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Le populisme, mot valise ?


BILLET

La notion de populisme est régulièrement utilisée lorsque l’on décrit la vie publique. Son omniprésence et les utilisations multiples et contradictoires nous conduisent à en parler régulièrement sur METAHODOS.

Amalgames et déchaînements d’émotions

L’utilisation très courante et non stabilisée dans leur définition du substantif « populisme » ou du qualificatif « populiste » dans le débat public révèle son ambiguïté sémantique et idéologique. Le populisme prétend parfois incarner la volonté populaire, et il s’avère être en même temps – et paradoxalement – le reflet d’une démocratie en crise, et une menace pour elle. Le populisme est l’objet de nombreux amalgames et l’occasion d’un déchaînement violent d’émotions

Un mot valise

Les régimes « autoritaires » ou « nationalistes », pour dire les choses rapidement, sont qualifiés de populistes par leurs adversaires, par exemple : Les États-Unis de Donald Trump), la Grèce d’Alexis Tsipras, la Hongrie de Victor Orbán.

Les mouvements ou les expressions de citoyens critiquant les classes dirigeantes sont qualifiées de populistes.

Des acteurs politiques se vient accoler l’étiquette « populiste », en particulier par leurs adversaires, c’est le cas en France des droite et gauche extrêmes. Des responsables politiques, le Président de la République Française, par exemple, sont accusés parfois de développer le populisme par une double démarche : la stigmatisation des mouvements dits populaires ou populistes, une pratique de la démocratie amputée d’une écoute et d’un dialogue avec les citoyens et l’ensemble des parties prenantes…dans l’objectif notamment de se présenter comme un rempart contre les populistes.

En réalité le populisme est devenu un » mot valise » comportant de multiples idéologiques ayant parfois peu de points en commun.

Qu’est-ce que le populisme ?

J.-W. Müller, dans son ouvrage Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Paris, Premier Parallèle, 2016 en définit les différents concepts. Nous reproduisons ci-contre le commentaire fait de cet ouvrage par Hervé Berville publié en 2017.

Ceux qui critiquent le phénomène le font avec force et passion. Sont utilisés les termes de  « pathologies »,  « défiguration de la démocratie » « ochlocratie » (domination de la foule).

Pour les tenants du populisme, leurs adversaires exprimeraient la « haine de la démocratie », voire du peuple lui-même.

Le concept est -il démocratique ou anti-démocratique ?

Prenant parti, J.-W. Müller définit le populisme par une attitude « anti-establishment » couplée à un anti-pluralisme.  Un homme politique peut être, selon lui, qualifié de populiste s’il en – en plus de la critique des responsables politiques – la prétention à représenter à soi seul l’intégralité du peuple.

J.-W. Müller considère que le populisme ne s’explique pas principalement par la « colère, le ressentiment, et les angoisses du déclassement » de la population. Les comportements électoraux sont complexes et varient dans le temps et dans l’espace. Pour lui le vote populiste fait désormais l’objet d’un « malentendu transatlantique total ».

La solution : davantage de démocratie ?

Pour J.-W. Müller, « la meilleure tactique consiste à rechercher le débat franc et direct avec les populistes, ériger un cordon sanitaire ne faisant que renforcer leur mise en scène d’acteurs politiques persécutés. En amenant les populistes à intégrer le cadre du débat démocratique, les démocraties peuvent espérer mettre à mal le monopole de la représentation du peuple qu’ils revendiquent.»

Le populisme naissant d’une critique des dysfonctionnement démocratiques, c’est une démocratie revivifiée (et inclusive)  qui en serait le remède ?

Une solution pour les Gilet Jaunes ?

C’est dans cet esprit que nous avons – au sein de notre espace de réflexion Metahodos – proposé de rechercher par tous les moyens à mettre fin aux manifestions absurdes et violentes, par bien des aspects, des Gilets Jaunes. Une proposition a été faite : les Maires, avec des citoyens et l’ensemble des parties prenantes,  pourraient ouvrir l’écoute et le dialogue et proposer – au moins localement ( commune et département ) de lieux ou instances de dialogue. Hervé Berville s’avère très critique sur l’ouvrage, et sur bien des points. Il indique : en affirmant « qu’il n’existe tout simplement pas aujourd’hui de théorie démocratique, à la fois rigoureuse et largement acceptée, qui permettrait de définir le peuple, le demos » l’auteur se contente de définir la démocratie comme un processus permettant de négocier l’appartenance au demos – notion qu’il ne définit pas.

Nous vous laissons découvrir l’article ci contre.

ARTICLE

Le populisme est un anti-pluralisme.

Hervé Berville , avril 2017, La Vie des Idées – À propos de : Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme? Définir enfin la menace, Premier Parallèle

L’omniprésence du terme «populisme» dans le débat public ne souligne que trop son ambiguïté sémantique et idéologique. Prétention à incarner à soi seul la volonté populaire, il est à la fois, pour J.-W. Müller, le reflet d’institutions politiques en crise, et une menace pour la démocratie.Recensé : Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme? Définir enfin la menace, Paris, Premier Parallèle, 2016.

Qui n’est pas populiste?

Le paysage politique mondial est indéniablement traversé aujourd’hui par une lame de fond semblant relever du populisme. Des États-Unis (Donald Trump) à la Grèce (Alexis Tsipras) en passant par la Hongrie (Victor Orbán), la France (Marine Le Pen), l’Espagne (Pablo Iglesia) ou encore l’Italie (Beppe Grillo) et l’Équateur (Rafael Correa), de nombreux acteurs politiques se sont ainsi vus accoler l’étiquette «populiste», en particulier par leurs adversaires.

Recouvrant des phénomènes et mouvements très divers, le populisme est devenu un concept accueillant toutes les composantes idéologiques possibles et imaginables, les commentateurs mettant par exemple dans la même catégorie Victor Orbán et Pablo Iglesias. Même les tenants d’un néo-libéralisme radical comme Alberto Fujimori au Pérou et Carlos Menem en Argentine ont pu être qualifiés de populistes, ce qui renforce encore le caractère protéiforme du concept. L’ouvrage de Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme?, se propose donc de développer une théorie du populisme qui permet de distinguer les différents phénomènes observés.

Le débat sur le populisme est en effet, selon J.-W. Müller, l’objet de nombreux amalgames et l’occasion d’un déchaînement violent d’émotions. Ceux qui le jugent négativement semblent avoir le plus grand mal à garder la tête froide face à lui, parlant par exemple de «pathologies», de «défiguration de la démocratie» ou même d’«ochlocratie» (domination de la foule). Pour les tenants du populisme, leurs adversaires ne souffrent de rien moins que d’une «haine de la démocratie», voire du peuple. Le concept est donc âprement disputé, et une théorie du populisme est nécessairement aussi une théorie de la démocratie, nous dit J.-W. Müller. Si le populisme peut sembler démocratique ou relever de la démocratie radicale, il ne l’est pas et tend même, selon l’auteur, à être anti-démocratique.

Une définition du populisme

J.-W. Müller propose de définir le populisme par une attitude «anti-establishment» couplée à un anti-pluralisme, qui se manifeste par la revendication fondamentale d’un monopole moral de la représentation. Selon l’auteur, la critique des élites que l’on attribue communément aux populistes est donc un critère nécessaire mais en rien suffisant. Un homme politique qui adopte une attitude «anti-élite» mais qui ne revendique pas le monopole de la représentation populaire peut être ainsi qualifié de démagogue mais pas de populiste. Le critère décisif du populisme est la prétention à représenter à soi seul l’intégralité du peuple.

Pour J.-W. Müller, le populisme est donc intrinsèquement anti-démocratique car il conteste les fondements de la démocratie moderne : la polyphonie du peuple, la représentation et le pluralisme politiques, la reconnaissance de corps intermédiaires. Dans la conception populiste de la politique, le peuple est envisagé comme étant homogène, moralement pur, et n’ayant rien en commun avec des élites immorales, corrompues et parasitaires. Selon l’auteur, cette vision illustre un rapport préoccupant des populistes à la démocratie : à leurs yeux, tous les autres représentants des citoyens sont d’une manière ou d’une autre illégitimes. Seul le mandat impératif, qui lie les représentants aux instructions du peuple, serait en théorie acceptable : se présentant comme un simple porte-voix, l’homme politique populiste justifie ainsi sa méfiance à l’égard des instances délibératives et pluralistes (parlement ou autres forums), voire son rejet de celles-ci, par l’invocation de la volonté une et clairement reconnaissable d’un peuple authentique. Étant parfaitement à même d’identifier cette volonté, le dirigeant populiste n’a nul besoin d’institutions intermédiaires comme les médias pour communiquer directement avec le peuple. Les populistes préfèrent ainsi l’esprit du peuple, c’est à dire l’intérêt général prétendument évident d’un peuple authentique homogène, à la volonté générale envisagée comme une volonté guidée par un certain nombre d’intérêts. Pour les populistes, celui qui ne se rallie pas à cet esprit du peuple s’exclut de facto du peuple et s’auto-disqualifie pour exercer le pouvoir légitime.

Pour J.-W. Müller, le rapport aux procédures démocratiques, notamment aux élections, illustre de manière significative la relation problématique du populisme à la démocratie. Il est fréquent que les populistes refusent de se plier au verdict des urnes quand ils ont perdu les élections; ils opèrent alors une distinction – absolument fatale pour la démocratie – entre le résultat électoral empirique et le résultat électoral moral. Les populistes invoquent ainsi la «majorité silencieuse» qui n’a pas pu s’exprimer, attaquent les «faux» représentants du peuple, au nom du peuple véritable, et remettent en cause les procédures qui les ont portés au pouvoir.

Une base électorale variable

Comment se caractérise le vote populiste? J.-W. Müller suggère qu’il est simpliste d’expliquer l’essor du populisme par la «colère, le ressentiment, et les angoisses du déclassement» de la population. Ces critères ne permettent pas de comprendre la complexité des comportements électoraux. En effet, les motivations et les représentations du vote populiste sont différentes en fonction des époques et des espaces géographiques. J.-W. Müller souligne par exemple que, jusque dans les années 1970, le populisme était plutôt lié à la paysannerie et à la valorisation du travail de la terre. En Europe comme aux États-Unis, les partis populistes étaient principalement portés par les fermiers qui entendaient défendre leurs intérêts, notamment face aux groupes financiers et industriels.

Le vote populiste a néanmoins évolué et, selon l’auteur, fait désormais l’objet d’un «malentendu transatlantique total» (p. 48). En Europe, le populisme est principalement considéré comme de droite et comme synonyme d’exclusion, alors que sur le continent américain il est plutôt situé à gauche et milite pour l’inclusion des personnes marginalisées par le capitalisme financier dans le système économique et social. Pour J.-W. Müller, cette contradiction n’est qu’apparente : elle illustre simplement le fait que le populisme a des connotations historiques diverses, n’est pas un phénomène récent et ne peut être identifié à une catégorie précise de partisans. Sans nier l’existence d’un vote populiste, l’auteur doute ainsi que l’on puisse définir le populisme à partir des traits distinctifs de son électorat.

De fait, s’appuyant sur des travaux empiriques, l’ouvrage montre que les personnes déclassées et menacées de déclassement ne votent pas forcément pour les partis populistes. L’élément déterminant du choix populiste est souvent moins la situation économique de l’électeur que sa conviction personnelle selon laquelle le pays est «sur la mauvaise pente». Le niveau d’éducation, qui est un des éléments déterminants du revenu, ne suffit donc pas à expliquer le choix populiste.

Le populisme dans la pratique

L’ouvrage s’interroge également sur la capacité de gouverner des partis populistes, et remet au passage en question quelques certitudes. Certains commentateurs se rassurent en effet en affirmant que les populistes, une fois parvenus au pouvoir, perdraient par là même la carte morale que leur assurait leur non-appartenance à une élite jugée corrompue et immorale. D’autres se consolent en avançant qu’ils perdraient toute crédibilité à mesure que leurs solutions simplistes se dissoudraient dans le bain de la réalité politique et économique. Ces scénarios sont pourtant peu réalistes selon l’auteur, car les populistes ont une capacité à se trouver constamment de nouveaux ennemis, et continuent de se comporter en minorité persécutée même lorsqu’ils accèdent aux responsabilités. Cette polarisation de la confrontation politique est propre au style de gouvernement populiste, qui consiste également à s’accaparer la totalité des rouages de l’État, à s’attirer la loyauté du plus grand nombre en pratiquant un clientélisme de masse et à développer une hostilité prononcée à l’égard des acteurs de la société civile, médias en tête.

Ces techniques populistes d’exercice du pouvoir partagent toutes un «légalisme discriminant» nous dit J.-W. Müller, qui revient à appliquer un droit différencié selon les groupes auxquels on a affaire et que résume bien la formule de Kurt Weyland : «Tout pour mes amis; pour mes ennemis, la loi». Cette logique a ainsi poussé des dirigeants populistes comme Chavez ou Orbán à créer une Constitution exclusive, c’est-à-dire une constitution au service d’un seul parti. L’idéologie et la praxis s’engrènent, se recoupent et permettent aux populistes de justifier leurs actions dans un langage qui a des apparences démocratiques et dont la dimension morale est à leurs yeux indiscutable. En raison notamment de cette dimension morale, il ne suffit pas d’opposer au populisme des arguments rationnels pour lui faire échec; il faut une approche innovante, développée dans l’ultime partie de l’ouvrage.

Confronter le populisme

Centré sur l’Europe, le dernier chapitre aborde les différentes stratégies de réponse au populisme, celles qui semblent vouées à l’échec et celles qui paraissent efficaces. Pour l’auteur, la meilleure tactique consiste à rechercher le débat franc et direct avec les populistes, ériger un cordon sanitaire ne faisant que renforcer leur mise en scène d’acteurs politiques persécutés. En amenant les populistes à intégrer le cadre du débat démocratique, les démocraties peuvent espérer mettre à mal le monopole de la représentation du peuple qu’ils revendiquent.

Contrairement à ce que certains commentateurs affirment, il n’existe pas de réservoir potentiel d’électeurs naturellement favorables au populisme; sa montée peut être jugulée et réduite à portion congrue, mais à condition de l’attaquer frontalement, c’est-à-dire en lui répondant, et non en esquivant les critiques contre la démocratie représentative qu’il formule. Pour ce faire, les démocrates doivent au préalable définitivement abandonner au moins deux idées fausses, abondamment relayées par les populistes parce qu’elles renforcent leur thèse décliniste. La première, c’est qu’il y aurait eu un âge d’or de la démocratie en Europe occidentale au cours duquel les citoyens auraient participé bien plus activement à la vie politique, et durant lequel l’action publique bénéficiait de marges de manœuvre bien plus importantes, les électeurs voyant leurs desiderata rapidement mis en œuvre. La seconde, c’est que jadis l’Europe n’exerçait aucun contrôle supranational, alors que l’architecture antitotalitaire de l’après-guerre prévoit dès le départ des limites à la souveraineté populaire, avec notamment la création de la Cour de Justice de l’Union Européenne en 1952 et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 1959. Pour J.-W. Müller, le populisme nous oblige effectivement à réfléchir aux fins de la démocratie, et aux failles de notre modèle démocratique; mais la crise de la démocratie représentative ne doit pas être combattue en reprenant la rhétorique et les diagnostics erronés des populistes.

Un «populisme de gauche» pourrait-il constituer une réponse à la montée du populisme de droite en Europe? Ce «contre-populisme» ferait fond sur la colère suscitée par le consensus néo-libéral chez les citoyens, mais pour mieux détourner de la droite. Ce tableau serait une «vision d’horreur» pour J.-W. Müller : des populistes de droite feraient face à des populistes de gauche, chaque camp se prévalant de sa conception d’une seule volonté authentique du peuple pour revendiquer le pouvoir. Le résultat serait une Europe intrinsèquement anti-pluraliste et antipolitique. Pour permettre l’avènement d’une Europe démocratique et non populiste, J.-W. Müller estime que les Européens devront opérer des arbitrages nécessairement douloureux entre l’intégration économique, la souveraineté nationale et la démocratie. Si ils veulent continuer d’avancer sur la voie de l’intégration, il leur faudra alors renoncer à une part de démocratie nationale au profit d’une démocratie supranationale.

Populistes de droite et de gauche : tous les mêmes?

Le populisme est donc un anti-élitisme associé à un anti-pluralisme, qui se manifeste par la revendication d’un monopole moral de la représentation populaire. Si l’ouvrage ambitionne de développer un concept de populisme précis – un idéal-type permettant d’opérer des distinctions entre des phénomènes politiques existants – le manque de définition des concepts-clés convoqués complique la compréhension du propos. On regrettera notamment l’absence d’une théorie générale développée de la démocratie qui aurait pourtant permis de mieux appréhender la menace que constitue le populisme pour notre modèle de démocratie représentative. Par ailleurs, le dernier chapitre consacré à la réponse aux populismes aurait pu bénéficier d’une argumentation plus étoffée et précise quant aux propositions nécessaires et envisageables pour endiguer la «vague» populiste.

L’ouvrage aurait également gagné à distinguer plus clairement les motivations et l’évolution du vote populiste selon les périodes et les pays, afin de mieux comprendre les raisons du «malentendu transatlantique». Sur ce point, une attention plus particulière aurait pu être portée à la montée respective du populisme de droite aux États-Unis et du populisme de gauche en Europe, car elle bouleverse les représentations traditionnelles évoquées dans l’ouvrage. Si pour l’auteur, la perspective historique et les travaux empiriques démontrent que la caractérisation des électeurs ne suffit pas à définir le populisme, on peut s’interroger sur la pertinence d’une approche qui considère que le populisme ne saurait être mis en rapport avec des contenus politiques spécifiques et ne saurait être défini par eux.

L’auteur envisage en effet le populisme comme une conception bien précise de la rhétorique et de la pratique politique, réservant par conséquent peu de lignes à la question des contenus politiques. Cette dernière est pourtant fondamentale, dans le cas notamment des pays européens, car les populismes de droite et de gauche, qui poursuivent des finalités politiques différentes, ne peuvent y être complètement assimilés. L’auteur le reconnaît d’ailleurs implicitement à l’issue de son ouvrage lorsqu’il définit la différence entre démocrate et populiste comme le conflit «entre ouverture et clôture, entre avocats de l’intégration et partisans de la démarcation». Or il le rappelle lui-même, le populisme de gauche, sur le continent américain ou européen, privilégie plutôt l’intégration et s’inscrit dans une logique d’ouverture. Les mouvements européens comme Podemos ou Siriza ne sont ainsi pas anti-européens et ne rejettent pas l’idée d’une intégration européenne.

Par ailleurs, en affirmant «qu’il n’existe tout simplement pas aujourd’hui de théorie démocratique, à la fois rigoureuse et largement acceptée, qui permettrait de définir le peuple, le demos» (p. 126), l’auteur se contente de définir la démocratie comme un processus permettant de négocier l’appartenance au demos. Outre le fait qu’il est pour le moins curieux d’aborder la question du populisme sans tenter de définir le peuple, ce choix, qui vise à légitimer la définition du populisme avancée dans l’ouvrage, ne permet pas d’appréhender pleinement la complexité du phénomène, particulièrement dans la variété de ses manifestations contemporaines européennes. Les populistes de droite et de gauche ne représentent peut-être pas, à cet égard, la même menace pour la démocratie.

par Hervé Berville, le 19 avril 2017

2 réponses »

  1. Article paru dans L’Express

    PRESENTATION :

    Le lire sous l’angle de notre question:

    Combattre le populisme certes. Est ce la seule priorité ? Quels objectifs doit on se donner pour revivifier notre démocratie et redonner de l’efficience à l’action publique ?

    ARTICLE

    « JE FAIS LE PARI QUE LE DISCOURS POPULISTE SERA DÉFIÉ PAR LA RÉALITÉ »

    Entretien Claire Chartier et Dominique Reynié

    le 31 mai 2020

    « Ce moment a montré de manière emblématique combien est intenable le discours de négation de la science porté par les populistes », estime le politologue Dominique Reynié.

    Les populistes peuvent se réjouir du retour en grâce de l’Etat-nation et de la souveraineté. Mais leur satisfaction ne pourrait n’être que de courte durée.

    C’est une interrogation récurrente ces dernières semaines : les régimes populistes tirent-ils profit du coronavirus ? Selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et professeur à Sciences Po, les réponses apportées à la crise, spécialement par l’Union européenne, les confronteront rapidement aux limites de leur discours.

    Le Covid bénéficie-t-il aux mouvements et régimes populistes ?

    J’observe d’abord que leur critique systématique des « sachants », des élites intellectuelles ou scientifiques, se heurte là une réalité irréductible : la lutte contre le Covid suppose la découverte par les chercheurs de traitements appropriés, voire d’un vaccin. Nous redécouvrons combien notre confort personnel et le progrès de l’humanité dépendent de notre degré de connaissance scientifique du monde, et en particulier du vivant. Il s’agit donc d’une dépendance à l’égard des conditions de la vérité ; l’efficacité d’un traitement médical doit faire l’objet d’une évaluation scientifique. Cela prend du temps, cela suppose le respect d’une méthode précise, le contrôle par des personnes compétentes, la publication des résultats dans des revues spécialisées afin de soumettre le résultat au jugement des pairs, etc.

    Dans la rhétorique populiste, la vérité d’un discours est contenue dans la force et la conviction avec lesquelles il est énoncé. Je ne prends pas Donald Trump pour un président aussi caricatural que je le lis souvent, mais il faut admettre qu’il a été à l’origine d’un épisode stupéfiant devenu fameux : on l’a vu, en conférence de presse, se lancer dans une liste de remèdes manifestement sortis de son imagination et destinés à combattre le Covid-19.

    Ce moment a montré de manière emblématique combien est intenable le discours de négation de la science porté par les populistes. Les consultations populaires, la démocratie participative ou la démocratie directe ne nous aideront pas à mettre au point une riposte virologique, et on ne peut valider une proposition thérapeutique par référendum.

    La catastrophe économique liée au coronavirus leur offre toutefois une occasion en or de torpiller les gouvernements en place, non ?

    Sur ce point, on ne peut pas exclure que l’argumentaire populiste sorte renforcé dans un premier temps, mais ce sera en raison des effets économiques et sociaux de la pandémie. Nous entrons dans une période où les oppositions, quelles qu’elles soient d’ailleurs, peuvent tirer profit de la crise en faisant oublier la raison première de la catastrophe – la crise est d’abord sanitaire, l’émergence du virus n’a rien à voir avec les performances de tel ou tel gouvernement européen.

    Mais en effet, à partir du moment où l’on passera aux conséquences de la pandémie, pour mettre en avant le chômage, le recul du pouvoir d’achat, etc., nous pourrons alors voir monter une fièvre souverainiste, une nouvelle poussée du discours populiste au sein du discours politique. C’est en réalité déjà à l’oeuvre : la plupart des partis modifient leur programme et leurs propositions, parfois loin de leurs lignes idéologiques, pour s’aligner sur ce qu’ils croient voir monter dans l’opinion.

    Où il est question de repli national et de frontières closes…

    Oui, mais le Covid-19 est devenu une figure de la globalisation, et cette globalisation apparaît comme une réalité imparable, inévitable. La pandémie montre la porosité de l’univers, l’impossibilité de rester à l’écart du monde, et ce, chacun peut le vivre dans son quotidien, où qu’il soit sur la planète, de façon presque expérimentale. On voit bien que la mondialisation ne se résume plus au déplacement des humains, des capitaux ou des marchandises. Nous savons désormais que nous sommes à la merci de crises globales, de nature financière, sanitaire, terroriste, migratoire, etc. et qu’elles ne peuvent se régler que par une mutualisation des forces.

    Je fais le pari que le discours populiste prônant la mise à l’écart du monde va se trouver défié par cette réalité. Les frontières ne peuvent pas rester durablement fermées. Le monde entier renoue déjà avec l’envie d’acheter, de vendre, de circuler, de s’affairer pour assurer son quotidien. Voyez le protectionniste Donald Trump : il a été obligé de rouvrir en partie ses frontières pour importer du matériel sanitaire chinois.

    La difficulté de l’UE à trouver une réponse concertée dans les premiers temps de la crise ne va-t-elle pas donner de solides arguments aux populistes, europhobes notoires ?

    En Europe, l’évidence va s’installer que nous ne pouvons pas espérer une sortie de la crise sans la puissance de l’Union européenne. Le procès qui lui a été fait d’une inertie de départ ne tient pas. Elle n’a pas failli, pour la bonne raison qu’elle n’a pas de compétence en matière sociale et sanitaire. Pourquoi ? Parce que les États, notamment en raison de la pression exercée par cette opinion ici souverainiste, là populiste, ailleurs les deux, n’ont pas voulu qu’il en soit ainsi.

    Comment auraient réagi les partis populistes si, par exemple en septembre 2019, il avait été question de bâtir une Europe de la santé ? Nous aurions vu une levée de boucliers, accompagnée de cris furieux contre ce qui aurait été assimilé à une « libéralisation » du secteur, à une menace mortelle pesant sur des modèles sanitaires performants, la France se rangeant d’elle-même parmi les meilleurs, sans lésiner sur les compliments…

    Plus encore, les populistes devront faire oublier que la Commission européenne a proposé un plan de relance de 750 milliards d’euros avec des conditions très favorables aux pays les plus touchés, et que la Banque centrale européenne injecte massivement des euros pour amortir la crise, ce qui, sans préjuger de la suite, est un grand soulagement en France, en Italie ou en Espagne.

    C’est souvent dans des pays qui connaissent une forte présence populiste que la proposition franco-allemande sur la mutualisation des dettes a soulevé le plus de réactions d’espoir. Les populistes vont devoir préciser leur position sur l’Europe, faire connaître leurs solutions. Plus encore, les sommes en jeu sont l’expression d’une puissance dont aucun pays n’est plus capable, peut-être à l’exception de l’Allemagne, mais l’Allemagne est dépendante d’une Europe en bonne santé économique.

    On peut y voir la démonstration que la puissance encore disponible sur le vieux continent dépend d’une étroite coopération entre les États. Les populistes sont confrontés aux limites de leur discours, dont la colonne vertébrale repose sur l’idée de séparation. Aujourd’hui, le mot-clé est celui de « mutualisation ». Il me semble que l’Europe européanise les populistes. Les citoyens des pays membres ont conscience de la modestie de leur puissance.

    L’Euro est un frein à leur ascension, dites-vous. Pourquoi ?

    Avec la Fondation pour l’innovation politique, j’ai mené une enquête dans chacun des 19 pays de la zone euro, où les populistes sont très influents, les résultats sont librement téléchargeables (page 114 du tome I de notre étude Démocraties sous tension) : l’attachement à l’euro (62%) domine largement l’attachement à l’Europe (49%). La cause est simple et forte : l’euro est reconnu comme une réalisation européenne, dont l’utilité est empiriquement vérifiable. Pour préserver leur patrimoine matériel personnel, les Européens font désormais confiance à leur monnaie européenne, mutualisée, l’euro.

    L’euro, au moins tant qu’il tient, constitue donc un puissant verrou à la progression des populistes. En France comme ailleurs, ce n’est pas un « plafond de verre » qui bloque leur ascension, mais ce que j’appelle un « plafond monétaire », c’est-à-dire le désir majoritaire de ne pas tout perdre dans une élection : assurances vie, fonds euros, valeur de son patrimoine ; c’est la conviction partagée par les Européens que tout cela fondrait comme neige au soleil si l’euro venait à disparaître. Là aussi, c’est l’idée que la mutualisation est préférable à la séparation.

    Victor Orban qui fait voter un amendement interdisant la critique de la gestion du Covid-19 par son gouvernement ; Rodrigo Duterte, président des Philippines, lançant, à propos de ceux qui ne respectent pas le confinement : « Tuez-les par balle »… Le coronavirus n’offre-t-il pas l’occasion aux régimes populistes de libérer leurs penchants autoritaires ?

    Dans tous les systèmes politiques, une pandémie fournit des raisons légitimes de remettre en place des mécanismes de contrôle. Dans une démocratie comme la nôtre, le confinement a bel et bien été obligatoire. Bien sûr, dans les pays autoritaires, cette dimension, déjà présente, peut être exacerbée. On a pu le voir dans les pays de l’Europe centrale et orientale. Mais n’oublions pas que chaque pays possède son expérience existentielle. Des pays comme la Hongrie, la Pologne, la République tchèque ou encore les États Baltes, ont de bonnes raisons de craindre l’Histoire, de se sentir exposés aux risques de démantèlement. Ils ont souvent le sentiment d’avoir été dépecés, écrasés, après l’une et l’autre des deux guerres mondiales.

    Les pays d’Europe centrale et orientale forment un ensemble fragile et vieillissant, où sont devenus
    extrêmement sensibles des sujets comme l’immigration, l’islam, les conflits interculturels, la perte de ce que je nomme le « patrimoine immatériel », qu’ils considèrent que nous avons abandonné, dans l’ancienne Europe de l’Ouest. Mais ce sont des sociétés vivantes. En Pologne, la société civile résiste fortement par son attachement à l’Europe. Il en va de même en Hongrie, où la popularité d’Orban n’a pas empêché la défaite de son parti à la mairie de Budapest, à l’automne 2019.

    Comme les Polonais, les Hongrois savent bien que l’horizon de la Hongrie, si ce n’est pas l’étroite coopération européenne, sera la ferme domination de la Chine. Et je ne suis pas sûr qu’ils jugent réjouissante une telle perspective. De fait, Orban lui-même sait et dit qu’il ne veut pas quitter l’Union européenne. La crise du Covid-19 pourrait amener les Européens à souhaiter réaffirmer leur solidarité dans un monde plus globalisé que jamais.

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