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L’instrumentalisation des peurs et leur médiatisation

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Comment débattre des sujets qui font peur ? Compte rendu de la conférence Youmatter – ANDRA

Clément Fournier – Rédacteur en chefYoumatter

Comment débattre démocratiquement des sujets qui suscitent la peur ? C’était le sujet de la conférence organisée par Youmatter en partenariat avec l’ANDRA le 2 juin dernier. Retour sur des échanges en plein dans l’actualité.

“Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours.” C’est par ces mots que Greta Thunberg s’adressait en 2019 à l’Assemblée Général de l’ONU à propos du changement climatique. La peur, la panique. Un champ lexical qui semble plus que jamais au coeur de l’actualité.

Crise climatique, extinction de la biodiversité, récession économique, mais aussi nucléaire, vaccins, OGM, nano-technologies… De nombreux sujets de société suscitent aujourd’hui la peur. Au point qu’il est parfois difficile d’en débattre, d’en parler, de s’informer.

C’est pour débattre de ces questions liées à la peur dans les débats de société que nous avions réuni le 2 juin dernier Sylvestre Huet, journaliste spécialisé dans les sujets scientifiques, Mathias Girel, (ENS), philosophe spécialiste des fake news, de la vérité et des relations entre science, vérité et démocratie, et Didier Heiderich, expert en communication sensible, communication de crise, et communication sur les réseaux sociaux. Alors, comment débattre des sujets qui font peur ? Voici un compte-rendu de cette discussion passionnante.Ce compte rendu se veut une synthèse argumentée des échanges, réalisée par la rédaction de Youmatter. Il ne reflète pas nécessairement l’opinion ou les déclarations exactes des participants.

Comprendre la peur et ses racines

Contrairement à ce que pourraient laisser penser les mots de Greta Thunberg, ou l’émergence de courants comme la collapsologie, la peur n’est pas une réalité nouvelle dans les débats de société. Les sorcières, le nouveau millénaire, la guerre nucléaire : chaque époque se structure autour de ses angoisses.

Si notre époque semble plus particulièrement structurée par les thématiques anxiogènes, c’est peut-être parce qu’une certaine croyance en l’avenir s’est dégradée. Après des décennies dominées par l’idée du progrès et d’un certain sens de l’Histoire, la confiance semble perdue. La convergence des crises (climatiques, sociales, économiques) arrive après qu’une grande partie de nos partie des modèles structurant nos sociétés aient montré leurs limites : le modèle néo-libéral, celui du progrès technologique, et même d’une certaine façon, celui de la connaissance scientifique.

Nous prenons conscience aujourd’hui que nous ne maîtrisons pas tout autant que nous le pensions. Des phénomènes comme le réchauffement climatique semblent hors de contrôle, nos technologies sont si complexes que nous avons le sentiment de ne plus les maîtriser, nous ne comprenons plus très bien les conséquences de nos choix collectifs (OGM, géo-ingénierie)… Même la science (l’exemple des débats sur l’hydroxychloroquine l’a bien montré) n’a pas immédiatement toutes les réponses. C’est dans cette incertitude, dans ce doute, que naît la peur.

L’instrumentalisation des peurs et leur médiatisation

Plus que jamais, la peur est aussi le sujet de toutes les batailles idéologiques. De nombreux acteurs sociaux, économiques et politiques manient les peurs pour servir leurs agendas : certains insisteront sur la peur de l’immigration quand d’autres joueront sur la peur du nucléaire et d’autres encore sur celle des vaccins. Et pourtant, si toutes les peurs ont leur raison d’être, elles ne sont pas toutes “justifiées” sur le plan scientifique. D’autres encore tenteront d’étouffer des peurs pourtant légitimes, maniant le lobbyisme et la stratégie du doute.

Fake news, informations erronées, déformées, exagérées ou cachées… Les sujets anxiogènes font malheureusement souvent l’objet d’un débat public biaisé et improductif. Il faut dire que le système médiatique ne dispose pas exactement des bonnes armes pour diffuser une parole nuancée et vérifiée, surtout quand l’émotion joue dans les discussions. Pris dans une course permanente à l’audience (seul moyen d’assurer leur subsistance dans un monde médiatique laissé aux forces de la concurrence privée), peu d’acteurs médiatiques ont le temps de creuser suffisamment ces thématiques complexes. Peu sont ceux qui ont la possibilité de donner la parole à des experts légitimes et reconnus.

Conséquence : le débat se polarise et une grande partie des arguments pertinents disparaissent dans ce qui ressemble de plus en plus à une guerre d’émotions. Les bonnes sources d’informations, celles qui permettent de prendre du recul, sont moins visibles, noyées dans le flot artificiel des algorithmes des réseaux sociaux.

Comment changer d’approche face aux sujets qui font peur ?

Il y a donc urgence à changer notre façon de débattre de ces thématiques suscitant la peur. Et le problème est systémique à tel point que cela risque de demander des efforts considérables. On peut imaginer plusieurs pistes, à mener de front :

  • Les médias doivent sans doute être réformés, notamment en améliorant les systèmes garants d’une information pluraliste et indépendante, plus libre sur le plan financier. Il est nécessaire de donner plus de moyens aux organismes de presse et d’investigation, afin qu’ils puissent creuser les sujets et trouver des informations valides sur le plan scientifique.
  • Il faut aussi sans doute développer une forme d’éducation citoyenne autour des enjeux scientifiques et techniques (ceux qui bien souvent suscitent la peur). Pas seulement une formation initiale pour comprendre les ordres de grandeur, mais une formation tout au long de la vie, pour s’assurer que les avancées de la connaissance scientifique infusent dans la société. Une manière aussi de développer l’esprit critique.
  • Il faut aussi, évidemment, un investissement des acteurs institutionnels et scientifiques pour aller vers une communication plus claire, plus transparente, afin de reconstruire une relation de confiance avec le citoyen. Une communication scientifique démocratisée, mieux expliquée, délestée des accusations de lobbying ou de fraude.

Parmi les exemples récents qui peuvent servir d’exemple à une communication, ou plutôt un dialogue, plus serein sur les sujets qui suscitent la peur, on peut ainsi souligner l’initiative éclairante de la Convention Citoyenne pour le Climat. Faire dialoguer scientifique, citoyens et institutionnels, pour co-construire des solutions viables sur le plan scientifique et politique tout en étant socialement acceptable : n’est-ce pas là ce qui manque finalement au débat public, en particulier sur des sujets qui suscitent la peur collective.

Retrouvez l’intégralité des échanges sur la chaîne YouTube Youmatter :https://youmatter.world/app/plugins/complianz-gdpr/assets/video/youtube-placeholder.mp4?cmplz=1Click to accept marketing cookies and enable this content

3 réponses »

  1. Xavier A.

    Article très intéressant, questions bien posées. Greta Thunberg nous dicte la peur; « je veux que vous ayez peur ». Humanisme à l’opposé de ce que le Pape Jean-Paul nous disait voici quelques années: « N’ayez pas peur ! ».
    Deux slogans aux antipodes. Chacun sait que la peur qui peut-être salvatrice, généralement paralyse, glace, pousse au délire. La « non peur » pour sa part, ouvre au besoin de connaître, de découvrir mais aussi à l’élévation de l’esprit, la transcendance, la spiritualité. Donne l’espoir, stimule la vie!
    La gouvernance par la peur existe depuis toujours notamment dans les religions où le chaos apparaît soit comme punition soit comme finalité!
    Peur de Dieu encore présente sur terre, peur des esprits, du nucléaire, du réchauffement climatique, peur de l’apocalypse, des fureurs de la Terre mais aussi peur que le ciel nous tombe sur la tête. En tout cas, elle sclérose les cerveaux et la réflexion, l’intelligence. Force est de constater que le philosophe René Descartes ne nous a pas laissé la réflexion « ayons peur-habet timor ». Il nous a légué « Dubito ergo cogito, cogito ergo sum », y est adjoint « sum ergo Deus est ».
    Comment peut-on se soumettre à 1 Greta Thunberg?
    Sa maladie mentale est aussi visible que celle d’A. Hitler.

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  2. Séverine Landais, PhD

    Un point important : « Il faut aussi sans doute développer une forme d’éducation citoyenne autour des enjeux scientifiques et techniques (ceux qui bien souvent suscitent la peur). Pas seulement une formation initiale pour comprendre les ordres de grandeur, mais une formation tout au long de la vie, pour s’assurer que les avancées de la connaissance scientifique infusent dans la société. Une manière aussi de développer l’esprit critique. »

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