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L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE MODIFIERA-T-ELLE RADICALEMENT LECTURE ET ÉCRITURE ?

L’IA signe-t-elle la fin de la littérature ? 

Publié le lundi 28 septembre 2026 FRANCE CULTURE

Accusé d’avoir été écrit à l’aide de l’IA, le roman « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien a été retiré de la liste du prix Goncourt. Derrière la polémique, une question nouvelle : et si l’IA n’était pas une entorse à la littérature, mais son évolution naturelle ?

Avec

  • William MarxHistorien de la littérature, professeur au Collège de France

Guillaume Erner s’entretient avec William Marx,professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de littérature comparée, auteur notamment de L’Adieu à la littérature. Histoire d’une dévalorisation (XVIIIᵉ – XXᵉ siècle) (Les Éditions de minuit).

Quel avenir pour la littérature ?

« Moi-même, dans mon cadre professionnel, j’utilise ces outils-là pour m’aider à réécrire des textes« , indique William Marx, qui observe chez l’intelligence artificielle des « tics de langage » qu’elle parvient toutefois à corriger rapidement. S’attardant sur l’exemple du rythme ternaire, il précise qu’il « appartient à la grande histoire de la littérature et de la rhétorique… Déjà Bossuet employait ce rythme, pourtant ses oraisons funèbres n’étaient pas écrites par l’intelligence artificielle, que je sache. » Au-delà de son style, William Marx observe que l’intelligence artificielle a « une idée de ce que serait le lecteur, et c’est ce qu’est la littérature : imaginer quelle serait la réaction d’un lecteur vis-à-vis d’un texte« .

Revenant sur la massification de la littérature à partir du XIXᵉ siècle, William Marx s’inquiète que nous soyons en train d’assister à la disparition de ce mouvement. « Nous sommes peut-être à la fin d’une sorte de parenthèse démocratique de la littérature« , explique-t-il, « et à ce moment-là, on reviendrait à quelque chose qui serait une littérature pour un petit nombre, faite par un petit nombre, donc on revient à quelque chose qui est beaucoup plus ancien« . Diverses enquêtes montrent en effet que le nombre de lecteurs diminue, particulièrement chez les jeunes. « Il n’y a pas assez de lecteurs pour tous les livres qui sortent, et il y a beaucoup de livres qui sont négligés« , regrette William Marx, « en revanche le nombre de lecteurs-machines, lui, augmente. »

« Il est à craindre que d’ici quelques années, nous n’ayons à faire à une littérature écrite par des machines pour des machines et je crains qu’avec cette auto-alimentation, le niveau de la littérature ne fasse que baisser« , explique-t-il. « Il y aura toujours une littérature très restreinte qui sera faite par des humains et lue par des humains avec beaucoup d’effort, beaucoup de lenteur« , précise William Marx, « mais ça ne concernera qu’un petit nombre de personnes, et à côté, il y aura une littérature de masse » produite par l’intelligence artificielle. « Il y aura toujours cette petite société d’auteurs et de lecteurs qui s’entreliront, nous serons dans le paradigme de la littérature restreinte« .

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Vers la disparition de l’auteur ?

L’émergence et la massification d’une littérature d’origine artificielle posent la question de la place accordée à l’auteur. Revenant sur la polémique autour du livre C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, William Marx précise que, même si l’œuvre a bien été écrite par l’intelligence artificielle, l’auteur n’a probablement pas « demandé à ChatGPT de lui écrire un livre de 300 pages directement« . « À ma connaissance, ChatGPT n’arrive pas encore à le faire. Je pense qu’il a fait ce qu’on appelle une série de prompts et il a peu à peu corrigé le livre en avançant chapitre par chapitre, donc il y a quand même toujours, pour l’instant, quelqu’un qui dirige, et à la fin, il y a une autorité qui signe« .

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Historiquement, c’est cette autorité qui a défini la figure de l’auteur, plus que la notion d’originalité. « L’idée même que l’auteur d’un livre soit celui qui l’a écrit et qui fasse preuve par là d’originalité, c’est une idée relativement récente : c’est seulement à partir du XVIIIᵉ siècle que se cristallise la notion d’auteur liée avec celle d’originalité, et même depuis ce moment-là, nous avons eu énormément de cas de livres écrits à plusieurs« , explique William Marx. Il évoque ainsi l’exemple de binômes d’écrivains comme Boileau-Narcejac, le cas des frères Jérôme et Jean Tharaud, ou encore d’Alexandre Dumas et d’Auguste Maquet, qui s’est illustré par un procès au cours duquel ce dernier réclamait le statut de coauteur.

« L’auteur, c’est celui qui signe et qui appuie de son autorité« , indique William Marx, « ce n’est pas forcément lié à un individu« . Cela dit, avec l’intelligence artificielle, « c’est la dimension laborieuse de l’écriture, la dimension de dépassement de soi » qui disparaît. William Marx précise en effet que « la littérature doit être l’objet d’un dépassement de l’auteur, il s’agit de faire un effort sur soi pour parvenir à un état supérieur, une sorte d’extase« . « L’exigence de la littérature, c’est de trouver la plus grande efficacité, avec aussi la plus grande sincérité et le plus grand effort vers la vérité, et ça on n’en sortira jamais, machine ou pas machine. »

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Les deux exigences de la littérature

« Je crois qu’il faut avoir une vision à long terme de ce qu’est la littérature et des exigences auxquelles elle est confrontée« , insiste William Marx. Il distingue deux exigences opposées entre lesquelles est prise la littérature. La première est celle « d’expressivité et de sincérité, on pourrait dire que c’est l’exigence lyrique, et on demande donc à l’écrivain de s’exprimer en son nom propre« . Il s’agit « de faire entendre une voix personnelle, un témoignage, de proposer une expérience intime et personnelle au lecteur, et à ce moment-là, le lecteur a l’illusion d’accéder à une autre âme qui s’exprime, avec qui, par le miracle de la littérature, il entrerait une conversation singulière« .

D’autre part, la littérature est également sujette à « l’impératif de beauté, de qualité formelle, qui impose à l’œuvre d’avoir une unité, une cohérence, de se tenir par elle-même et d’utiliser les outils propres au langage pour pouvoir être efficace sur le lecteur« . William Marx précise que « au bout du compte, si l’on respecte à fond ce principe, on aboutit à une œuvre totalement impersonnelle, on n’a pas besoin de l’auteur derrière l’œuvre« . D’une certaine façon, « l’intelligence artificielle était prévue par la littérature avec cette exigence formelle« , indique-t-il.

À partir de cette distinction entre impératif de sincérité et exigence formelle, William Marx explique que, dans le cas du récit de Thélyson Orélien, c’est « le miracle de quelqu’un qui, partant d’une condition extrêmement difficile de victime, arrive à trouver la langue, le style qui lui permet de l’exprimer » qui s’effondre. « Quand le style s’écroule, c’est la sincérité elle-même qui disparaît, parce que la sincérité ne reposait que sur cette voix personnelle que l’on croyait entendre dans cette œuvre, et ce scandale n’arrive pas à n’importe quel moment de l’histoire de la littérature« .

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