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Peter Sloterdijk : « La fiscalité obligatoire abolit le citoyen »

"Repenser l'impot" de Peter Sloterdijk. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni (editions Libella/Maren Sell).
« Repenser l’impôt » de Peter Sloterdijk. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni (éditions Libella/Maren Sell). © Ulf Andersen/Epicureans

ENTRETIEN

Propos recueillis par Élisabeth LévyPublié le 23/02/2012 à 00:00 | Le Point.fr

Le Point : Votre critique de l’impôt ne traduit-elle pas tout simplement votre conversion à l’ultralibéralisme ?

Peter Sloterdijk : C’est ce dont j’ai été accusé par quelques-uns qui n’ont rien compris à ce que j’avais écrit ! Je crois au contraire qu’il est urgent de repenser la gauche en termes de générosité plutôt que de contestation. Pour cela, il faut repartir du sens profond de la Révolution française, qui était d’élever le peuple dans sa totalité au rang d’une aristocratie, alors que les privilèges de la vieille noblesse étaient devenus insupportables. Malheureusement, l’interprétation dominante a consisté à identifier le peuple à ses tendances les plus vulgaires. Et, depuis deux siècles, l’Europe est à la recherche de sa noblesse perdue. Pour la retrouver, on doit réinterpréter l’impôt comme un don démocratique. Il ne s’agit pas nécessairement de changer les procédures, mais de mener une révolution psycho-politique qui fera comprendre aux citoyens qu’ils ne sont pas seulement des contribuables contraints de céder une partie de leurs propriétés à la caisse commune.

C’est pourtant la définition du contrat social, dans lequel chacun renonce à une partie de sa souveraineté – et par extension de son droit de propriété – en échange de la protection étatique.

C’est une très belle description d’un fantasme constitutif de la société moderne, mais, dans la réalité, ce noble échange n’existe pas. Notre tradition, c’est la trésorerie au pouvoir.

N’est-ce pas le fondement de la démocratie moderne ? Après tout, le vote de l’impôt est l’acte de naissance des Parlements…

C’est tout le problème : on a réduit la démocratie à une fiscocratie. Il est absurde de croire que la contrainte fiscale pourrait fonder le lien social primordial. S’y accrocher, c’est prolonger le règne de l’absolutisme.

Dans vos précédents ouvrages, vous expliquiez que les affects érotiques ou avides l’avaient emporté sur les affects thymotiques ou héroïques. Vous affirmez maintenant que la fière volonté de donner peut l’emporter sur celle de prendre. Ce pari sur la générosité n’est-il pas un peu risqué ?

C’est risqué, mais parier exclusivement sur l’avidité serait bien plus risqué encore. L’éros vulgaire au pouvoir ne correspond nullement aux besoins profonds de la psyché républicaine. Depuis l’invention de la société civile consécutive aux révolutions de la modernité, le discours officieux a consisté à dire aux citoyens : « Les seules choses qui soient sûres en ce monde et sur lesquelles nous pouvons compter, ce sont votre avidité et votre tendance à fuir les obligations dictées par le bien commun, en somme la bassesse de votre éthique. » La modernité avait pourtant libéré une dimension éthique pour politiser les impulsions nobles des citoyens. Ce qui justifiait que l’on coupât les têtes des aristocrates, c’était de pouvoir substituer au contenu de ces têtes perdues le psychisme d’un peuple civilisé. Dans ses débuts, la Révolution française ne fut pas un mouvement généré par l’avidité bourgeoise, mais l’explosion d’une générosité populaire telle qu’on ne l’avait jamais observée auparavant.

La démocratie réelle aurait-elle coupé net cet élan de générosité ?

Le pari est ouvert depuis deux cents ans. Mais les penseurs français n’ont pas exploré cette voie, à la seule et notable exception de Marcel Mauss, dont la thèse sur le don comme moteur du lien social suscita de violentes controverses. Presque personne n’a compris la double nature et le mystère du don, qui réunit spontanéité et contrainte. Et c’est ainsi que la société moderne en Europe a oublié l’art de la générosité. Pour repenser l’impôt, il faut comprendre que le même geste peut être simultanément volontaire et obligatoire. L’impôt n’est pas une aumône ni un caprice des riches – il incarne le paradoxe du don nécessaire.

Votre pari sur la générosité ne revient-il pas, justement, à réhabiliter la charité que les sociétés démocratiques avaient remplacée par la solidarité nationale ?

Absolument pas ! Je milite pour que la générosité soit représentée au « parlement de nos désirs ». Aujourd’hui, les affects nobles sont en quelque sorte une opposition extra-parlementaire cantonnée aux ONG, au charity business ou aux caprices de quelques fous qui prétendent s’élever au-dessus de la moralité commune. Il faut les réintégrer dans le jeu et en finir avec la cochonnerie organisée d’une bagarre permanente entre un fisc qui prend trop et un contribuable qui ne cherche qu’à protéger sa fortune de l’État. Une fois qu’on a compris que le don démocratique est à la fois nécessaire et volontaire, on voit à quel point le système actuel est avilissant.

Si la fiscalité relève de la générosité, peut-on encore définir l’État comme le détenteur du monopole de la contrainte légitime ?

Cette définition webérienne s’inscrit dans la tradition de l’étatisme absolutiste, dépourvu de tout ancrage dans le psychisme des citoyens. Si l’État est perçu par la plupart des citoyens comme un monstre étranger à leurs intérêts vitaux, cela tient au fait que l’impôt n’est pas compris comme un geste généreux des citoyens, mais comme une contrainte perverse. Autrement dit, au motif de créer un consensus civique, l’État abolit la citoyenneté, qui se résume largement à payer des impôts. La fiscocratie ne connaît pas de citoyen donneur, elle ne connaît que des débiteurs. Voilà pourquoi on a une gauche aussi minable et une droite tout aussi stérile, incapables de concevoir le rapport entre les citoyens et l’État, et celui des citoyens entre eux, dans la grammaire de la générosité.

En somme, si nombre de riches pratiquent sans vergogne l’évasion fiscale, ce n’est pas par égoïsme, mais parce qu’ils font exactement ce que le système attend d’eux ?

Psychologiquement, les riches vivent toujours sous l’Ancien Régime, quand l’État exploitait ses propres citoyens. Au XXe siècle, le IIIe Reich renouvela le pillage archaïque en accaparant la fortune de ses citoyens juifs, satisfaisant l’esprit de butin qui, sous les bonnes manières civilisées, semble être une constante presque innée chez les mâles du genre humain – les femmes étant plutôt caractérisées par l’esprit de la collection qui se manifeste dans le shopping. Notre époque interdisant le pillage extérieur – à l’exception de celui des ressources animales -, il ne reste que la pression fiscale sur la propre population.

Vous fustigez l’esprit jacobin de la « vieille gauche » qui désigne les riches comme les nouveaux scélérats, comme vous l’aviez remarqué lors de l’affaire DSK.

On retombe là dans le ressentiment classique. Spinoza disait qu’il ne faut jamais fonder son comportement – et surtout pas l’action politique – sur les passions tristes. Si on veut servir la cause du peuple, on doit filtrer les affects politiques de toute rancoeur et de tout esprit de revanche. De plus, d’un point de vue comptable, l’augmentation du taux d’imposition des riches ne rapporte pratiquement rien. Il faut s’occuper du bloc central de la société, c’est-à-dire, en France, de ces 20 millions de foyers qui fournissent la quasi-totalité des revenus de l’État.

Sauf que ni les « ultrariches » ni les classes moyennes, qui leur vouent une détestation féroce, ne semblent animés par la générosité démocratique que vous appelez de vos voeux.

Le problème est que les dons versés à l’État sont considérés comme des contributions forcées – presque comme un pillage légal. D’où le refus des uns et le ressentiment des autres. Les bénéficiaires ne savent plus rien et ne veulent plus rien savoir des donneurs quand il faudrait que la main qui reçoit ressente la chaleur humaine de la main qui donne. La fiscalité contraignante a fait disparaître la générosité et la gratitude en même temps. Le discours français sur la richesse est marqué par une effroyable méchanceté – un très mauvais présage pour l' »après-Sarkozy ».

Que devient la justice, dans tout ça ? Renoncez-vous à la redistribution qui consiste, que vous le vouliez ou non, à prendre aux riches pour donner aux pauvres ?

D’abord, je le répète, on prend surtout aux couches moyennes pour donner aux défavorisés. Ensuite, votre formulation biaisée indique bien que nous ne sommes pas sortis du paradigme religieux et que l’État est une nouvelle forme d’Église. Dans Les deux corps du roi, Ernst Kantorowicz montre que les juristes de la monarchie justifiaient la permanence du fisc en termes religieux – comme le roi, le fisc ne meurt jamais. Il faut ajouter que le geste le plus problématique de la Révolution française fut la vente des biens de l’Église : pour tous ceux qui dépendaient du premier système social en France, celui de la charité catholique, les conséquences furent terribles. Contraint de pallier sa disparition, l’État est devenu, sans jamais l’avouer, une Église sociale – mais qui pratique l’aumône forcée. Et la charité d’État est impitoyable ! Finalement, la sécularisation de l’État et du fisc, tenus pour des entités sacrées et immortelles, n’a jamais eu lieu. Il est temps de la mener à bien pour faire advenir, enfin, le citoyen rêvé par la Révolution française.

Repenser l’impôt, de Peter Sloterdijk. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni (Libella/Maren Sell, 230 p., 20 euros).

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