ÉMISSION – Affaire Lyhanna : pourquoi la justice échoue-t-elle à protéger les enfants ?
Publié le lundi 8 juin 2026 France Culture
Le meurtre de Lyhanna, dont le principal suspect n’avait jamais été entendu malgré quatre plaintes pour viol, est devenu le symbole des failles de la justice face aux violences sexuelles sur mineurs. Comment instaurer une protection pérenne et efficace des mineurs ?
Avec
- Carine Durrieu DieboltAvocate spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences sexuelles, ancienne membre de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants
- Anne-Claude Ambroise-RenduHistorienne française
Ce lundi, des rassemblements en mémoire de Lyhanna se tiendront un peu partout en France, devant les tribunaux, pour dénoncer les lenteurs de la justice. La mort de la collégienne de 11 ans, disparue dans le Gers le 29 mai dernier, a provoqué une onde de choc politique : excuses du garde des Sceaux, condoléances du Premier ministre, indignation de toutes les oppositions. Car le principal suspect, déjà visé par plusieurs plaintes pour viols sur mineures, n’avait jamais été entendu. De fait divers, l’affaire est devenue un scandale national, révélant les failles d’une justice débordée face aux violences sexuelles sur enfants. Accident tragique ou symptôme d’un mal plus ancien ?
Pour en débattre, l’avocate Carine Durrieu Diebolt et l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu.
L’affaire Lyhanna, emblématique des dysfonctionnements de la justice
L’affaire Lyhanna révélatrice d’un problème structurel
Pour Carine Durrieu Diebolt, l’affaire Lyhanna est « révélatrice d’un dysfonctionnement qui est systémique ». Revenant sur les travaux de la CIIVISE, elle rappelle l’ampleur du phénomène : « 160 000 enfants par an qui sont victimes de violences sexuelles, ce qui représente dans une classe d’école 2 à 3 enfants ». Selon elle, la réponse politique se répète : « on a une affaire qui va émouvoir, on va avoir une réaction politique dans l’immédiat, une ère de la communication ensuite, et après on va passer à autre chose (…) Il n’y a pas de continuité dans la prise en charge politique ». Anne-Claude Ambroise-Rendu inscrit ce constat dans le temps long et observe que « très régulièrement, très périodiquement, on découvre que cette criminalité existe, on s’indigne, on s’émeut de son existence, comme si l’émotion tenait lieu de catégorie d’analyse » avant que « les choses continuent sans qu’il y ait de changements radicaux ».
L’historienne rappelle que la protection des enfants contre les violences sexuelles ne date pas d’hier : « l’enfant est reconnu comme devant être mis à l’abri de la sexualité, considéré à partir de 1832 comme une violence exercée sur le corps de l’enfant, puisque c’est la loi de 1832 qui invente en quelque sorte le crime de pédocriminalité ». Pourtant, cette reconnaissance juridique ne s’est jamais traduite par une pleine reconnaissance sociale : « cette histoire, c’est aussi l’histoire non pas d’un déni (…) je parle de résistance, il y a une vraie résistance sociale autour de la reconnaissance de l’existence de cette criminalité ». Carine Durrieu Diebolt prolonge cette analyse en rappelant que les violences sexuelles demeurent massivement invisibles : « Savez-vous que seulement 10 % des victimes qui déposent plainte ? (…) l’émergence des affaires judiciaires n’est que l’iceberg » et « c’est tellement abominable qu’une certaine partie de la population ne veut pas y croire, ne veut pas le voir ».
Une justice défaillante malgré des connaissances largement établies
Carine Durrieu Diebolt rappelle que la CIIVISE avait produit un travail considérable : « nous avons rendu un premier rapport en novembre 2023 avec 82 recommandations tout de même », portant sur le repérage, la justice, la réparation et la prévention. Pourtant, « on a environ 20 mesures qui ont été suivies d’effet et tout le reste est resté effectivement sur une étagère ». Elle insiste sur l’importance du repérage précoce : « si on détecte les victimes, on peut également, en les prenant en charge, éviter des nouvelles agressions » et dénonce l’insuffisance des formations : « j’ai appris hier qu’il y a 555 policiers et gendarmes qui sont formés au protocole d’audition des enfants sur 150 000. Vous vous rendez compte ? Donc c’est la loterie en réalité le recueil de la parole des enfants ».
Pour l’avocate, l’affaire Lyhanna illustre parfaitement les défaillances du système. Elle détaille « un manquement sur la centralisation des éléments de personnalité », « un manquement au niveau de la tardivité de la procédure » et enfin « un manquement sur l’humanité de la procédure ». Elle rappelle qu’une plainte pour viol sur mineur avait été déposée plusieurs mois auparavant et que « en mai 2026, la personne soupçonnée n’avait toujours pas été auditionnée, n’avait toujours pas été placée en garde à vue ». Plus largement, elle dénonce une justice incapable de suivre : « on a toute la connaissance (…) c’est l’application pratique qui pose difficulté » et évoque des audiences où « la présidente du tribunal (…) a renvoyé la moitié des affaires à juillet 2027 ». Anne-Claude Ambroise-Rendu confirme que « la justice est prête à recueillir, et davantage prête qu’elle ne l’était par le passé, la parole des enfants », mais souligne la difficulté intrinsèque de dossiers qui consistent souvent à « opposer une parole à une autre » dans un rapport de force défavorable aux victimes.
Inceste et viol d’enfants, des siècles de négation et de dénonciation
Une question politique, sociale et culturelle
Anne-Claude Ambroise-Rendu juge « les réactions de la classe politique totalement affligeantes »lorsqu’elles se contentent de désigner la justice comme responsable. Pour elle, « cette question est une question politique, c’est une question sociétale et c’est une question culturelle » et elle affirme que les violences sexuelles prospèrent dans « un univers mental dans lequel le corps des enfants, le corps des femmes, le corps des personnes vulnérables est à la disposition de la pulsion génésique masculine ».
Carine Durrieu Diebolt rejoint cette analyse : « il ne s’agit pas de cibler tel ou tel policier ou de cibler tel ou tel magistrat, mais ce sont des dysfonctionnements qui sont sociétaux » et elle rappelle que « les violences sexuelles, ce n’est pas de la sexualité, c’est un rapport de domination » où l’agresseur considère que « le corps d’une femme ou d’un enfant est effectivement à sa disposition ». Toutes deux convergent enfin vers la même idée : l’affaire Lyhanna n’est pas seulement l’histoire d’un crime particulier, mais le symptôme d’une incapacité collective à traiter durablement des violences sexuelles faites aux enfants.