
ARTICLE – Hausse de l’antisémitisme : « Ce dont Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, ne veut pas parler, il faut le dire »
Tribune
29/06/2026 MARIANNE
Interrogé sur France Culture au sujet de la hausse de l’antisémitisme en France, l’historien Patrick Boucheron a refusé de répondre. Dans cette tribune, une centaine d’universitaires appellent à ne pas taire la résurgence des discriminations dont sont victimes les juifs de France.
« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent »,
écrivait le résistant Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, publié à titre posthume en 1949.
« On vous laisse parler tout seul.
» C’est par cette cinglante formule que l’historien Patrick Boucheron, au micro de Guillaume Erner sur France Culture le 23 juin dernier, invité à évoquer la figure de Marc Bloch, réagit lorsque le journaliste soulève la question de l’antisémitisme qui sévit aujourd’hui en France, particulièrement depuis le 7 octobre 2023.
« On vous laisse parler tout seul. »
Cette phrase, insidieuse voire vénéneuse, récuse la question, interrompt l’échange et invalide l’inquiétude du journaliste. Elle a résonné pour beaucoup d’entre nous comme un symptôme, mieux, un événement-symptôme, au regard de l’Histoire avec sa grande hache, comme disait Georges Perec.
Comme si évoquer l’antisémitisme, aujourd’hui, dans un contexte de banalisation et sous couvert d’antisionisme, constituait un déplacement inopportun du débat. Comme si cette question devait rester à la marge, ne pas troubler l’hommage rendu à Marc Bloch, pourtant assassiné parce qu’il était à la fois résistant et juif.
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« On vous laisse parler tout seul. »
Tous ceux qui observent ou dénoncent aujourd’hui l’antisémitisme à l’université, dans les institutions culturelles ou au sein de certains milieux de gauche connaissent bien ces petites phrases, ces silences, ces non réponses. Dans le meilleur des cas, on les écoute poliment. Puis l’impatience s’installe.
Très vite, le sujet devient embarrassant. Comme si parler de l’antisémitisme avait quelque chose d’inconvenant, presque d’indécent. Comme s’il fallait écourter la conversation, changer de sujet, revenir à des questions jugées plus consensuelles.
« On vous laisse parler tout seul. »
Cette phrase pourrait résumer à elle seule le climat de notre époque. Non pas une réfutation, mais une mise à distance, un évitement, un manque d’empathie, voire un déni, une forme d’abandon, une invalidation.
Celui qui nomme aujourd’hui le vif de la haine antijuive est renvoyé à son soliloque, comme si le problème n’appelait ni débat ni mobilisation collective. Silence, on hait…
« On vous laisse parler tout seul. »
C’est peut-être là l’une des formes les plus préoccupantes du déni contemporain, non pas nier l’antisémitisme, mais ne pas en parler, ne pas nommer. Nous souhaitons parler de cet antisémitisme qui s’insinue désormais dans nos institutions. Il n’est pas le fait de tous mais d’une minorité active, idéologiquement engagée plutôt dans la gauche radicale (le rapport de la CNCDH qui vient de paraître nous apprend que l’adhésion des sympathisants LFI aux préjugés antisémites a augmenté de dix points en trois ans) , et qui exerce des pressions et des intimidations, dicte la conduite à tenir.
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« On vous laisse parler tout seul. »
Des étudiants juifs nous confient leur désarroi. Certains disent avoir appris à se taire, à dissimuler leur identité ou leurs convictions par crainte des réactions de leurs camarades ou de leurs enseignants. D’autres évoquent des « gifles morales » : des remarques, des insinuations ou des prises de position qui, sous couvert de contexte politique, les désignent implicitement ou les mettent en cause en tant que Juifs. Certains enseignants, les bien nommés « académo-militants » (Nathalie Heinich), embrigadant leurs connaissances dans le « corset de leur bêtise brutale » (expression de Heinrich Heine), estiment même légitime d’être particulièrement « acerbes » à l’égard des juifs, « dans le contexte actuel », comme si les événements au Proche-Orient autorisaient une parole qui, dans tout autre contexte, serait immédiatement reconnue comme discriminatoire.
« On vous laisse parler tout seul. » « Des préjugés qu’on croyait morts en enfantent des milliers d’autres… », analyse désespérante de Jakob Wassermann, cité par André Neher, du cercle infernal dans lequel l’antisémitisme enferme le juif.
Alors, que faire ?
Ne pas hésiter à nommer l’antisémitisme. Comme disait Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Et puis, continuer à penser, ensemble, à transmettre, à enseigner, à faire de la recherche, à écrire, à ensemencer le savoir en terrain fertile.
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Chercher et dire la vérité. Refuser que les invectives, les intimidations, les vociférations dictent la vie intellectuelle. Résister ensemble, ne pas parler aux murs, ni les raser, mais parler ensemble, pour rester pleinement humains.
Nous, chercheurs, refusons que l’on se taise à l’université sur les nouvelles formes de l’antisémitisme maquillées en antisionisme.
Nous continuerons à parler, et à parler ensemble, n’en déplaise aux adeptes du mutisme maquillés en esprits éclairés.
Premiers signataires :
Céline Masson, professeur des universités, directrice du RRA, psychanalyste
Isabelle de Mecquenem, Professeure agrégée de philosophie
Nathalie Heinich, sociologue
Iannis Roder, historien, agrégé d’histoire
Dominique Schnapper, directrice d’études honoraire à l’EHESS, sociologue
Elisabeth Badinter, philosophe
Martine Benoit, professeure des universités, Université de Lille, co-directrice adjointe du RRA, germaniste
Pierre-André Taguieff, directeur de recherche honoraire au CNRS
Jessica Choukroun-Schenowitz, maître de conférences HDR en psychopathologie clinique
Gérard Bensussan, philosophe, professeur émérite à l’Université de Strasbourg
Michel Dreyfus, historien, directeur de recherche émérite au CNRS
Brigitte Stora, autrice essayiste, docteure en psychanalyse
Laurent Fedi, enseignant-chercheur en philosophie, Univ. de Strasbourg
Nicolas Weill-Parot, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études
Francois Azouvi, philosophe, directeur d’études honoraire à l’EHESS, directeur de recherches honoraire au CNRS
Anne Quinchon-Caudal, maître de conférences HDR, université Paris Dauphine
Catherine Kintzler, professeure honoraire de philosophie à l’université de Lille
Joseph Cohen, associate professor in Contemporary Continental Philosophy, School of Philosophy, University College Dublin
Thierry Lamote, professeur de psychopathologie, Université de Lorraine
Thibault Tellier, professeur d’histoire contemporaine, Sciences Po Rennes
Raphael Zagury-Orly, philosophe
Christophe Tarricone, professeur d’histoire en CPGE
Fabrice Decoupigny, enseignant-chercheur en géographie
Renée Fregosi, philosophe et politologue
LES 100 PREMIERES SIGNATURES
- Joëlle Abécassis, Professeur agrégée de lettres retraitée
- Joëlle Allouche, Chercheure, CNRS*
- Fabienne Ankaoua, Psychanalyste, dramaturge
- Régine Arfi, Enseignante retraitée
- Marianne Antebi Azoulay, Psychiatre
- François Azouvi, CNRS/EHESS
- Elisabeth Badinter, philosophe
- Patrick Bantman, Psychiatre honoraire des hôpitaux
- Laurence Bantman, Médecin
- Jean Baumgarten, Directeur de recherche émérite CNRS-EHESS
- Ariane Bendavid, Maîtresse de conférences émérite Sorbonne-université
- Martine Benoit, Professeur des Universités
- Gérard Bensussan, Philosophe, professeur émérite, université de Strasbourg
- Véronique Benzaken, Professeur université Paris-Saclay
- Michel Borzykowski, Médecin, musicien
- Ezequiel Burstein, Doctorant, École Pratique des Hautes Études
- Belinda Cannone, Maître de conférences émérite, Université de Caen
- Claude Cazale, Professeur émérite Paris Nanterre
- David Chemla, Secrétaire général européen de JCall
- Muriel Chemla, Psychiatre psychanalyste
- Muriel Chemouny, Enseignante (Sorbonne Nouvelle)
- Muriel Chochois, retraitée de la fonction publique
- Jessica Choukroun-Schenowitz, Maîtresse de conférences HDR en psychopathologie clinique
- Danielle Cohen-Levinas, Philosophe et musicologue, Professeure à l’Université Paris-Sorbonne
- Danièle Cohn, Professeur des Universités émérite, Paris 1 Panthéon Sorbonne
- Nathalie Cohen, Professeure agrégée des lettres classique
- Arthur Cohen, Président des éditions Hermann
- Henri Danel, Animateur La fabrique du vivre ensemble 59720
- Alain David, Collège international de philosophie Ligue internationale contre l’antisémitisme (Licra), Réseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes (Raar)
- François De Sauza, Professeur agrégé d’histoire-géographie
- Fabrice Decoupigny, Géographe Enseignant chercheur en géographie
- Hervé Deguine, Historien et journaliste
- Danielle Delmaire, Historienne. Professeure émérite université Lille
- Gilles Denis, Maître de Conférences émérite en histoire et épistémologie des sciences, Université de Lille
- Michel Dreyfus, Historien, Directeur de recherche émérite au CNRS
- Caroline Eliacheff, Psychanalyste
- Karine Emsellem, Maître de Conférences, Université Côte d’Azur
- Philippe Eveno, PER DIR MINEDUC (ER)
- Laurent Fedi, Enseignant-chercheur en philosophie, Univ. de Strasbourg
- Renée Fregosi, Philosophe et politologue
- Marc Fryd, Maître de conférences-HDR, Université de Poitiers
- Rafaële Frydman, Consultante informatique, membre du RAAR
- Bruno Halioua, Médecin Président de l’AMIF
- Philippe Havet, Professeur d’allemand à la retraite
- Nathalie Heinich, Sociologue
- Eric Hoppenot, Enseignant
- Monica Hubelé, Gestionnaire, Université de Strasbourg
- Jean-Yves Huet, Professeur en classes préparatoires
- Marin Karmitz, Cinéaste
- Ariel Kaufman, Président, Vaincre la Haine
- Catherine Kintzler, Ancien professeur université de Lille
- Marc Knobel, Historien, chercheur associé à l’Institut Jonathas de Bruxelles
- Lysiane Lamantowicz, Psychiatre psychanalyste
- Thierry Lamote, Professeur de psychopathologie, université de Lorraine
- Fabio Landa, Docteur en psychanalyse et psychopathologie Paris 7 – psychanalyste
- Anne-Hélène Le Cornec Ubertini, Maître de Conférences HDR en en sciences de l’information et de la communication
- Hélène Le Fur, Professeure documentaliste
- Andrée Lerousseau, MCF émérite, germaniste
- Ariel Liberman, Dr. Psychology
- Erica Lippert, Chercheuse en sociolinguistique
- Jean-Manuel Maidenberg, Pédiatre
- Sandrine Malem, Psychanalyste
- Véronique Manniez-Rivette, Directrice des Films du Veilleur
- Céline Masson, Professeur des universités, directrice du RRA
- Isabelle de Mecquenem, Professeure agrégée de philosophie
- Michel Messu, Professeur honoraire de sociologie, université de Nantes
- Pierre-André Meyer, Professeur d’histoire en retraite
- Jean-Michel Mouette, Professeur agrégé de Lettres classiques
- Laurent Nebot, Dirigeant d’entreprise
- Sophie Nezri, Maître de Conférences, Aix-Marseille Université
- Gladys Patron, Psychologue clinicienne
- Anne Quinchon-Caudal, Maître de conférence HDR Université PSL
- Gérard Rabinovitch, Philosophe, sociologue
- Pierre Raiman, Docteur en Histoire Paris I Panthéon Sorbonne
- David Reinharc, Editeur
- François Richard, Professeur des universités, psychanalyste
- Iannis Roder, historien, agrégé d’histoire
- Daniele Rosenfeld-Katz, Psychanalyste
- Marie-Claire Ruiz, IA IPR honoraire
- Anne Salzer, avocat
- Catherine Savadoux-Wojciechowski, IEN retraitée , certifiée de Lettres Modernes
- Josiane Sberro, chef établissement retraite
- Christine Schmider, MCF d’études germaniques
- Marie Schumacher-Brunhes, Maître de conférences en études germaniques
- Claude Secroun, Professeur
- Perrine Simon-Nahum, Professeure attachée au département de philosophie de l’ENS-Ulm
- Claire Squires, Psychiatre
- Brigitte Stora, Autrice essayiste docteure en psychanalyse
- Marc Szapiro, MG retraité
- Véronique Tacquin, Professeure de chaire supérieure en CPGE
- Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS
- Christophe Tarricone, Professeur d’histoire en CPGE
- Thibault Tellier, Professeur d’histoire contemporaine, Sciences Po Rennes
- Monette Vacquin, psychanalyste, essayiste
- Anne Vernet-Sévenier, écrivain, essayiste
- Jacques Walter, Professeur émérite, Université de Lorraine
- Claire Weill, Professeure de Chaire Supérieure retraitée
- Raphael Zagury-Orly, Philosophe
- Paul Zawadzki, Enseignant chercheur, Science politique, Paris 1 Panthéon Sorbonne 1
- Clara Zimmermann, Doctorante, Paris 1 Panthéon-Sorbonne