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Lire Julie Graziani: « La liberté…c’est de vouloir ce que l’on fait », pour l’entreprise comme pour l’Etat

PRESENTATION

Un épigramme  moral de l’Anthologie Grecque

« Toute raison  est vaine, si l’acte ne suit pas. Mais que tout acte soit inspiré par la raison ».

Anonyme n° 109 anthologie palatine, livre X, ed. Les Belles Lettres

Tout le monde peut s’en sortir

« On a tous de bonnes raisons d’accuser la société, les autres ou le système de nos échecs. Mais nous avons tous les ressources et la liberté pour affronter ces difficultés »

Editorialiste et chroniqueuse, Julie Graziani conseille aussi des entreprises en difficultés depuis dix-sept ans. Dans Tout le monde peut sen sortir (Editions de l’Observatoire, 2020), son premier ouvrage, elle conceptutalise une certaine philosophie du rebond.

Comparez lEtat providence à une entreprise en difficulté

« Ce n’est pas parce que l’Etat providence a fait notre prospérité pendant les Trente Glorieuses et qu’on y est très attaché qu’il faut s’interdire de le remettre en question. » Elle liste l’inadéquation chronique des dépenses aux recettes, le non négociable: l’éducation, la santé, la prévoyance de la vieillesse, du handicap et des accidents de la vie.

L’Etat et les entreprises ont beaucoup de caractéristiques communes : la gestion d’un budget, la mobilisation des équipes, la nécessité de faire éclore et fidéliser des talents, d’évoluer dans un univers concurrentiel… « La vraie différence c’est que l’Etat peut plus facilement augmenter ses ressources, par l’impôt ou par la dette »

Responsabilité et prise de risque

« Le bon exercice de la liberté suppose du discernement, du courage, de la prise de risque, qui va avec la recherche de profit, dans tous les sens du terme ».

A.F.

ARTICLE

Julie Graziani: «La liberté, ce n’est pas de faire ce que l’on veut, c’est de vouloir ce que l’on fait»

Cécile Lemoine  15 octobre 2020 L’Opinion

« Quand on est au smic, il ne faut peut-être pas divorcer non plus », déclariez-vous sur LCI en novembre 2019. Vous débutez Tout le monde peut sen sortir avec une remise en contexte de cette polémique. L’écriture de ce livre, c’était un besoin ?

L’idée du livre est née bien avant ce passage en plateau. Cela faisait un an que je travaillais des idées pour écrire, dont celles des arbitrages qu’il faut faire entre sécurité matérielle et épanouissement personnel. Elles n’étaient pas forcément abouties. Ce qui explique pourquoi l’une d’entre elles a pu être perçue comme très cash. Le lynchage dont j’ai fait l’objet m’a donné l’occasion de reprendre le sujet avec plus de pertinence et de lui donner de la profondeur, là où sur le plateau, je n’avais pas assez contextualisé en amont.

Vous êtes pourtant légitime à parler du sujet. Vous vous présentez comme une transfuge de classe…

Oui… mais les gens n’en avaient aucune idée. Dans les schémas de pensée habituels, il y a les nantis d’un côté et les Gilets jaunes de l’autre. Avec mon blazer, j’appartenais forcément aux premiers. Or, dans la vraie vie, c’est beaucoup moins figé que cela. On peut commencer à 1 200 euros et finir par en gagner 5 000 ou 6 000. Ou à l’inverse, tout perdre. J’ai connu à la fois le déclassement – mon père gagnait plutôt correctement sa vie avant de faire faillite — et l’ascension sociale. Et je suis loin d’être la seule. Vous n’imaginez pas le nombre de témoignages que j’ai reçus. Mais ça reste peu visible dans l’espace médiatique, sans doute par pudeur et parce que ça ne rentre pas dans les grilles d’analyses traditionnelles qui restent façonnées par le thème de la lutte des classes.

Votre développement sappuie sur des exemples dentrepreneurs en difficultés. Quont les entreprises à nous apprendre en matière de rebond ?

Elles nous rappellent quelque chose que nous avons tendance à oublier : que la vie est injuste mais qu’il est plus efficace de s’y adapter que de crier au scandale. Quand un entrepreneur perd un client, il ne se demande pas si c’est juste ou pas et que peut faire l’Etat pour éviter que les clients partent. Il sait qu’il doit le remplacer ou repenser son modèle. A l’inverse, le discours politique se donne pour tâche de rendre le monde plus juste, ce qui est illusoire et avec l’effet pervers de faire croire aux gens que le réel va s’adapter à eux, à force de volontarisme politique, alors que c’est à eux de s’adapter. A l’échelon d’une entreprise, les réponses sont pragmatiques. Les politiques et les intellectuels raisonnent trop en termes de moralité. C’est frappant sur le thème des rémunérations par exemple : le politique va s’indigner de ce que des emplois utiles, comme les infirmières, ne soient pas assez bien payés. Il oublie que le prix des biens et services n’est pas tiré par leur utilité sociale mais par la loi de l’offre et de la demande, hors toute considération morale.

Vous comparez lEtat providence à une entreprise en difficulté. Que faudrait-il faire pour la remettre sur pied ?

Il faut d’abord faire un diagnostic lucide de la situation, en prenant de la distance par rapport à ses affects : ce n’est pas parce que l’Etat providence a fait notre prospérité pendant les Trente Glorieuses et qu’on y est très attaché qu’il faut s’interdire de le remettre en question. Après quarante années de déficit, il y a forcément quelque chose qui cloche. En l’espèce, une inadéquation chronique des dépenses aux recettes. Il faut ensuite accepter les changements sélectifs. C’est l’inverse d’une révolution parce que cette démarche consiste à définir ce à quoi on tient vraiment et ce à quoi on accepte de renoncer pour préserver l’essentiel. Si on applique ce raisonnement à l’Etat providence, ce qui n’est pas négociable, c’est l’éducation, la santé, la prévoyance de la vieillesse, du handicap et des accidents de la vie. Et ce qui est en option, c’est par exemple le montant du budget alloué à la culture, ou celui de l’aide au développement de pays étrangers… L’intérêt de cette démarche est aussi de redéfinir ce qui compte vraiment, si bien qu’à l’arrivée c’est plus mobilisateur pour les salariés dans une entreprise ou pour les citoyens s’il s’agit d’un pays.

L’Etat providence est un coach taraudé par la mauvaise conscience. Sa logique est foncièrement inflationniste parce qu’il y a toujours une difficulté à résoudre quelque part et qu’il se sent l’obligation morale d’intervenir

La comparaison est-elle pertinente ? Les rôles de l’Etat et de l’entreprise ne sont pas les mêmes…

Sans superposer entièrement ces deux réalités, l’Etat et les entreprises partagent beaucoup de caractéristiques communes : la gestion d’un budget, la mobilisation des équipes, la nécessité de faire éclore et fidéliser des talents, d’évoluer dans un univers concurrentiel… La vraie différence c’est que l’Etat peut plus facilement augmenter ses ressources, par l’impôt ou par la dette. Il est donc contraint moins vite à se remettre en question. Même quand on dit que l’Etat doit assurer des services de bases, qui sont coûteux, et que c’est en cela qu’il est différent d’une entreprise, ce n’est pas forcément vrai non plus. Pour bien fonctionner, une entreprise doit assurer un ensemble de services derrière ses produits, qui peuvent paraître gratuits pour sa clientèle mais qui sont intégrés dans les budgets. Une entreprise ne fait pas que du rentable immédiatement. Symétriquement, beaucoup de services assurés par l’Etat, tel l’éducation ou la santé, sont des investissements sur le futur.

L’Etat devrait avoir un rôle de coach, plutôt que d’assistant, écrivez-vous. Comment le traduire dans les faits ?

L’Etat providence est un coach taraudé par la mauvaise conscience. Sa logique est foncièrement inflationniste parce qu’il y a toujours une difficulté à résoudre quelque part et qu’il se sent l’obligation morale d’intervenir. Prenons l’exemple du revenu universel qui est une idée en vogue. Cette mesure est présentée comme une extension supplémentaire de l’Etat providence, alors qu’en réalité il s’agit d’une mesure très libérale puisqu’il s’agit de définir une somme allouée par l’Etat à chacun, au-delà de laquelle l’Etat cesse de nous aider. Le niveau de cette allocation sera forcément bas, sauf à décourager le travail. Dès le moment de sa mise en place, on peut prédire une nouvelle opposition entre les gens qui diront : « Vous connaissez les règles du jeu, l’Etat vous assure le strict minimum, charge à vous de faire mieux si vous voulez une vie plus confortable », et ceux qui diront : « Vous voyez bien qu’on vit mal avec le revenu universel, donc il faut que l’Etat fasse plus ». On serait à nouveau très vite devant la même interrogation : est-il légitime qu’à un certain point l’Etat vous laisse vous débrouiller ? Si on instaure une mesure sans définir au préalable dans quelle logique on se place, on sera éternellement face aux mêmes débats.

Le bon exercice de la liberté suppose du discernement, du courage, de la prise de risque, qui va avec la recherche de profit, dans tous les sens du terme

Le titre de votre livre fait référence à de célèbres maximes : « Aide-toi, le ciel t’aidera », « Quand on veut, on peut »… Or la volonté ne fait pas tout, surtout dans ces temps de pandémie…

Je crois surtout à la volonté en équipe. Pour gravir une pente, votre co équipier va vous tirer par le bras mais il faut aussi que vous poussiez sur vos jambes. Le message, c’est que la réalité est difficile. Pour tout le monde. Mais ça ne doit pas être un prétexte pour se décourager. L’opposition qui est régulièrement faite entre les catégories sociales aisées et les plus défavorisées est au fond artificielle. On dit souvent que les enfants issus des classes favorisées s’en sortent mieux. Mais on en connaît tous qui souffrent de carences affectives, de séparations… On a tout notre bagage de problèmes. On a tous de bonnes raisons d’accuser la société, les autres ou le système de nos échecs. Mais on a tous aussi les ressources et la liberté pour affronter ces difficultés. La vie est dure parce qu’elle est pleine d’imprévus mais elle est aussi un vaste champ d’opportunités.

La liberté est un thème qui vous est cher. Comment s’intègre-t-elle dans cette philosophie du rebond ?

Ma conception de la liberté est assez exigeante. On pense souvent que le libre arbitre, c’est faire ce que l’on veut. Non. La liberté, c’est vouloir ce que l’on fait. C’est mettre mes actes en harmonie avec ce que je souhaite vraiment. Le bon exercice de la liberté suppose du discernement, du courage, de la prise de risque, qui va avec la recherche de profit, dans tous les sens du terme. La liberté est souvent coûteuse parce que si vous avez agi librement, en connaissance de cause, cela implique que vous assumiez les conséquences de vos actes. Mais elle vous donne aussi une grande force intérieure.

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