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Lire « Psychologie de la connerie en politique »

PRESENTATION

« Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. » (Pierre Dac)

Les Éditions Sciences Humaines viennent de publier un ouvrage collectif sous la direction de Jean-François Marmion, Psychologie de la connerie en politique

ENTRETIEN

La connerie en politique

LE JOURNAL DES IDÉES par Jacques Munier France Culture LE 15/10/2020


L’échiquier politique : ses fous, ses rois, ses pions.

Les Éditions Sciences Humaines sortent aujourd’hui un ouvrage collectif sous la direction de Jean-François Marmion, Psychologie de la connerie en politique. Vaste programme, dirait l’autre… Et pourtant, s’il est bien question de politique, la connerie y figure en quelque sorte par défaut. Non pas qu’elle soit consubstantielle à l’art de gouverner ou de se faire élire : la présentation nous explique que le livre n’est « ni un bêtisier, ni une énième entreprise de dénigrement systématique de la politique, mais un ensemble de réflexions sur la responsabilité des gouvernants, des électeurs et des médias dans la crise de confiance à l’égard du pouvoir ». Christian Delporte, par exemple, y évoque la langue de bois, une expression d’abord utilisée pour dénigrer le discours officiel dans le monde communiste.

Dans la France démocratique, elle relève du leurre discursif pour cacher la vacuité des idées, l’absence de réponses à des questions légitimes, la peur de l’impopularité.

L’historien, spécialiste des médias, passe en revue les différentes figures de style qui fleurissent cette rhétorique inusable : formules stéréotypées, assertions immobiles, euphémismes, tautologies, oxymores qui permettent « d’entendre tout et son contraire », comme l’inimitable « soupçon avéré » de Christophe Castaner à propos du racisme et des violences policières, la véridiction du soupçon devant conduire selon le ministre à des mesures de suspension. La novlangue offre également de bons exemples de langue de bois, en particulier dans sa forme envahissante issue du management : « flexibilité » à traduire par « précarisation », « plan de sauvegarde de l’emploi » pour « licenciements massifs »… Les « éléments de langage » sont également une source inépuisable de langue ignifugée, appuyée par des techniques comme celle du « disque rayé » ou encore celle du « signal lumineux » : « on avertit de l’importance de ce qu’on va dire » et du coup, après ce signal purement phatique – allô – le reste est secondaire. Cécile Alduy, qui a tant exploré les mots des politiques, montre comment « la parole politique adopte les stratégies du discours publicitaire ».

Le problème n’est pas tant le lexique que la pensée : le discours se fait slogan, hashtag ou phrase choc, plutôt que déroulement d’un raisonnement.

Le « parler vrai » des populistes est du même ordre : « l’annonce performative ». Un message qui se suffit à lui-même comme contenu politique et consonne avec « antisystème », « incorruptible » ou plus sommairement « j’ai raison ».

Tout ça ne dispense pas d’une bonne définition de la connerie, laquelle est une nébuleuse sémantique, et comme le suggère l’expression ultime de « connerie insondable », un puits sans fond. Alors partons de la surface : l’expression orale de la connerie, ainsi décrite par Georges Picard dans son essai éponyme – De la connerie (Corti). 

Ce que disent les cons ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, c’est leur sauvegarde. La parole du con, sans être libérée du sens, ne s’astreint pas à l’exactitude. Crécelle à vocation phatique, destinée à repousser le silence dans les coins. Le con s’accroche aux lieux-communs comme un trapéziste saoul à son filin. Il agrippe la main courante des phrases toutes faites et ne lâche plus.

Contre lui, « la légitime défense est un piège » car à tenter de le raisonner on entre dans son jeu et court le risque d’apparaître comme son autre symétrique. C’est « l’effet miroir »… Surtout si le con se présente comme un champion de « l’anticonformisme », un héros de la lutte contre le « politiquement correct » – notre nouveau point Godwin.


On se souvient de la belle « une » de Charlie hebdo signée Cabu, montrant le prophète accablé, débordé par les intégristes, qui soupirait : « c’est dur d’être aimé par des cons ». Au procès des attentats de janvier 2015, Yannick Haenel promène sa plume alerte et son regard pointu. Au trente-et-unième jour, c’est – je cite « La tristesse et la connerie ». La tristesse, c’est le récit d’un prévenu qui « brûle ses dernières cartouches » et s’enfonce dans le déni, de soi et de tout. La connerie, c’est le témoignage de celui qui vient répéter qu’avec les caricatures de Mahomet, « ils l’avaient bien cherché ». Commentaire de l’écrivain-greffier en situation : « la connerie est criminelle. Elle confond tout, elle justifie n’importe quoi. Le crime, c’est l’absence de pensée. Oser dire qu’on peut tuer des dessinateurs et des écrivains parce qu’avec leurs mots et leurs traits ils l’ont bien cherché relève juste de la plus ignoble des imbécilités. La justice sert sans doute à cela : en cherchant la vérité, en tranchant dans les ténèbres, elle nous aide très simplement à discerner la connerie, à révéler les appréciations les plus ineptes, à comprendre combien la stupidité conduit au crime. »


Par Jacques Munier

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