Aller au contenu principal

GESTION DES CRISES MAJEURES : POUR UNE APPROCHE RATIONNELLE maj

MISE A JOUR: A la demande des auteurs que nous remercions encore, l’article a été complété du tableau maquant dans notre publication.

Par ailleurs , ils nous ont transmis une version anglaise que nous allons publier.

PRÉSENTATION

Angelo Beati nous a proposé de publier un article original co-écrit avec un collègue Bernard Carluec, tous deux  ingénieurs experts en  nucléaire.

Cet article relatif à la gestion rationnelle des crises majeures peut être lu en parallèle de celui déjà publié sur notre site. « Pandémie, bien sûr nous savions ».

Il rappelle qu’une telle crise était prévue et précise que « bien avant que les infections apparaissent, voire lorsqu’elles ont été détectées et confirmées en Chine et puis par l’OMS en janvier, cette éventualité aurait pu être prise en compte d’une meilleure façon en suivant le principe de la Défense En Profondeur »

ARTICLE

« Appel pour une approche rationnelle dans la gestion des crises majeures de notre société : de la crise Covid-19 au changement climatique »

« L’épidémie de coronavirus et sa gestion en Europe et dans le monde soulèvent, entre autres, la question de l’anticipation des crises, qu’elles soient d’ailleurs d’origine naturelle ou liées aux activités humaines, et surtout de la préparation de parades idoines.

Sur ce thème, le secteur nucléaire, pratiquement dès le début de son développement, a établi et utilisé des principes de sûreté adaptés. On en citera trois, qui se sont montrés particulièrement édifiants pour créer une culture de sûreté nucléaire en France, qui a réussi à pallier ce que le prof. Yves-Frédéric Livian appelle le « risque d’incompétence » dans son article « Les Organisations productrices d’incompétence » (2010).

Ces trois principes majeurs sont les suivants :

En premier lieu, le principe fondamental de la « Défense En Profondeur ». Il est issu des pratiques militaires les plus anciennes : l’armée romaine l’utilisait déjà pour défendre ses camps fortifiés. Il consiste à prendre un ensemble de mesures pour éviter qu’une situation redoutée se produise, à surveiller l’état de ces mesures et leurs capacités à remplir leur fonction, puis, malgré cela, à supposer que ces mesures sont inefficaces et à faire en sorte que, malgré tout, les conséquences restent maîtrisables. C’est un principe de défense graduée qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se limite pas à éviter les accidents, mais aussi à postuler que les mesures envisagées puissent être défaillantes, sans que nécessairement on ait bien déterminé les causes de ces défaillances. Il invite ainsi à réfléchir aux conséquences des catastrophes avant qu’elles ne se produisent plutôt que de devoir le faire pendant un état d’urgence. N’est-ce pas l’un des aspects de la crise actuelle du Covid-19 ?

En sûreté nucléaire, ce principe conduit par exemple à entrainer toutes les équipes concernées, à l’intérieur et à l’extérieur des installations, en les soumettant à des scénarios d’accidents même très hypothétiques. Il peut très bien se décliner dans d’autres secteurs industriels et pour gérer des risques d’origine naturelle, épidémique ou autres, qui de par leur nature sont difficiles à prévoir.

Un deuxième principe venant du secteur nucléaire, complémentaire au principe de Défense En Profondeur, est ce que nous appelons ici « Autant Que Raisonnablement Faisable », (As Low As Reasonably Achievable dans le langage technique anglais). C’est un principe, plus difficile à manier, qui consiste à comparer les risques de façon à atteindre un niveau de sûreté, en termes de prévention et de gestion des situations redoutées, qui soit le plus homogène possible et qui soit adapté aux moyens disponibles. Ce principe vise à porter les efforts technologiques, financiers et humains, forcément limités, sur les points où ils seront les plus efficaces et d’éviter de les gaspiller aux endroits où c’est le plus facile ou le plus spectaculaire (effet médiatique élevé mais faible efficacité).

Enfin, un dernier principe clé est l’institution d’un contrôle d’experts, indépendant et contraignant, qui définit et vérifie la mise en place des moyens nécessaires pour assurer la sûreté des installations nucléaires: en France, l’Autorité de sûreté nucléaire. L’accident de Tchernobyl, où l’état soviétique était juge et partie, a démontré l’importance de ce principe.

L’application de ces principes à l’épidémie de coronavirus aurait permis de mieux préparer la crise et de la gérer.

D’abord, le risque d’une épidémie de ce type était prévisible, sur la base de plusieurs rapports et livres blancs français et internationaux, de 2004 à 2019. On notera par exemple, en 2019, la Johns Hopkins University avait conclu dans son étude « Preparedness for High-Impact Respiratory Pathogen Pandemic » que « si une pandémie par un agent pathogène avec grave insuffisance respiratoire arrivait, […] elle aurait des conséquences très importantes de santé publique, économiques, politiques et sociales. »

Bien avant que les infections apparaissent, voire lorsqu’elles ont été détectées et confirmées en Chine et puis par l’OMS en janvier, cette éventualité aurait pu être prise en compte d’une meilleure façon en suivant le principe de la Défense En Profondeur. Un large panel d’experts en termes de santé, de virologie, de gestion de crise, etc. aurait encore eu le temps de déterminer les différents scénarios de développement de la pandémie, jusqu’aux plus graves, et définir quelles étaient les différentes mesures à envisager puis à appliquer compte tenu des possibilités concrètes de mise en œuvre. Par exemple, bien que non-spécialistes et sur la base des informations données par la presse, on peut imaginer l’approche suivante:

Niveau de Défense en Profondeur
1er2e3e
Définir des scénarios envisageables de propagation et de conséquences de l’épidémie (propagation du virus, morbidité…), puis, pour ces scénarios, identifier ce dont nous avons besoin pour minimiser le nombre de victimes.Actions à engager si une partie des mesures envisagées sont insuffisantes ou ne peuvent pas être mises en placeActions ultimes à engager si les problèmes continuent.
Exemples d’actions associées
Identification (mesure) : tests rapides par sondage et mesure de température à l’entrée sur le territoire (frontières)définir les solutions optimales en fonction des besoins et des ressources disponibles et anticiper leurs possibles évolutionsRenforcer les mesures de détection : effectuer plus systématiquement des mesures avec des tests plus approfondis, (échantillonnages représentatifs de la population en suivant l’évolution de l’épidémie)Envisager un confinement renforcé systématique
Prévention (protection) : définir les mesures d’hygiène et communiquer les consignes et les gestes corrects (en suivant l’évolution des connaissances) :comment limiter la propagation, en expliquant comment le virus se propageconsignes à suivre lorsque les premiers symptômes apparaissentstratégie sur l’utilisation des masques de protectionRenforcer les mesures de prévention : généraliser le port du masque avec une stratégie d’approvisionnement adaptée (achat et fabrication avec réorientation éventuelle de la production industrielle)mesures de confinement adaptées :stratégie vis-à-vis des cas positifs réduction de la mobilité (télétravail, arrêt d’activité…)mesures pour éviter l’infection des travailleurs réquisitionnés dans les secteurs importants
Soins pour les personnes contaminées : appareils respiratoires, soins intensifs, médicamentshôpitaux:stratégie de répartition de l’ensemble des maladesisoler les secteurs avec les malades du Covid­‑19orienter les autres maladesAugmenter les capacités d’accueil et de soin : augmenter la disponibilité des moyens et du personnel soignant avec une stratégie d’approvisionnement adaptée (achat et fabrication avec réorientation éventuelle de la production industrielle)créer si nécessaire des hôpitaux spécifiques, utiliser des structures autres et celles de l’arméeGérer la crise : choix des soins prioritairessecours international
Rechercher, développer et utiliser les thérapies, les médicaments et les vaccins adéquats
Rechercher, développer et utiliser les thérapies, les médicaments et les vaccins adéquats

Pour chacun des niveaux de Défense En Profondeur, le choix des actions à mener et leur mise en œuvre peuvent être effectués en appliquant le principe du « Autant Que Raisonnablement Faisable », en termes de ressources disponibles (humaines, techniques, financières, délais…).

Ces mêmes approches peuvent être appliquées à la vie économique, tant pour les décisions et les responsabilités qui incombent à l’Etat que pour celles qui reviennent aux entreprises : de quoi avons-nous besoin pour maintenir la plus grande partie de la capacité productive (agriculture, industrie, commerce, services…) ? Que faut-il faire pour cela ? Que fait-on pour les secteurs où on ne le peut pas ? A quel prix ?

De même, l’application de ces principes serait utile pour la suite de la gestion de la crise, notamment la sortie du confinement et l’éventualité d’une réapparition ultérieure de l’épidémie. Cela doit commencer par l’analyse des épidémies similaires du passé et par celle de la gestion de la crise actuelle où elle est apparue plus précocement.

Parmi les leçons possibles de la gestion actuelle de l’épidémie, nous en notons trois qui mettent en lumière ce qu’auraient apporté les principes précédents :

–      il est possible d’améliorer la gestion anticipée des risques, notamment les risques de santé publique, en envisageant qu’une partie des mesures prises serait inefficace. Cette analyse ne peut être effectuée que par des experts qui permettent d’éclairer les décideurs et les responsables. Les conséquences de ces crises sont bien trop graves pour qu’on laisse la parole seulement à ceux qui ont une vision idéologique, même si cette vision est respectable (pensons, par exemple, à tous ceux qui se sont opposés à une fermeture rapide des frontières au tout début de l’apparition du virus, au nom de la liberté de voyager et sans en peser les conséquences sanitaires).

–      ainsi, une agence de contrôle sanitaire ayant l’expertise nécessaire, indépendante et contraignante sur le modèle de l’Autorité de sûreté nucléaire, permettrait de mieux préparer le monde médical et la société à l’éventualité de nouvelles crises,

–      il faut revoir les moyens que l’on consacre à ces questions vitales pour notre société. Il faudra, le jour d’après, revoir où les budgets sont dépensés et remettre au premier plan l’efficacité. Si, comme beaucoup le craignent, la prochaine crise vitale pour l’humanité sera celle du changement climatique, il va falloir le plus rapidement possible utiliser des outils rationnels et la compétence des experts pour s’y préparer. Un dérèglement climatique pourrait avoir des conséquences telles qu’il faut arrêter d’écouter les idéologues (même si, comme on l’a déjà dit, leurs soucis et leurs ambitions sont respectables) et surtout les experts autoproclamés qui ont par exemple fait dépenser des sommes considérables aux Allemands pour produire leur électricité avec des éoliennes et des panneaux solaires, sans que cela ait réduit leur bilan carbone dans ce secteur, qui reste l’un des plus élevé du monde en termes de quantité de gaz à effet de serre émis par kilowattheure produit. »

Angelo Beati, ingénieur nucléaire expert en innovation et créativité collective

Bernard Carluec, ingénieur expert en sûreté nucléaire

 26 Avril 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :