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Ensauvagement, suite – Ce mot qui empêche le débat et l’action en démocratie


Dans le prolongement de nos publications sur METAHODOS relatives à la quasi impossibilité d’avoir un débat, une réflexion, une action…qui s’imposent pourtant en démocratie, nous revenons sur le terme d’ensauvagement qui devient un symbole, avec la publication d’un article de Marianne

https://metahodos.fr/2020/08/28/une-france-orange-mecanique-culture-de-lexcuse-et-ensauvagement/

https://metahodos.fr/2020/08/31/le-chef-de-letat-designe-une-crise-de-lautorite-et-preconise-une-reeducation-sur-lautorite-legitime-decryptages/

https://metahodos.fr/2020/09/02/darmanin-et-dupond-moretti-sopposent-sur-la-securite/

https://metahodos.fr/2020/08/30/face-a-linsecurite-les-collectifs-citoyens-forcent-letat-a-agir/

ARTICLE

CE MOT QUI EMPÊCHE DE VOIR ET DE PENSER

Marianne Magazine


La France est peut-être le seul pays au monde où l’on cherche plus à réagir contre les idées dont on se choque, que contre les abus dont on souffre. » La phrase d’Antonin François Rondelet, tirée de ses Réflexions de littérature, de philosophie, de morale et de religion, date de 1881. Elle n’est jamais parue plus actuelle. Deux semaines que la France est à temps plein sur la question de savoir si l’on peut parler d’« ensauvagement » pour qualifier les actes de violence gratuite qui ont émaillé l’été.

Questionnée sur BFMTV le 31 août, Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté, ne se dit pas gênée par le terme. Interrogé le 1er septembre sur Europe 1, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, répond au contraire : « Je ne le reprends pas. C’est une question de sensibilité. Chacun utilise les mots qu’il veut utiliser. Le ministre de l’Intérieur, c’est le ministre de l’Intérieur. » La notion d’ensauvagement, estime-t-il, « développe le sentiment d’insécurité, ce qui est pire que l’insécurité. L’insécurité, il faut la combattre, le sentiment d’insécurité, c’est plus difficile, car c’est de l’ordre du fantasme ». Et les commentateurs de commenter, au point que le Premier ministre doit intervenir pour faire cesser la polémique.


“Stigmatisant”


« Ensauvagement ». Le mot fut choisi à dessein par Gérald Darmanin. Et repris avec délectation en une de Valeurs actuelles quand il est apparu que, une fois de plus, certains, sur les plateaux de télévision, préféraient condamner le mot plutôt que se pencher sur les faits. Cadeau magistral ! Car dans ce mot, nombre de Français ne voient que la traduction de ce qu’ils ressentent à la vue de ces violences paroxystiques comme des petites agressions quotidiennes, sans se demander si, par hasard, ce terme n’appartiendrait pas au lexique de l’extrême droite. Et tous ces gens qui ne voient que l’évidence seront tentés d’écouter les politiques qui mettent les mêmes mots qu’eux sur le réel.


Alors, quel est le problème avec ce mot, comme avec tous les autres, tous ceux dont on nous dit qu’ils « font le lit » de l’extrême droite ? On se souvient du tollé, en 1999, quand Jean-Pierre Chevènement avait parlé de « sauvageons » à propos de mineurs multirécidivistes. « Stigmatisant », « excluant », « raciste »… Et le ministre avait été désavoué par tous les ténors du gouvernement Jospin, d’Élisabeth Guigoux à Martine Aubry. Sauvageon : un terme désignant à l’origine un arbre non greffé, qui pousse sans tuteur, puis servant à qualifier un enfant « farouche », qui a grandi à l’état sauvage, sans éducation. Un terme qui pointait la dimension éducative du problème. Mais certains avaient tranché : il traite de sauvages des jeunes issus de l’immigration, il les désigne comme n’appartenant pas à notre civilisation. L’ironie de l’histoire est que Bernard Cazeneuve, voulant s’inscrire en 2016 dans la lignée de Jean-Pierre Chevènement, avait repris le fameux mot pour qualifier les auteurs d’un guet-apens contre des policiers. Il s’était aussitôt fait traiter de laxiste et d’angéliste. O tempora, o mores…


Le terme « ensauvagement » peut évidemment, dans la bouche de certains, trahir leur idée que, en fonction de la couleur de peau, on est et on reste à jamais un « sauvage ». La focalisation sur les mots n’est d’ailleurs pas l’apanage d’une certaine gauche qui guette les « dérapages ». S’il est des mots interdits de ce côté, il est des mots obligatoires du côté de l’extrême droite. Un texte qui ne contiendrait pas le mot « immigration », surtout s’il traite de sécurité, est immédiatement invalidé, son auteur soupçonné de lâcheté, de compromission… Parce que, n’estce pas, si les violences ou la délinquance augmentent, c’est du fait de cette cause unique… On comprend bien que, du côté de Valeurs actuelles ou sous la plume d’Éric Zemmour, l’« ensauvagement », la « barbarie », ça ne peut venir que de l’immigration de masse.


Seule arme : l’éducation


C’est toujours le même processus : la thèse d’un ensauvagement de la société a été reprise en 2013 par Laurent Obertone dans son ouvrage la France Orange mécanique. Quiconque emploie ces termes serait donc suspect d’adhérer aux thèses de l’auteur, Xavier Bertrand le premier, qui a parlé d’un « été Orange mécanique ». Référence au film de Kubrick ou à l’ouvrage de Laurent Obertone ? Un ouvrage clairement d’extrême droite : il mêle dans un grand maelström tous les faits divers, viols et agressions, pour démontrer qu’ils seraient indistinctement la conséquence de l’immigration et pour dénoncer l’affaiblissement d’un Occident dévoyé par les droits de l’homme. Dès lors, parler d’ensauvagement reviendrait à valider cette thèse ?


Mais alors comment qualifier les violences quotidiennes, les agressions physiques ou verbales, entre citoyens, contre les maires, souvent seuls représentants de la puissance publique… ? L’auteur de ces lignes, bien avant la parution du livre de Laurent Obertone, parlait de « réensauvagement » de la société. Le préfixe a son importance. La civilisation, le polissage des moeurs, est un processus fragile. Les Lumières, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’aboutissement de cette Déclaration que sont les combats pour l’émancipation des femmes ou le refus de toute colonisation, sont des éléments de ce processus. Aujourd’hui, l’individualisme pulsionnel vient à rebours de ce mouvement en dressant chacun contre l’autre, qu’il soit le voisin de métro ou le maire qui incarne la contrainte de la loi. Voilà le réensauvagement, la destruction progressive de toute civilité. La seule arme pour le combattre est l’éducation, l’apprentissage, dès le plus jeune âge, non pas de l’autorité arbitraire mais de la loi délibérée en commun, la loi dans toute sa rigueur. Encore faut-il ne pas se payer de mots. Encore faut-il préférer aux querelles byzantines la vie des gens.

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