à la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau et à des hérésies et mysticismes (les anabaptistes, les cathares, les adamites ou les scoptes par exemple) qui ont cherché, en dehors de l’Église, à faire du royaume de Dieu un royaume de l’ici-bas.

Vous évoquez également le rapport contrarié de Tolstoï à l’art. Qu’est-ce qui le rend si complexe ?

De la fréquentation de Tourgueniev et des cercles littéraires pétersbourgeois, Tolstoï garde une haine viscérale pour l’art moderne, qu’il juge élitiste, factice et perverti par les valeurs bourgeoises. Condamnant l’art pour l’art, il argue qu’un bon artiste est d’abord un insoumis capable d’édifier les masses et de les conduire à la révélation.

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Mû par cette vision, formalisée dans Qu’est-ce que l’art ? (1897), Tolstoï invite les artistes à écrire dans la langue du peuple et à descendre vers celui-ci pour régénérer leur création. Cette entreprise révolutionnaire préfigure l’art soviétique. Elle conduit Tolstoï à jeter au bûcher les principales figures de la culture occidentale et exacerbe sa culpabilité d’aristocrate. À mesure qu’il vieillit, il se met à écrire d’une manière de plus en plus manichéenne. Il faudra attendre ses dernières années pour voir Tolstoï renouer avec une écriture plus spontanée, par exemple avec Hadji-Mourat où s’exprime, dans toute sa plénitude, le flot rebelle et indomptable de la vie.

Tolstoï a des traits de personnalité et des habitudes de vie parfois étonnamment modernes malgré son goût pour la vie simple des paysans. Pouvez-vous nous en énumérer quelques-uns ?

Tolstoï voit en effet dans les valeurs paysannes et dans le travail manuel un antidote à l’angoisse inhérente à la société cultivée et un moyen de contenir les élans destructeurs et nihilistes d’une Russie en proie aux bouleversements, notamment du fait des réformes libérales d’Alexandre II. S’il critique la modernité technicienne et ses conséquences (foi en l’omnipotence de l’homme, destruction des solidarités organiques, effacement des vieux particularismes russes), Tolstoï n’en est pas moins fasciné par les progrès techniques de son temps. L’écrivain s’émerveille par exemple de l’invention de la photographie, si bien que ses archives contiennent une quantité exceptionnelle de portraits qui contribuent à le rendre immortel. Il adore par ailleurs se faire filmer en famille à Iasnaïa Poliana et utilise activement le télégraphe, le phonographe et le gramophone. Nous avons aujourd’hui accès à de nombreux enregistrements par l’auteur de courtes sentences, de lettres et même de contes pour enfants.

« Tolstoï reste un anarchiste convaincu ».

Quelle place l’œuvre de Tolstoï occupe-t-elle dans la Russie contemporaine ? Est-il toujours aussi lu aujourd’hui ?

Ses textes littéraires demeurent abondamment lus et intégrés aux programmes. Trois de ses romans (Les CosaquesAnna Karénine et Hadji-Mourat) figurent dans la liste des cent livres dont le ministère russe de l’Éducation préconise la lecture.

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En revanche, sa stature de moraliste et sa célébration du principe spirituel sont volontiers occultées dans une Russie frappée par la déchristianisation et le dévoiement identitaire de la foi. L’élite politico-militaire ne lui pardonne pas ses invitations à l’ascétisme et à la non-violence. Cela explique la relative discrétion des célébrations officielles organisées, en 2010, pour le centenaire de sa mort.

Qu’en est-il de son influence sur la postérité et les grands bouleversements du XXe siècle ?

Bien qu’antirévolutionnaire et hostile à toute forme de mouvement collectif, Tolstoï reste un anarchiste convaincu. Lecteur de Proudhon, La Boétie et Thoreau, il croit en la socialisation de la terre et décrit l’État, l’armée, la police et la justice comme des entités organiquement liées à la violence et au meurtre. Par sa prédication contre le superflu, la propriété et l’autoritarisme, Tolstoï ouvre la voie aux évènements de 1917, comme Lénine le reconnaîtra avec amertume.

Son excommunication est par ailleurs à l’origine de la création d’assemblées philosophico-religieuses à travers la Russie. À l’échelle mondiale, de nombreuses figures célèbrent son sens moral et son rejet de l’oppression, de Gandhi à Rosa Luxemburg en passant par Jaurès, Wittgenstein, Horkheimer, Benjamin ou encore des théoriciens de la désobéissance civile et de l’animalisme.

Du point de vue de la création littéraire, enfin, Tolstoï compte parmi les précurseurs du flux de conscience. Quantité d’écrivains se déclarent tributaires de son œuvre, que l’on pense à Grossman, Joyce, Woolf, Kafka ou même Proust dont la nouvelle La Mort de Baldassare Silvande est directement inspirée par La Mort d’Ivan Ilitch.

Si vous deviez sélectionner trois de ses livres pour résumer son œuvre, lesquels choisiriez-vous ?

La question est délicate tant Tolstoï fut un écrivain prolifique. Son œuvre fait près de 90 volumes ! Si je ne devais garder que trois textes, je choisirais néanmoins Les Cosaques, ouvrage lyrique et pittoresque de jeunesse à travers lequel Tolstoï délivre un puissant hymne à la vie et à l’authenticité ; le dyptique entre ciel et enfer qu’est Anna Karénine dans lequel l’écrivain propose, à travers la figure de Lévine, une échappatoire au pessimisme existentiel qui l’habite ; et, enfin, La mort d’Ivan Ilitch, cette nouvelle de la maturité où se dessine une philosophie lumineuse de la mort, sur fond de dénonciation du mensonge social et de la corruption des institutions russes de l’époque.

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