
Etat prédateur : « Un Etat qui ne peut plus réformer ses dépenses se tourne vers ceux qui produisent encore de la richesse »
TITRE LES ECHOS QUI POURSUIT : Finances publiques dégradées, système politique paralysé, incapacité à réformer : la France illustre ce que Grégory Edberg et Erwan Le Noan, enseignants à Sciences Po, appellent le basculement vers « l’Etat prédateur ». Un Etat qui, faute de projet, conserve intacte une seule capacité : celle de prélever.
Par Grégory Edberg (Enseignant à Sciences-Po,), Erwan Le Noan (membre du conseil scientifique de la Fondapol) 4 août 2026
Au début des années 1980, Pierre Rosanvallon diagnostiquait « la crise de l’Etat-providence ». Un demi-siècle plus tard, le mot de crise ne suffit plus. Le pacte social bâti après 1945 pour accompagner une société jeune et en croissance, dans un monde ordonné en blocs, s’est vidé de sa substance sans que rien ne le remplace.
Vieillissement démographique, accélération technologique, transition climatique, fragmentation géopolitique : partout dans l’OCDE, les Etats y font face avec des moyens déclinants et des marges politiques réduites à néant…
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ANALYSE
La tribune publiée dans Les Échos début août 2026, signée par Grégory Edberg et Erwan Le Noan, enseignants à Sciences Po. Le titre est particulièrement important parce qu’il ne constitue pas seulement une critique de la fiscalité : il propose une grille de lecture de l’évolution de l’État français.
1. La thèse centrale : de l’État réformateur à « l’État prédateur »
Le raisonnement des auteurs peut être résumé ainsi :
lorsque l’État n’arrive plus à réduire ou transformer ses dépenses, il conserve une capacité qu’il maîtrise beaucoup mieux : prélever davantage sur l’économie privée.
C’est ce basculement que les auteurs désignent par l’expression « État prédateur ».
Le terme est volontairement provocateur. Il ne signifie évidemment pas que toute fiscalité est prédatrice. Il désigne un État qui, confronté à une dépense devenue politiquement difficile à réformer, privilégierait progressivement l’augmentation des prélèvements plutôt que la transformation de ses propres structures.
Le point essentiel est donc moins « trop d’impôts » que :
dépenses rigides → impossibilité politique de réformer → déficit → recherche de nouvelles recettes → pression accrue sur les contribuables et les producteurs → affaiblissement de la base productive → nouvelles difficultés budgétaires.
C’est un mécanisme circulaire.
2. Pourquoi les auteurs parlent-ils d’un État qui « ne peut plus réformer » ?
C’est probablement le point le plus intéressant de l’article.
La France possède un État extrêmement puissant en termes de prélèvements et de redistribution, mais cette puissance financière ne correspond plus nécessairement à une capacité équivalente de transformation.
Les grandes dépenses sont devenues politiquement très difficiles à modifier :
- retraites ;
- santé ;
- prestations sociales ;
- fonction publique ;
- collectivités territoriales ;
- dépenses des opérateurs publics ;
- dépenses liées aux normes et à la réglementation ;
- intérêts de la dette.
Le problème devient alors celui de l’inertie budgétaire.
Chaque dépense bénéficie à une population, une profession, une administration ou un territoire déterminé. Sa suppression produit donc immédiatement un perdant identifiable, alors que le bénéfice collectif de l’économie réalisée est diffus et différé.
C’est le classique problème de l’économie politique des réformes : les coûts sont concentrés, les bénéfices dispersés.
Le résultat peut être une forme de paralysie.
Et c’est précisément ce que les auteurs mettent en relation avec le « système politique paralysé » évoqué dans les reprises de leur article.
3. Le cœur économique de l’argument : qui peut encore être taxé ?
C’est là que le titre prend tout son sens.
Si l’État doit continuer à financer environ le même niveau de dépenses mais que la croissance ralentit, il dispose de plusieurs solutions :
- réduire les dépenses ;
- augmenter les impôts ;
- emprunter ;
- accroître la croissance ;
- augmenter l’emploi et le volume de travail ;
- améliorer fortement l’efficacité de la dépense publique.
Or les solutions 1 et 6 sont politiquement difficiles.
La solution 3 rencontre désormais la contrainte de la dette et du coût de son financement.
La solution 4 dépend largement de facteurs que l’État ne contrôle pas directement.
Il reste donc une tentation très forte : la fiscalité.
Et c’est ici que l’expression « ceux qui produisent encore de la richesse » apparaît.
Les cibles naturelles deviennent alors les revenus du travail, les entreprises, l’épargne, le patrimoine, les indépendants, les investisseurs ou certaines catégories de retraités.
4. Quelques nuances
Il faut distinguer trois choses.
Premièrement : la France dépense effectivement énormément.
La France se situe parmi les pays développés ayant les niveaux les plus élevés de dépenses publiques et sociales. Le Sénat rappelait encore en 2025 que la France avait le niveau de dépenses publiques et sociales le plus élevé de l’OCDE.
Deuxièmement : cela ne signifie pas que toutes ces dépenses sont improductives.
Retraites, santé, éducation, sécurité, justice, infrastructures ou prestations sociales constituent des transferts ou des services qui ont une valeur économique et sociale.
Dire « dépense publique » ne signifie donc pas automatiquement « gaspillage ».
Troisièmement : le problème devient beaucoup plus sérieux lorsque l’augmentation de la dépense ne produit plus une amélioration correspondante du service rendu.
C’est là que l’argument de l’« État prédateur » devient véritablement intéressant.
La question n’est plus :
« L’État dépense-t-il beaucoup ? »
mais :
« Que produit-il avec chaque euro supplémentaire dépensé ? »
5. Le paradoxe français
La France se trouve dans une situation assez particulière.
Elle combine :
un État très dépensier + une fiscalité très élevée + une dette importante + une croissance relativement faible + une difficulté persistante à réduire les dépenses.
Cette combinaison est beaucoup plus problématique que chacun de ces éléments pris isolément.
Un État peut être très dépensier si sa croissance est forte et si ses recettes suivent.
Un État peut avoir une fiscalité élevée si ses services publics sont extrêmement efficaces et acceptés par la population.
Un État peut avoir une dette élevée si les marchés considèrent que sa trajectoire est soutenable.
C’est la combinaison qui crée le problème.
6. L’un des points les plus forts de leur raisonnement : la fiscalité peut devenir contre-productive
C’est ici que l’article rejoint une longue tradition de pensée économique.
À partir d’un certain niveau, une augmentation du prélèvement peut avoir des effets négatifs sur :
- l’offre de travail ;
- l’investissement ;
- l’entrepreneuriat ;
- la localisation des entreprises ;
- l’épargne ;
- la prise de risque ;
- l’attractivité internationale.
Il ne faut évidemment pas transformer cela en loi mécanique : une hausse d’impôt ne détruit pas automatiquement la croissance.
Mais l’élasticité de l’assiette fiscale devient fondamentale.
Si l’État augmente continuellement le prélèvement sur une économie qui produit peu de croissance supplémentaire, il risque de réduire progressivement la capacité même qui lui fournit ses recettes.
C’est le véritable sens économique du terme « prédateur ».
7. Angles morts ?
Il convient de préciser trois angles morts importants.
Premier angle mort : l’État ne « prélève » pas seulement sur les producteurs.
Une grande partie des prélèvements sert à financer des transferts qui reviennent ensuite aux ménages et aux entreprises sous forme de revenus, de prestations, de soins, d’éducation ou de commandes publiques.
Le raisonnement doit donc être conduit en termes de flux économiques nets, et non simplement de « ceux qui paient » contre « ceux qui reçoivent ».
Deuxième angle mort : la dépense publique peut elle-même produire de la richesse.
Un hôpital, une université, une infrastructure ferroviaire, une école ou une justice efficace ne sont pas simplement des coûts.
La véritable question est leur productivité.
Troisième angle mort : le diagnostic ne peut pas exonérer le secteur privé.
La France souffre aussi de problèmes de productivité, de compétitivité, d’innovation, de formation, d’investissement et de spécialisation industrielle.
Réformer l’État ne suffit donc pas nécessairement à relancer la croissance.
8. Le contexte politique d’un exécutif qui ne sait comment élaborer le budget 2027
La tribune arrive dans une période où la question budgétaire est devenue le principal conflit politique français.
Le débat ne porte plus seulement sur :
« Comment financer notre modèle social ? »
mais de plus en plus sur :
« Quelle partie du modèle faut-il conserver, quelle partie faut-il transformer et qui doit payer ? »
C’est un changement considérable.
On retrouve d’ailleurs dans les débats parlementaires de 2026 exactement cette opposition entre ceux qui demandent une réduction structurelle des dépenses et ceux qui considèrent que l’urgence consiste plutôt à augmenter certaines recettes ou à mieux répartir les prélèvements. Les discussions sénatoriales ont notamment insisté sur la nécessité de maîtriser les dépenses sociales et de favoriser la création de richesses.