
Jérôme Garcin : « On peut faire un bel usage de ce qui nous arrive de pire »
Mercredi 21 octobre 2026 France Inter
Le journaliste littéraire et ancien animateur du Masque & la Plume publie « Vivre après ». Façonné dès l’enfance par la perte brutale de son frère jumeau, il raconte comment il s’est longtemps forgé un sentiment d’invulnérabilité et comment la maladie du cancer l’a réconcilié avec son corps.
Avec
- Jérôme GarcinJournaliste et romancier
Le journaliste, critique littéraire et écrivain Jérôme Garcin a régné pendant des décennies sur les Lettres françaises. Ancien directeur des pages culture de L’Obs et de L’Express, juré du prix Renaudot, il a été la voix emblématique du Masque et la Plume sur France Inter durant trente-cinq ans.
Dans son récit Vivre après, publié chez Gallimard, il revient notamment sur la découverte récente d’un cancer et sur la prise de conscience soudaine de sa propre vulnérabilité. Loin du désespoir, il confie aussi une réflexion lumineuse sur la réconciliation avec le corps et la force de la création. Au micro de Sonia Devillers, Jérôme Garcin se confie sur le rôle réparateur de l’écriture face au deuil, son rapport singulier à la mort qu’il cherche à discipliner plutôt qu’à fuir, et sa foi inaltérable dans la littérature face aux mutations du monde contemporain.
L’illusion de l’invincibilité et la redécouverte de la vulnérabilité
À la tête du Masque et la Plume pendant plus de trois décennies, Jérôme Garcin a longtemps vécu dans la certitude que sa santé ne fléchirait jamais. Jérôme Garcin : « Ces 35 ans d’animation du Masque & la Plume ont joué dans mon sentiment d’invincibilité, car quand vous animez une émission pendant 35 ans, 52 dimanches par an, et que pendant ces 35 ans, je n’ai jamais été remplacé ni ne suis jamais tombé malade, vous devenez, dans votre tête et votre corps, invincible, vous vous sentez indestructible. »
Confronté à l’annonce du diagnostic, il réalise n’avoir jusque-là jamais considéré son corps que comme un simple outil au service de sa passion. Jérôme Garcin : « Mon corps, c’était un instrument qui me servait à aimer, à parler dans le micro, à écrire, mais ce n’était qu’un instrument et je n’ai appris à le connaître qu’avec l’annonce qui m’a été faite d’un cancer. »
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Un drame existentiel : la perte d’un jumeau
La mort de son frère jumeau Olivier en 1962 constitue le choc fondateur de son existence. Jérôme Garcin : « Olivier est mort en 1962, renversé par une voiture sur une petite route de campagne, renversé par une voiture, ce qui a été le choc de ma vie, sinon mon traumatisme, par une voiture qui ne s’est pas arrêtée. Le chauffard a fui. On allait avoir seize ans. C’était mon jumeau. » Le drame laisse en lui une empreinte indélébile et le sentiment d’avoir été injustement épargné par le destin. Jérôme Garcin : « Ça m’a donné le sentiment d’être épargné et un sentiment inexplicable de très mauvaise conscience. Pourquoi est-ce qu’il a ouvert la porte de la 203 grise pour courir voir des vaches dans un champ voisin et pourquoi je n’ai pas bloqué la porte ? » Il ajoute : « Je lui ai survécu, je survis avec lui, car un jumeau sans jumeau ne cesse pas d’être un jumeau. »
N’ayant pas assisté directement aux derniers instants de son frère ni de son père, terrassé à quarante-cinq ans par une chute de cheval, Jérôme Garcin explique comment cette absence a entretenu une forme d’irréalité : « J’ai toute ma vie échappé, pour des raisons qui m’échappent un peu, à la psychanalyse, et ne pas avoir été le spectateur de ces morts du petit Olivier ou de mon père est quelque chose qui a dû jouer en faveur d’un sentiment d’invulnérabilité. »
Découvrant plus tard qu’il est porteur de l’anomalie génétique du X fragile, qui a emporté son autre frère cadet, Laurent, il tire paradoxalement de cette vulnérabilité une résolution nouvelle : « J’ai le sentiment, tout en étant porteur de ce X fragile d’être fort à tel point que quand on m’a appris que j’avais un cancer, j’ai eu le sentiment de redoubler de force. »
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Quand l’écriture et la lecture permettent de retrouver la joie de vivre
Pour Jérôme Garcin, la création littéraire ne vise pas à vaincre la fatalité mais à en apprivoiser la brutalité : « On n’en triomphe pas, mais on la discipline. On lui tient tête et si j’ai souvent écrit sur des drames personnels, c’est parce que je voulais les comprendre. » L’épreuve de la maladie transforme radicalement sa perception du quotidien, muant l’inquiétude en une célébration de l’instant présent : « Ce n’est pas du tout la peur de mourir, c’est la joie de vivre. J’espère que ce livre fait comprendre que je suis dans une forme d’exaltation et de sérénité. D’ailleurs je n’ai jamais été aussi gourmand de la vie que depuis qu’on m’a annoncé mon cancer. »
Observant les terribles enjeux et tristes mutations du monde littéraire, il réaffirme l’urgence de lire et d’écrire pour réparer les existences. Jérôme Garcin : « Bien sûr que c’est un monde qui est en train d’agoniser, mais comme pour le cancer, il faut résister. Je ne suis pas du tout pessimiste. Il faut lire et écrire pour guérir, notamment pour ceux qui sont malades. Cela doit nous encourager à faire un bel usage de la maladie. On peut faire un bel usage de ce qui nous arrive de pire. »