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L’impact de la peste athénienne sur la démocratie: quelles lecons?

PRÉSENTATION

Atlantico publie le 20 juin un article de Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Guylain Chevrier revient sur la terrible épidémie survenue à Athènes entre 430 et 426 avant J.C..

Il évoque notamment le confinement instauré par Périclès et relate comment la résilience du peuple grec s’est exprimée à travers les institutions démocratiques.

Extrait : déraison plus que raison

« Plutôt que sur la raison, Thucydide insiste surtout sur la déraison que provoque l’épidémie. Dans un contexte où on mourrait en pluie et de façon horrible, et où « Toute science humaine était inefficace » (…) « Nul n‘était retenu par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. On ne faisait pas plus cas de la piété que de l’impiété. » »

Extrait : résilience

« Face à cette situation, qui aurait pu conduire à la perte de confiance et à se livrer à l’ennemi, à la déchéance collective définitive, Périclès, qui était en perte de crédit, su trouver les mots pour réveiller le citoyen qui s’était replié derrière le malheur, par un discours de vérité remobilisant les forces. Il appelle au courage face à l’adversité, mais il le fait surtout en jouant franc jeu : « Je m’attendais bien à voir votre colère se manifester contre moi ; j’en connais les raisons. Aussi ai-je convoqué cette assemblée… » Il fait le choix de la consultation démocratique de son peuple. Il fait appel à l’amour de la patrie, au discernement de l’intérêt public. Il n’élude pas la question de l’épidémie, bien au contraire, il l’évoque pour désamorcer la peur qu’elle inspire et conduit à l’irrationnel, pour ramener à la raison : « Un seul événement a déconcerté nos prévisions : ce mal terrible, qui est venu s’ajouter à nos autres maux… » »

ARTICLE

Ce que nous apprend la peste athénienne sur l’impact des épidémies sur la démocratie

Atlantico.fr : Quelle a été la place de la raison dans le confinement instauré par Périclès ? 

Guylain Chevrier : Tout d’abord posons le décor. L’épidémie terrible qui sévit à Athènes entre 430 et 426 avant J.-C, qu’on désigne du nom de « peste », a pu être tout aussi bien la variole, le typhus ou la fièvre typhoïde, selon les interprétations. Elle a fait de nombreuses victimes, jusqu’à un tiers sans doute de la population, cette dernière étant estimée à environ 250.000 à 300.000 individusCe fléau s’abat sur la cité dans un contexte particulier, celui d’une guerre avec une autre cité, Sparte. Elles se disputent l’influence sur la Grèce, auxquelles les autres cités sont affiliées. Le conflit oppose la ligue de Délos, menée par Athènes, et la ligue du Péloponnèse, menée par Sparte, d’où le nom de « Guerre du Péloponnèse ». Elle se déroule entre 431 et 404 avant J. -C. Sparte était considérée face à la cité démocratique Athènes comme l’inverse, la cité oligarchique par excellence (dominée par une classe restreinte de privilégiés).

Le démos (peuple) n’y jouait qu’un rôle secondaire, l’autorité étant entre les mains de deux rois et d’un directoire de magistrats élus, qui en étaient le véritable gouvernement. Périclès qui personnifie presque à lui seul l’héritage de l’Athènes démocratique, fut lui-même emporté par l’épidémie. Une épidémie qui joua un rôle certain dans la défaite et le déclin d’Athènes. Elle survient au moment même de l’apogée de la cité, fournissant une sorte de contraste saisissant. Une tragédie humaine qui invite à la réflexion, au regard de la période que nous vivons, marquée par une pandémie. Bien sûr, avec les précautions qu’engagent ce genre de rapprochement entre les temps. 

Athènes est devenue une véritable démocratie grâce à Périclès, qui va l’imposer par son influence politique. Mais c’est l’aboutissement d’un processus enclenché bien plus tôt, d’une histoire grecque. Un tournant capital dans l’histoire humaine. La création d’institutions collectives confiant au démos, un peuple de citoyens, le gouvernement de la cité, libre de choisir son destin. En étaient exclus les femmes, les étrangers et les esclaves, mais dont le sort n’était pas meilleur ailleurs.

Cela étant, avec le recul de l’histoire, sans ce point de départ, ils n’auraient sans doute jamais connu, l’égalité. Une telle redéfinition de la vie en société ne pouvait avoir été enclenchée sans une nouvelle forme pensée, la « raison ». L’idée de tenir compte de l’expérience pour gouverner, d’hommes qui se gouvernent eux -mêmes par-delà les dieux, concernant les affaires de la cité. 

C’est par Thucydide (465-395 av. J.-C.), le premier historien à proprement parler de l’histoire, que l’on connait cette épidémie qui frappa Athènes. On en retrouve l’exposé synthétique dans son œuvre inachevée, l’« Histoire de la Guerre du Péloponnèse », véritable modèle pour l’histoire diplomatique. Athénien et grand admirateur de Périclès, il entre dans une démarche explicative et minutieuse des faits, en rejetant toute cause divine, rompant ainsi avec la tradition antérieure de la légende homérique (L’Iliade et l’Odyssée). Il est l’expression même de cette pensée de la raison qui guide les Grecs.

En fait de confinement, il s’agit d’un concours de circonstances. Car les conditions de celui-ci ressemblent plutôt à un enferment collectif, du fait de la stratégie adoptée par Périclès à la tête de la cité démocratique dans la guerre. Il choisit face à Sparte une tactique qui est des plus rationnelles, susceptible d’emporter la décision rapidement. Athènes étant maitresse de la mer, c’est là qu’il faut porter la bataille, et ne pas chercher l’affrontement terrestre plus incertain. On abandonne la campagne et on se réfugie massivement à l’abri derrière les murs de la cité. Il s’agit de se comporter comme une Ile, inexpugnable, alors qu’Athènes a son port à ses pieds. Mais ainsi, lorsque l’épidémie se déclenche, toutes les conditions sont requises pour qu’elle prenne des proportions rapides et fatales. Il y a surpopulation urbaine par la venue de réfugiés des campagnes, on s’installe partout dans des conditions précaires avec promiscuité (rendant impossible une « distanciation sociale »), ce qui implique un manque d’hygiène, situation renforcée par une sous-alimentation. L’épidémie aurait été rapportée par les liaisons commerciales avec le monde méditerranéen. Selon Thucydide, elle aurait fait son apparition en Ethiopie, pour descendre en Egypte et en Libye, avant de toucher le monde grec.

Plutôt que sur la raison, Thucydide insiste surtout sur la déraison que provoque l’épidémie. Dans un contexte où on mourrait en pluie et de façon horrible, et où « Toute science humaine était inefficace » (…) « Nul n‘était retenu par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. On ne faisait pas plus cas de la piété que de l’impiété. » On eut l’épisode de la rumeur et de la prophétie du jugement dernier : « Dans le malheur » nous dit Thucydide, « on se souvint de ce vers que les vieillards déclaraient avoir entendu autrefois : Viendra la guerre dorienne et avec elle la peste. » En réalité dans le vers ancien rapporte-il, il n’était pas question de peste mais de famine. On a aussi cru pouvoir attribuer l’origine du mal à l’ennemi spartiate, accusé d’avoir empoisonné les réservoirs de la ville, spéculation qui fut rapidement rejetée, selon Thucydide. Ce qui fut remarquable, c’est la prise au dépourvu que créa l’épidémie, dans une société qui était si ordonnée et réfléchie.

Comment la résilience du peuple grec s’est-elle exprimée à travers les institutions démocratiques ? De quelle manière les grecs se sont sortis de l’épidémie ?

Thucydide décrit une situation qui semble perdue par l’ampleur et l’horreur de l’épidémie, alors que l’ennemi ne connait rien d’équivalent et ne cesse ses attaques, sans que la stratégie choisie par Périclès ne porte encore ses fruits : « Les cadavres s’entassaient les uns sur les autres ». Les victimes se comptaient dans la population comme dans l’armée. Il décrit longuement les symptômes de la maladie : « En général on était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé. On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue devenaient sanguinolents, la respiration irrégulière, l’haleine fétide.

À ces symptômes succédaient l’éternuement et l’enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s’accompagnant d’une toux violente ; quand le mal s’attaquait à l’estomac, il y provoquait des troubles et y déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d’évacuation de bile… »  Témoignant d’une situation de confusion bientôt gagnée par le désordre des esprits, face à une maladie qui frappe au hasard les faibles comme les forts, les riches comme les pauvres, il décrit comment on se laisse aller à tous les travers, cherchant la jouissance dans l’instant : « On ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. » dit-il. La raison collective vacillait. « La maladie, impossible à décrire sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine. » Face à cette situation, qui aurait pu conduire à la perte de confiance et à se livrer à l’ennemi, à la déchéance collective définitive, Périclès, qui était en perte de crédit, su trouver les mots pour réveiller le citoyen qui s’était replié derrière le malheur, par un discours de vérité remobilisant les forces. Il appelle au courage face à l’adversité, mais il le fait surtout en jouant franc jeu : « Je m’attendais bien à voir votre colère se manifester contre moi ; j’en connais les raisons. Aussi ai-je convoqué cette assemblée… » Il fait le choix de la consultation démocratique de son peuple. Il fait appel à l’amour de la patrie, au discernement de l’intérêt public. Il n’élude pas la question de l’épidémie, bien au contraire, il l’évoque pour désamorcer la peur qu’elle inspire et conduit à l’irrationnel, pour ramener à la raison : « Un seul événement a déconcerté nos prévisions : ce mal terrible, qui est venu s’ajouter à nos autres maux… » Ils le réélurent stratège en lui confiant la direction suprême des affaires. Mais il mourut peu après. On voit à travers cet épisode toute la résilience de ce peuple acquis à la liberté.https://5964891978a3e56116d222b2c1701670.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Alors que l’oligarchie s’imposa plus tard à Athènes, à deux reprises par intrigue en ces temps troublés, la démocratie y reprendra ses droits à chaque fois, presque naturellement. Comme le souligne l’historienne Claude Mossé (1), telle l’expression d’une conquête qui ne se plie pas devant les aléas de l’histoire : « La révolte des soldats et marins athéniens cantonnés à (L’ile de) Samos, leur refus d’accepter le régime oligarchique, est une des grandes pages de l’histoire athénienne. Elle témoigne de l’attachement profond du démos au régime et de sa conscience politique ». Aristophane, précise-t-elle aussi, dans ses premières comédies en pleine guerre, apporte ici un bémol, critiquant la versatilité du peuple un peu trop enclin à écouter qui le flatte, sans remettre en cause l’importance de son rôle et du politique.

On ne peut oublier de citer, au titre de cette résilience, la description d’humanité faite par Thucydide, qui aussi accompagnait l’épidémie, à l’image de nos soignants prenant tous les risques pour secourir, sauver les autres : «  Ceux qui approchaient les malades périssaient également, surtout ceux qui se piquaient de courage : mus par le sentiment de l’honneur, ils négligeaient toute précaution, allaient soigner leurs amis » Ou encore cette autre remarque : « C’était ceux qui avaient échappé à la maladie qui se montraient les plus compatissants pour les mourants et les malades, car ils connaissaient déjà le mal… » On sent poindre là cette dignité qui caractérise aussi l’homme dans les pires circonstances, qui redonne espoir en l’humanité, et produit cette résilience.

Finalement, mystérieusement, mais vraisemblablement par une immunité collective, l’épidémie s’éteindra d’elle-même. Elle touchera le milieu spartiate on le suppute, mais faiblement et donc, dans des proportions ne méritant pas une mention particulière.

Quels enseignements pouvons-nous tirer de cette mystérieuse épidémie ? 

Il y a ce qu’envisageait Thucydide lui-même en rationaliste convaincu : « Que chacun, médecin ou non, se prononce selon ses capacités sur les origines probables de cette épidémie, sur les causes (…) je me contenterai d’en décrire les caractères et les symptômes capables de faire diagnostiquer le mal au cas où elle se reproduirait. Voilà ce que je propose, en homme qui a lui-même été atteint et qui a vu souffrir d’autres personnes » Lucidité propre à la pensée d’un citoyen éclairé se plaçant dans la perspective d‘un temps humain, qui est celui de la cité démocratique, celui de la maitrise commune du destin. Il nous dira d’ailleurs aussi que ceux qui « connaissaient déjà le mal (…) étaient en sécurité. En effet les rechutes n’étaient pas mortelles. » Indication des plus importantes qui nous informe déjà sur la notion d’immunité. Face à ce qui semble une fatalité implacable, il y a là l’homme de raison qui cherche à tirer les leçons de l’histoire, pour les temps à venir.

Ce qui montre, par-delà l’image d’une société démocratique minée par l’épidémie, et la fragilité des régimes politiques face à l’imprévisible qui échappe à leur maitrise, cette faculté de l’homme à se penser au-delà de son temps pour reporter l’espoir, comme le fait Thucydide, sur son expérience cumulative. Car l’humanité est un tout, de ceux qui sont venus avant à ceux qui nous suivent. Un individualisme qui domine aujourd’hui par trop les esprits, les plonge dans l’oubli de cette unité des temps, et ainsi de cette responsabilité de la transmission d’expérience à d’autres demains, susceptible de leur éviter de se perdre. Ce qui relève de cette conscience humaine dont Périclès et Thucydide nous donnent, dans ces circonstances terribles, l’exemple. Les situations exceptionnelles qui nous mettent face à des périls révèlent en général, en matière de sentiments humains, le meilleur comme le pire. Les Grecs ne s’en sont pas si mal sortis et finalement, nous aussi, jusqu’à plus ample informé. Quoi que l’on puisse rajouter à ce bilan cette pensée de Périclès avant « la peste » : »Ce que je crains, ce n’est pas la force de l’ennemi, mais nos propres erreurs ». Ne pourrait-t-elle pas inspirer les décideurs politiques d’aujourd’hui au regard de la gestion de notre propre crise sanitaire ?

L’Athènes démocratique y survécu, même si ce fut pour aller vers son déclin. Sparte l’emporta mais y perdit aussi sa grandeur, car ce fut au prix du recrutement de mercenaires alors qu’elle était réputée pour son éducation militaire, de celui de mener la guerre sur mer contre sa culture, et de composer avec les rois Perses, anciens ennemis mortels des Grecs. L’épidémie si elle fit l’affaire de l’adversaire, ses conséquences se mêlèrent à une victoire qui sonna comme une défaite, pour faire de la guerre entre Grecs la seule véritable cause du déclin annoncé de cette civilisation. A méditer.

1-Claude Mossé, Histoire d’une démocratie : Athènes. Points Histoire, Seuil, 1971.Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?

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