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Lire « No Society: la fin des classes moyennes »

INTRODUCTION

Au moment où Christophe Guilluy publie son dernier ouvrage

VOIR NOTRE PUBLICATION : https://metahodos.fr/2020/10/15/christophe-guilluy-les-gens-ordinaires-sont-majoritaires-ils-peuvent-renverser-la-table/

Il nous a semblé important de présenter l’un de ses ouvrages essentiels.

Dans « No Society : la fin des classes moyennes occidentales », publié chez Flammarion, le géographe Christophe Guilluy continue de dessiner les contours de ce qu’il a appelé la France périphérique… entre fracture territoriale et fracture sociale, il propose d’expliquer la vague populiste qui traverse le monde occidental comme une réaction des classes populaires à la sécession des classes dirigeantes… comme une volonté de refaire société.

Il poursuit en effet la réflexion entamée en 2 000 avec un Atlas des fractures françaises publié à l’Harmattan, puis dans deux essais remarqués et très discutés : 

– La France Périphérique en 2014

– Le Crépuscule de la France d’en Haut en 2017.


Il explique la vague populiste qui traverse l’Europe mais aussi les États-Unis par ce qu’il identifie comme une double insécurité :

– insécurité sociale –  liée aux effets du modèle économique

– insécurité culturelle liée à l’émergence de la société multiculturelle.

Le phénomène frappe des classes moyennes, dont Christophe Guilluy nous dit d’emblée que c’est une catégorie floue. Elle se caractérise tout de même par un point commun : son opposition à une élite qui aurait fait sécession, pour reprendre les analyses de l’américain Christopher Lasch largement cité dans cet essai. 

Relégués territorialement dans le monde des périphéries – il faudra revenir évidemment sur cette notion – les classes moyennes se dissolvent et avec elles la possibilité de faire société… donnant naissance à ce que Guilluy appelle des «sociétés relatives». 

Cette décomposition de la classe moyenne (…) fait qu’il y a une rupture extrêmement forte, fondamentale, entre ce qu’il appelle des nouvelles classes supérieures, et ces nouvelles classes populaires qui ne sont pas très bien définies sociologiquement : les ouvriers, les paysans, les petits indépendants, ceux qui estiment vivre dans une France oubliée et reclue. (Jean-Marie Durand)

Ce qui le distingue aussi d’un certain nombre de gens qui établissent ces différences entre peuple et élite, c’est que beaucoup assurent que les élites ont gagné et que le peuple est en train de vivre ses derniers [instants]. (…) Il pense exactement l’inverse, il a une espèce de certitude assez étonnante (…), sur la victoire, sur l’hégémonie de ces classes moyennes pourtant condamnées à disparaître. (…) C’est peut-être le seul dans cette catégorie de penseurs un peu crépusculaires qui a cette certitude.

Nous vous proposons un article – certes daté- sur cet ouvrage publié par Le Temps.

A.F.


ARTICLE

Classe moyenne et démocratie faibles


De la colère des «gilets jaunes» aux démissions en cascade de maires et d’élus locaux, la panne de communication entre l’Etat et ses administrés grippe le quinquennat Macron. Le constat: un redoutable déficit

Richard Werly, Paris – 22 novembre 2018 – journal Le Temps

Le titre du dernier livre de Christophe Guilluy ne pouvait pas être plus explicite. Dans No Society, le géographe à l’origine du concept de «France périphérique» théorise son constat de la destruction fatale des classes moyennes occidentales. Son titre est emprunté à Margaret Thatcher, qui clamait en octobre 1987: «La société n’existe pas.»

Mais l’un des aspects les plus pertinents de cet ouvrage est peut-être ailleurs: dans la critique du fonctionnement actuel de nos démocraties, et du système politique français en particulier. «Plutôt que de réduire leur pouvoir, les gouvernements devraient renforcer les marges de manœuvre des nombreux élus des territoires, argumente l’auteur. Les rapports de puissance doivent être rééquilibrés.»


Ce lien entre la destruction des classes moyennes provinciales engendrée par la mondialisation de l’économie et l’avènement de l’ère des villes-monde est également au centre des travaux de l’universitaire britannique David Goodhart, et en particulier de son livre The Road to Somewhere, publié en 2017. L’intéressé était, vendredi 16 novembre, l’invité à Paris du Congrès des réformistes européens organisé par les fondations Terra Nova et Jean Jaurès, avec le soutien des Gracques, ce collectif de hauts fonctionnaires et d’intellectuels français centristes, à l’origine très proche d’Emmanuel Macron.

Que dit Goodhart? Que le tsunami populiste est la conséquence politique directe de la fracture entre les anywhere – les populations urbaines nomades mondialisées – et les somewhere – tous ceux que leurs choix personnels ou leurs impossibilités professionnelles et financières rattachent à leurs territoires.

Le constat est donc identique à celui dressé par Christophe Guilluy: le décalage entre l’agenda des formations politiques dominantes et le délitement de la société, et les fissures dans les démocraties représentatives européennes portent de graves coups de boutoir au système. Des alternatives doivent être recherchées.

Ras-le-bol d’un Etat autoritaire

En France, deux autres faits dramatisent encore plus cet enjeu démocratique. Le premier est la propension bien connue des Français à régler leurs différends sociaux dans la rue. Depuis la révolution de 1789 et ses sans-culottes – souvent cités ces jours-ci à propos des «gilets jaunes» – les éruptions populaires sont la règle dans l’Hexagone comme dans les territoires d’outre-mer.

Deuxième fait inquiétant: la vague de démissions au sein du personnel politique local. Les maires, dont le congrès annuel s’est ouvert mercredi à Paris, sont au bord de la crise de nerfs et ils le disent. Or dans la grande majorité des 36 000 communes françaises – et c’est l’élément le plus problématique –, leurs frustrations ne proviennent pas de leurs relations détériorées avec les électeurs… mais de leur ras-le-bol d’un Etat de plus en plus autoritaire et autiste.

Ras-le-bol des directives contradictoires dictées à Paris et appliquées à la lettre par des préfets toujours tentés d’agir en proconsuls. Ras-le-bol des baisses de dotations budgétaires, alors que la désertification économique des bourgs, des villages et des villes moyennes nourrit les rancœurs populaires.

Ras-le-bol d’un quinquennat à peine entamé, redevenu ultra-jacobin et centralisé alors que le candidat Emmanuel Macron avait proclamé haut et fort sa volonté d’être à l’écoute des «assignés à résidence» de la République.

Quelle place pour les corps intermédiaires

La triste réalité contée dans les deux ouvrages cités, chacun à leur manière – Guilluy focalisé sur les classes sociales, Goodhart sur les individus – est que l’affaissement des classes moyennes est le miroir de l’affaiblissement de la démocratie. Et vice versa. D’où la question posée en France du sort des corps intermédiaires (syndicats, partis politiques, collectivités locales…) et celle, plus complexe, d’une place à trouver pour la démocratie directe dans les pays européens qui s’en sont toujours méfiés.


Faut-il, comme le réclament les «gilets jaunes», s’appuyer davantage sur les référendums nationaux ou locaux?

Le moment est-il venu, à un an et demi des municipales du printemps 2020 en France, de redonner confiance aux maires en les plaçant au cœur de nouveaux «Etats généraux» qui ressembleraient fort à la «grande marche» de la campagne présidentielle?

L’ironie de l’histoire est qu’Emmanuel Macron a, le premier, compris le besoin d’expression directe et sans filtre de ses concitoyens. Il l’a théorisé. Il a su le canaliser. Croire qu’il pourra poursuivre ses réformes sans y répondre de façon crédible serait donc, de la part du président français, une redoutable erreur.

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