
ENTRETIENS – Attentat de Trappes : Emmanuel Macron à pieds joints dans le piège identitaire
En présentant l’attaque de Trappes comme un « tournant » sans précédent, Emmanuel Macron a déclenché une vive polémique. Le président a rectifié ses propos dans un tweet publié dans la soirée, mais pour ses détracteurs, le mal était déjà fait : la mémoire des précédentes victimes du terrorisme semblait avoir été oubliée.
Gérald Pandelon : L’attaque de vendredi est abominable, et son auteur doit être jugé sans faiblesse. Mais le mot de « tournant » est une profanation : les morts d’hier n’auraient donc rien fait tourner, ils auraient seulement passé. Chaque drame devient une première fois, et la première fois est le refuge de ceux qui ont tout échoué les fois précédentes.
En déplacement vendredi soir à Trappes, Emmanuel Macron a présenté l’attaque « terroriste raciste » de ce vendredi comme un « tournant » sans précédent. Il s’agissait, selon lui, de la « première fois » qu’un acte terroriste vise à tuer « en raison de la couleur de peau ou de la religion » supposées. Le chef de l’Etat a dû nuancer quelques heures plus tard ses propos. A travers ses déclarations, le Président ne commet-il pas une erreur et une faute politique ? Fait-il une distinction entre les victimes du terrorisme ?
La loi pèse du même poids le passant tué pour sa peau et le prêtre tué pour sa foi. Le président, lui, a deux balances : l’une pour l’émotion, l’autre pour l’oubli. Le racisme est une passion universelle ; il en a fait une voie à sens unique. En France, les chrétiens sont les seuls morts qui n’ont pas droit à l’indignation, priés de mourir discrètement, comme une fatalité de paysage. Une République qui pleure différemment ses enfants a déjà commencé à les compter inégalement.
Karim Maloum :
Tout ce qui relève de la mémoire exige une attention particulière. Lorsqu’elle est bafouée ou négligée, cela provoque nécessairement un choc. Présenter cet attentat comme le seul crime raciste pose problème. Mohamed Merah a tué des enfants juifs parce qu’ils étaient juifs. Le drame de Trappes n’est pas le premier attentat de cette nature. Coulibaly a pris des otages et attaqué une supérette cacher parce que les personnes visées étaient juives. Un prêtre a également été assassiné parce qu’il était prêtre. La rédaction de Charlie Hebdo a été attaquée. Quant au Bataclan, des personnes s’y étaient réfugiées.
Lorsque le chef de l’Etat prend la parole, il doit faire preuve de prudence. Le président a rectifié ses propos, certes, mais il doit veiller à ne pas provoquer de tensions communautaires supplémentaires à la suite de ce crime barbare. Il n’y a, bien entendu, rien à redire sur la condamnation de cet acte. Mais il faut toujours respecter la mémoire des autres et comprendre ce qu’elle représente. À mes yeux, ces déclarations révèlent quelque chose. Le président de la République ne s’est pas suffisamment engagé dans le combat contre l’antisémitisme et l’islamisme. Les faits parlent d’eux-mêmes, et il semble les oublier.
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Il ne faut pas oublier les victimes de Charlie Hebdo, ni celles des autres attentats. Il n’existe aucune différence entre les victimes : une victime reste une victime. Elle est victime de la barbarie, qu’elle soit islamiste, d’extrême gauche ou d’extrême droite, ou qu’elle relève d’une autre forme de violence.
Il est aussi important de revenir sur ce qui s’est passé à Trappes. Si nos policiers n’avaient pas été présents, un véritable carnage aurait pu se produire, avec une arme automatique. Heureusement, les forces de l’ordre étaient là pour intervenir. La présence des policiers a permis d’éviter le pire.
Les déclarations du président de la République me choquent et témoignent, à mon sens, de quelque chose qui relève peut-être du subconscient. Tout le monde sait ce qui s’est passé. Qui n’a pas manifesté contre l’antisémitisme ?
Depuis le 7 octobre 2023, les attaques du Hamas en Israël, l’antisémitisme connaît une recrudescence à travers la France. Nos compatriotes juifs sont quotidiennement victimes d’agressions et d’intimidations. Mais lorsque l’on veut parler de racisme – ce qui est nécessaire pour mettre des mots sur les faits -, comment peut-on oublier des événements aussi graves, y compris ceux qui se sont produits récemment ?
Samuel Paty a été assassiné en 2020, puis Dominique Bernard, trois ans plus tard. Nous ne pouvons pas oublier ces événements. La France a été attaquée par les islamistes. Nous avons souffert dans notre chair. Tous ces attentats constituent une balafre dans le corps de la République. Nous avons été meurtris par l’islamisme.
Comment le président peut-il s’adresser à l’ensemble des Français en oubliant ces victimes ? Certes, il a dénoncé la barbarie, mais il a néanmoins omis de rappeler ces drames. Ces propos m’ont profondément choqué.
Cela donne l’image d’un président faible et qui dirige un État affaibli. Sa responsabilité est engagée, mais je ne pensais pas que cela irait jusqu’à contraindre des personnes et des communautés, notamment la communauté juive et d’autres communautés également touchées par les attentats, à éprouver un tel sentiment d’oubli.
Ce n’est pas le rôle du président de la République. Il n’a pas le droit d’oublier. Il a rectifié ses propos, mais cela me gêne profondément.
Guylain Chevrier :
C’est d’autant plus une question, au vu de l’émotion légitime que cet attentat abject a provoquée, bouleversant nos concitoyens. Nous sommes tous horrifiés de ce qui vient de se produire à Trappes, avec une personne qui a été abattue et plusieurs blessés, dont une fillette de 12 ans. Des tirs visant a priori les victimes selon la couleur de leur peau ou leur origine, et donc, à caractère raciste. Il est certain que dans un tel moment de sidération, l’unité de la nation s’impose.
C’est dans ce contexte que le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a réagi aux propos du président Emmanuel Macron pour dire que « Tuer un Français pour sa couleur de peau ou sa religion supposée, c’est attaquer la République tout entière. Nous sommes tous aux côtés des victimes sans réserve », souligne Yonathan Arfi, son président, dans un message sur X. « C’est précisément parce que cette unité est sacrée qu’une déclaration du président de la République oblige à une mise au point », pour rappeler que « ce n’est malheureusement pas “la première fois” » qu’un tel attentat se produit en France, énonçant les victimes des attentats comme celui ayant eu pour victime le « père Jacques Hamel, égorgé en 2016 dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray » ou « Jonathan (père de), Gabriel (4 ans) et Arié (5 ans) Sandler » ainsi que « Myriam Monsonego (8 ans) », assassinés en 2012 devant l’école juive Ozar Hatorah à Toulouse » par Mohamed Merah, qui a tiré sur ces enfants juifs à bout touchant.
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Une interrogation qui a enflé sur les réseaux sociaux. L’Elysée a réagi dans la soirée, précisant que « le chef de l’État parle bien évidemment du premier attentat raciste sur le fondement de la couleur de peau commis dans notre pays, ainsi qu’il l’a précisé au début de son intervention ». Il a ainsi tenu par un message sur X à « rappeler une vérité essentielle et éviter toute polémique : notre pays a connu, ces dernières années, des attentats qui ont frappé des chrétiens parce qu’ils étaient chrétiens et des juifs parce qu’ils étaient juifs. Aucune de ces victimes ne doit être oubliée. Aucune douleur ne doit être hiérarchisée ». « Et je veux que rien, ce soir, ne vienne ajouter à la peine des familles, à la tristesse du pays et au recueillement de la nation », a ajouté Emmanuel Macron.
Inscrire cet attentat terroriste dans la suite de ceux qui ont touché d’autres membres de la communauté nationale commis au nom d’une autre religion, ou contre des personnes qui critiquaient une religion, peut inscrire alors l’horreur qui s’en dégage dans une réponse à dimension universelle, qui dépasse les différences pour les rassembler sous un même toit. On ne peut pas ne pas s’inquiéter, dans l’état de bouleversement de la nation qui est largement partagé, que la première déclaration du chef de l’Etat n’ait pu avoir cette clarté, dans le contexte de tension que connait le pays, car c’est elle que l’on retiendra. Rappelons qu’aucœur des manifestations des lycéens, un groupe d’entre eux a repris une chanson du rappeur Boro 700 qui glorifie Mohamed Merah, Sala Abdeslam, tout en se référant au Bataclan, avec autour d’autres qui s’en amusaient. Ou encore, qu’une enquête pour apologie du terrorisme et de crimes de guerre a été ouverte à Caen, ou devant un lycée, trois individus se sont fait prendre en photo de dos, portant chacun un t-shirt, avec sur l’un d’écrit, « Hitler », un autre, « Mohamed Merah », le suivant, « Ben Laden », dans une vidéo diffusée sur Snapchat.
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Nous voyons combien il est important, dans un tel contexte, de prendre tout en compte, pour éviter de donner le sentiment d’un deux poids deux mesures qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques, alors que notre pays est pris dans de fortes tensions sur la question du racisme ou de l’antisémitisme, comme enjeu d’une polarisation politique où les extrêmes occupent une place de choix.
Un président ne devrait-il pas reconnaître la continuité de ces tragédies ?
Gérald Pandelon :
C’est l’essence même de sa charge. L’État n’a pas d’amnésie, il a des archives ; il ne recommence pas, il répond. La série accuse ; l’événement isolé absout. Reconnaître la continuité, ce serait reconnaître dix ans d’échec : alors on proclame, à chaque deuil, que l’histoire commence aujourd’hui. Thucydide l’avait vu à Corcyre : la guerre civile commence quand les mots changent de sens. Une cité meurt quand ses mots cessent de désigner les choses, et ce président est le grand corrupteur des mots.
Un président ne devrait-il pas éviter de donner le sentiment qu’il efface soudainement la réalité des souffrances et des larmes versées par la France depuis tant d’années, pour présenter la situation comme un tournant, comme l’explique François-Xavier Bellamy ? S’agit-il d’une faute politique, et au-delà, d’une faute à l’égard de la mémoire des victimes des attentats précédents ?
Karim Maloum :
Chacun peut commettre un oubli au cours de sa vie. Une omission peut arriver, bien entendu, et cela n’est pas nécessairement problématique en soi. J’ai malheureusement le sentiment que la question de l’antisémitisme est abordée trop rapidement. Il y a eu des attentats, des actes antisémites. L’antisémitisme ravage la société française, et je pense que cela explique aussi certaines réactions.
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À la place du président de la République, je n’aurais jamais pu oublier les victimes juives, ni l’ensemble des victimes françaises des attentats islamistes. Comment a-t-il pu omettre de les mentionner ? Il peut s’agir d’un lapsus, ou d’une forme de lapsus, mais cela peut également révéler quelque chose de plus profond : le fait que le président de la République n’a pas pleinement pris à bras-le-corps le combat contre l’islamisme et l’antisémitisme.
Il a corrigé ses propos. Mais, dans un pays fragmenté, où la violence se manifeste à tous les niveaux, il faut mesurer la portée de telles déclarations. Cette violence déstabilise profondément la démocratie et la République françaises. Ce que nous avons vu le 17 octobre, comme ce qui pourrait se produire en marge des mobilisations du 24 octobre, nous oblige à la plus grande vigilance.
Le président de la République a, avant toute chose, pour rôle de garantir l’unité nationale. Or, cette unité repose aussi sur la mémoire collective. À mes yeux, il s’agit donc d’une faute politique.
La correction de ses propos est une bonne chose, mais les deux déclarations restent dans les esprits. Il a rectifié ses propos après les nombreuses critiques qu’il a reçues. Toutefois, il avait bien prononcé la phrase initiale, et il semblait conscient de ce qu’il disait.
Comment parler de « tournant » après la rue des Rosiers, Ozar Hatorah, l’Hyper Cacher ou Nice ?
Gérald Pandelon :
Il faut avoir décidé que la mémoire est une gêne. Le détail qui le condamne : en 2012, avant les enfants juifs, le terroriste de Toulouse avait abattu des militaires français, dont plusieurs musulmans. En décrétant un « tournant », le président efface aussi ces morts-là. Il prétend défendre les musulmans et commence par oublier ceux que l’islamisme a tués. Ce n’est pas de la compassion : c’est un tri.
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La justice se souvient ; le pouvoir oublie, parce que se souvenir l’accuserait. La France ne prend pas de tournant : elle tourne en rond. Ce n’est pas un tournant, c’est un manège, et le président en est l’aimable forain qui annonce, à chaque tour, que le voyage commence.
Peut-on rendre justice aux victimes de Trappes sans effacer la mémoire de celles et ceux qui les ont précédées ? Ces déclarations donnent-elles le sentiment que certaines victimes des attentats précédents sont oubliées ?
Karim Maloum :
Ces propos donnent insidieusement l’impression que le président de la République distingue les Français en fonction de leur appartenance : les juifs, les musulmans, les Noirs, les Blancs. Or, je ne comprends pas cette conception de son rôle. Le président incarne la République. Celle-ci ne se définit pas par la couleur de peau, mais par des valeurs communes. Le peuple français est un et indivisible.
Toutes les personnes fauchées par les islamistes ou par d’autres formes de barbarie doivent être considérées sur un pied d’égalité. C’est précisément le rôle du président de la République : faire nation et rassembler les Français.
Certaines figures de la gauche, comme Najat Vallaud-Belkacem, ont-elles tenté d’instrumentaliser cette tragédie pour réutiliser le piège identitaire et cloisonner le débat en cherchant à faire des musulmans des victimes spéciales ?
Gérald Pandelon :
La mécanique est rodée : le soir même, l’attaque était déjà dite « probablement islamophobe ». Probablement : tout est dans l’adverbe. On ne sait pas encore, mais on sait déjà quoi penser. En 2025, Najat Vallaud-Belkacem accusait ceux qui débattent de l’islam d’une responsabilité majeure dans les crimes antimusulmans. Appliquons-lui sa règle : si les mots arment les bras, que dire de ceux qui ont excusé et relativisé pendant qu’on égorgeait le père Hamel ? Chez cette gauche, la responsabilité morale ne circule que de façon univoque. L’indignation sélective n’est plus une vertu : c’est un clientélisme des larmes. Traiter les musulmans en victimes spéciales, c’est les traiter en mineurs, et leur refuser la dignité de citoyens égaux. Une République ne connaît ni victimes privilégiées ni coupables héréditaires. Le réel, lui, ne se laisse pas rebaptiser. Il attend, et il présente toujours l’addition.
Karim Maloum :
C’est une récupération minable. Je pense également au maire de Trappes, qui a accordé une interview au Figaro et dont les propos ont été repris sur de nombreux plateaux de télévision. Je pourrais également évoquer les mélenchonistes et d’autres personnalités.
Il faut d’abord rappeler que le racisme n’est pas une opinion : c’est un délit. Une personne a été arrêtée et placée en garde à vue. La justice suit son cours, et l’affaire doit être traitée dans ce cadre.
Mais profiter de cette occasion pour remettre en cause la liberté d’expression au nom de la lutte contre l’islamophobie est inacceptable. Critiquer l’islam relève d’une opinion. C’est une liberté fondamentale.
Saisir cet événement pour reprendre les thèmes et les discours islamistes et affirmer que l’on n’aurait pas le droit de critiquer l’islam est, à mes yeux, une erreur. Non, critiquer l’islam ne signifie pas attaquer les musulmans. Je trouve donc cette démarche stupide.
J’estime que la gauche a, depuis très longtemps, cédé à l’islamisme. Je me demande même si certains de ses représentants ne se mettent pas à son service. Car, au-delà de reprendre les discours islamistes, ils finissent par en adopter les termes et les raisonnements.
C’est ce que l’on observe également dans d’autres circonstances, notamment à propos des événements du 17 octobre : on a alors le sentiment que les casseurs et les pilleurs sont mis sur le même plan.
Les pilleurs n’avaient rien à voir avec l’extrême gauche ni avec Jean-Luc Mélenchon. Ils cherchaient simplement à profiter des événements pour dérober des biens de consommation : des baskets, des parfums, des bouteilles de qualité destinées à être revendues, entre autres.
Il ne faut donc pas considérer que tous ces casseurs et ces pilleurs partagent les idées de l’extrême gauche. L’extrême gauche, la gauche radicale et La France insoumise se comportent, à mes yeux, comme les idiots utiles des pilleurs et des personnes qui commettent des actes de vandalisme, notamment contre la mairie de Limoges.
Cette gauche se retrouve ainsi, sans nécessairement en avoir conscience, au service de la barbarie.
L’attaque de Trappes a été qualifiée d’attaque terroriste par le président de la République. Elle demeure, selon moi, un acte raciste, indépendamment de l’identité de la personne qui a tiré sur cette personne. Certains semblent considérer que toute personne arabe est automatiquement musulmane. Dès lors qu’une personne est arabe ou qu’elle appartient à une minorité visible, elle serait nécessairement musulmane. Cette assimilation est erronée.
Ces personnes à gauche me font de la peine. Je pense notamment à la manifestation prévue samedi contre le maintien du congrès du Rassemblement national. Imaginez des militants de gauche, voire des membres du Parti socialiste, se mobiliser pour dénoncer l’extrême droite et le fascisme. Ils n’ont, selon moi, absolument rien compris.
Cette gauche fait preuve d’une grande incompréhension. Je pense qu’il ne faut pas accorder trop d’importance à ses prises de position et qu’elle finira progressivement par se marginaliser.
Dans de telles circonstances, il faut agir et se rassembler, plutôt que de profiter de la situation pour dénoncer l’extrême droite sans même être capable de la définir précisément.
À mes yeux, l’extrême droite se caractérise notamment par la volonté d’interdire les élections et de supprimer la liberté d’expression. Si l’on retient cette définition, certains comportements observés en France pourraient également être examinés à cette aune. Voilà comment je vois les choses.
Le président de la République a choqué de nombreuses personnes. Il faut néanmoins reconnaître qu’il a eu le courage de rectifier sa déclaration, ce qui mérite d’être souligné. Cependant, cet épisode témoigne du fait qu’il ne mesure pas pleinement la gravité de l’antisémitisme et du combat contre l’islamisme. Il se trompe sur ces questions depuis dix ans et il laisse ce dossier à son successeur. Il n’a jamais véritablement combattu l’islamisme. Cela ne remet pas en cause le travail des policiers, qui assurent la surveillance et prennent les mesures nécessaires. Mais, sur le plan politique et idéologique, le président n’a pas mené ce combat contre l’islamisme et l’antisémitisme avec la détermination nécessaire. Ces phénomènes continuent de se développer.
Ses déclarations renforcent donc, à mes yeux, l’image d’un président faible. Chaque fois qu’une difficulté survient, je le trouve en retrait. Je n’ai jamais vu de président de la Ve République aussi faible qu’Emmanuel Macron. Il a fini par affaiblir l’État lui-même.
Même lorsqu’il prend la parole, il peut omettre des éléments essentiels de mémoire collective et manquer de vigilance dans ses déclarations.
Le combat contre le racisme doit être permanent. Tous les démocrates doivent lutter constamment contre le racisme, tout comme ils doivent combattre l’antisémitisme.
Il faut mener ces combats sans jamais les instrumentaliser. Instrumentaliser le racisme ou l’antisémitisme, ce n’est pas les combattre : c’est diviser les citoyens. C’est pourtant ce que fait la gauche.
En voulant dénoncer la peur et la haine après le drame de Trappes, malgré l’appel légitime à l’unité de la nation, Emmanuel Macron ne risque-t-il pas de créer plus de trouble que de rassurer les Français, en donnant l’impression de tomber dans le piège de la polarisation politique qui divise de plus en plus le pays ?
Guylain Chevrier :
Bien sûr, comment la peur ne pourrait-elle pas être ressentie après un attentat aussi effroyable. Bien des parents du quartier où les faits ont eu lieu étant soudain inquiets pour leurs enfants, alors qu’une fillette de 12 ans atteinte de huit impacts de balles est encore en train de lutter à l’hôpital pour sa vie. Mais ces mots forts du président de la République peuvent impliquer un risque de confusion, entre un débat politique légitime sur comment faire du commun aujourd’hui, alors que nous sommes dans une société de plus en plus hétérogène, et une idéologie d’exclusion et de discrimination, qui pourrait être accusée d’armer le bras du terroriste. Il dénonce qu’un racisme se soit installé dans le discours public, ce qui n’est pas contestable, mais attention à bien en définir alors les limites, les contours, au risque sinon d’amalgames, pour servir à faire taire.
Rappelons ici que le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, indique que dans notre pays l’indice longitudinal de tolérance vis-à-vis des étrangers atteint un niveau historique. On aurait aimé que le président de la République fasse preuve de clarté aussi ici, en distinguant que s’il y a du racisme, nous sommes dans un pays qui ne l’est pas, bien au contraire, grâce justement aux valeurs et principes qui sont au fondement de notre République. Même si l’augmentation d’actes de haine dont fait par ce rapport, souligne la radicalisation préoccupante de certains, justement, dans ce domaine.
Dans ce sens, l’appel à l’unité de la nation, à bon escient, est-il bien compris lorsque le chef de l’Etat se réfère à la République Une et indivisible, pour dire qu’elle n’a que des citoyennes et que des citoyens, qu’elle ne les discrimine jamais en raison de leur couleur de peau, et devoir ainsi les unir, alors qu’avec les violences du week-end dernier, on a assisté à un spectacle qui en est loin. Ce qui a révélé ce que l’on savait déjà, des fractures profondes dans la société française, notamment autour de la question de l’intégration, du rapport aux institutions et de l’adhésion aux valeurs communes. Une République unitaire est en grand danger avec cet idéal qu’elle porte, autour de laquelle il faut donc appeler à se rassembler, pour lancer aussi un message de responsabilité, après l’effroi de cet attentat. Un point important, pour éviter le risque de nourrir cette polarisation politique et identitaire qui empoisonne notre pays, perçu comme au bord du chaos.
Le président de la République évoque effectivement beaucoup la République pour dire la conduite à tenir face à cet attentat. Mais le manque de clarté sur les réels enjeux sous-jacents aux suites de ce dernier, ne fausse-t-il pas le message ?
Guylain Chevrier :
Bien distinguer les choses dans un tel moment relève aussi d’un acte de dignité envers tous nos concitoyens. Nous ne pourrons faire l’économie de poser les termes des problèmes qui peuvent nourrir les comportements violents, les idéologies extrémistes, si nous voulons déjouer le danger de voir se multiplier le risque terroriste, sinon celui d’antagonismes conduisant à des affrontements.
On ne peut pas prétendre défendre la République en ne regardant qu’une partie des menaces auxquelles elle est confrontée. La cohérence du discours politique suppose de condamner toutes les violences en intégrant les risques de toutes les menaces, avec la même exigence.
Mais, au fond, je crois qu’il faut surtout distinguer deux choses que l’on confond trop souvent : la République et ceux qui la gouvernent. La République est un projet de société fondé sur des principes et des valeurs qui constituent notre patrimoine collectif. Elle repose sur des institutions et sur une Constitution qui appartiennent à l’ensemble des citoyens. C’est un projet profondément ambitieux, presque révolutionnaire dans sa conception, puisqu’il vise à faire vivre ensemble des individus comme des égaux par-delà leurs différences. En revanche, la manière dont les responsables politiques exercent le pouvoir est une autre question. Ceux qui gouvernent peuvent commettre des erreurs, prendre de mauvaises décisions ou même, parfois, trahir le sens des institutions qu’ils sont censés représenter. Cela ne signifie pas que la République elle-même aurait échoué.
Cette distinction est fondamentale dans le contexte actuel. Certains mouvements cherchent à présenter la République comme responsable de toutes les difficultés et à en faire une cible. D’autres défendent les institutions tout en contestant profondément la politique menée par les gouvernements successifs. Il ne faut pas confondre ces positions. Ramener le débat à cette distinction permet justement d’éviter le piège consistant à opposer ceux qui seraient pour la République à ceux qui seraient contre elle. On peut critiquer très sévèrement l’action d’un gouvernement tout en restant profondément attaché aux principes républicains.
Je pense que le rôle du président de la République est de première importance dans la situation en cours, d’une gravité qui n’a pas de mot, pour incarner l’idée ensemble de faire peuple. Aussi, le chef de l’État doit incarner l’unité nationale et non contribuer, même involontairement, au risque d’accentuer les fractures.
On me permettra ce dernier mot, d’avoir une pensée pour les familles des victimes de cet attentat. Pour celle qui est en deuil, tout particulièrement, et pour les blessés, dont cette fillette, espérer qu’ils puissent retrouver au plus vite le chemin de leur vie.