Aller au contenu principal

François SUREAU: «Sans la liberté, il n’y a pas de société politique, seulement le néant de ces individus isolés auquel l’État, porté à l’autoritarisme et à l’ordre moral, a cessé d’appartenir»

Photo de METAHODOS , le 19 octobre 2020 Salle GAVEAU

« Sans la liberté » de François Sureau

« La mode est aujourd’hui d’accueillir la liberté d’un rire sardonique, de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l’honneur. Je ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n’y a rien dans le monde ». Sur cette citation extraite des « Mémoires d’outre-tombe » (1809-1841) de Chateaubriand, s’ouvre « Sans la liberté », essai de François Sureau publié en 2019.

Gallimard avait publié ce court essai plaidant pour que les citoyens cessent d’être apathiques et défendent les libertés face aux atteintes venant des pouvoirs exécutif et législatif, voire de sociétés étrangères.

« Sans la liberté, il n’y a pas de société politique, seulement le néant de ces individus isolés auquel l’État, porté à l’autoritarisme et à l’ordre moral, a cessé d’appartenir »

Avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, romancier, François Sureau souligne que « sans la liberté », il n’y a pas de société politique, seulement le néant de ces individus isolés auquel l’État, porté à l’autoritarisme et à l’ordre moral, a cessé d’appartenir ».  « Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté », écrit l’auteur.

Défendre l’état de droit, la démocratie, contre tous ceux – gouvernement, parlement, administration – qui les délitent, dans l’apathie des citoyens devenus sujets


« Tel est bien le danger de la démocratie moderne » que François Sureau s’emploie à désigner tant dans nos mœurs sociales que dans notre vie politique et, sans concession, à la lumière de nos responsabilités individuelles et collectives. « L’homme est voué à la liberté ; il lui revient continûment, avec « patience et souffle », d’en reformuler le projet politique et de n’y rien céder ».

« Personne d’autre que le citoyen libre n’a qualité pour juger de l’emploi qu’il fait de sa liberté, sauf à voir celle-ci disparaître. Ainsi la loi ne peut-elle permettre à l’État de restreindre abusivement la liberté d’aller et venir, de manifester, de faire connaître une opinion, de s’informer, de penser pour finir ».

Un appel à la vigilance et à la cohérence entre nos idéaux et nos actes. Et ce pour mettre un terme à l’imposture fondée sur des principes affichés et une acceptation tacite de l’amoindrissement de nos libertés.

Édité en septembre 2019, cet ouvrage précède donc la pandémie de coronavirus, qui illustre dramatiquement la disparition temporaire de libertés fondamentales : libertés de culte, de manifester, etc.

Extraits de « Sans Libertés »

 « Chaque année un peu plus depuis vingt ans, les plaques tectoniques de notre société politique se déplacent dans une mesure telle que j’ai fini, comme bien d’autres, par me demander si l’amour de la liberté, ou celui de l’Etat de droit qui vise à le garantir, n’étaient pas un simple vernis, une référence morte, un propos de fin de banquet. Je parle moins ici des coups de canif, bientôt de scie égoïne, portés à la Constitution, que des raisonnements produits en nombre pour les justifier, et qui semblaient passer sans obstacle de la police aux procureurs, des procureurs aux parlementaires, personne ne paraissant s’aviser de l’étrangeté d’un ordre où on laisserait aux chiens de garde le soin de redessiner la maison.

« Je me suis aperçu qu’il suffisait d’un rien – même si ce à quoi nous assistions pouvait chaque jour plus difficilement être assigné à cette catégorie – pour que l’air de la liberté se raréfie. Pire encore, que personne ne paraissait étouffer pour autant. Un jour viendra peut-être où nous pourrons recommander sans nous trahir de remplacer le blanc au milieu du drapeau tricolore par un beau gris préfectoral.

« Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Les gouvernements tendent d’abord à l’efficacité. Que des populations inquiètes, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, du terrorisme ou d’une insécurité diffuse ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’Etat de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté.

« C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’en affliger. Je tiens pour vain l’exercice de l’indignation. L’indignation suppose je ne sais quel optimisme que je ne partage plus, l’idée qu’une protestation bien argumentée pourrait faire dévier le cours des choses. Nous n’en sommes plus là. Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté. (…)

François Sureau vient d’être élu à l’Académie française

Dans son discours d’entrée à l’Académie française, en 1903, son aîné Edmond Rostand définissait ainsi le panache, cette étrange qualité dont il avait doté son personnage de Cyrano : « Le panache n’est pas la grandeur mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif — et d’un peu frisé. Si je ne craignais d’avoir l’air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition : le panache c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation – qu’il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid ont du panache, beaucoup de traits du grand Corneille sont d’énormes mots d’esprit. Le vent d’Espagne nous apporte cette plume ; mais elle a pris dans l’air de France une légèreté de meilleur goût. »

Nous vous proposons l’article de Marianne qui relate cet événement.

« En démocratie…Les opinions doivent s’opposer sous le regard de tous » Salle Gaveau le 19 octobre 2020 19 h 35

ARTICLE

Avec François Sureau, une fine épée entre à l’Académie

François Sureau vient d’être élu au premier tour à l’Académie française par 19 voix sur 27 votants. C’est une bonne nouvelle. L’écrivain et avocat, connu pour sa défense des libertés et sa foi catholique, n’est pas de ceux qui soutiennent les migrants en restant assis sur son fauteuil de notable. « Ma France est une France traversée de l’étranger », déclarait-il en mai dernier. Sa pipe et ses allures de Major Thomson pourraient laisser croire qu’il est Anglais ; sa verve, Italien ; sa passion pour la Légion étrangère, de toutes les nations. Gombrowicz rêvait d’une Pologne qui ne serait nulle part ; Sureau d’une France dont on ne pourrait cerner tous les traits. Pour ne pas être assigné à résidence identitaire, il s’est inventé dans L’or du temps*, son dernier livre, un double étranger et imaginaire, d’origine russe, ami de Breton, peintre de son état, Agram Bagramko, qui l’accompagne dans son odyssée où il remonte le fleuve de sa mémoire, en remontant la Seine.

DANS LE FAUTEUIL DE MAX GALLO

François Sureau, né à Paris, peut désormais s’asseoir sous la coupole à côté de l’écrivain Andreï Makine, né en 1957 à Krasnoïarsk. Ils ont tous deux le même âge. Et se retrouvent dans une compagnie où ils sont les plus jeunes. C’est la preuve, que s’inventer un double, ce n’est pas forcément mentir, mais chercher une issue, à ce qui n’en a pas. Pourquoi être né ici plutôt qu’ailleurs ? La France est une occasion à saisir, une opportunité, un destin ; elle n’est pas une donnée immédiate. Elle est, comme disait Paul Valéry de l’Académie Française, un mystère, dont le trait principal est sa longévité.

À l’image de l’Académie qui est une institution qui a survécu à la Révolution, à Vichy, à la Guerre d’Algérie, aux évènements de Mai 1968. On peut s’en moquer et considérer à l’instar de Simone de Beauvoir dans Les Mandarins, que le seul nom d’Académicien était une injure. On peut se contenter de dire que sa mission est d’accompagner les évolutions de la langue française, telle la féminisation des noms de métiers et de fonctions, qu’elle a menée tambour battant. Mais elle est, au-delà du dictionnaire qui porte son nom, une mémoire vivante, un pari sur le futur, dont on aurait tort de mésestimer l’importance dans un monde soumis à l’arrogance du présent.Ce n’est pas la France rêvée, la France idéalisée, que Sureau vient incarner, mais une France blessée, inhibée par l’ordre moral, obnubilée par la répression

Gageons qu’en accueillant François Sureau, le mystère français puisse déployer tous ses attributs. Que la cohorte d’écrivains, de maréchaux, de diplomates, d’anarchistes, qui nourrissent son imagination, trouve de quoi recevoir quelque écho. Car en s’installant au fauteuil de Max Gallo, ce n’est pas la France rêvée, la France idéalisée, que Sureau vient incarner, mais une France blessée, inhibée par l’ordre moral, obnubilée par la répression, modifiant son droit pénal pratiquement chaque année. Une France qui serait prête à « considérer le citoyen libre comme un délinquant en puissance ». Si ces mots n’avaient pas été écrits par Sureau dans son « Tract » Sans la liberté** , ils auraient pu être rédigés par quelque gauchiste enragé. Il n’en est rien. Et c’est ce qui a surpris, pas seulement la fraction la plus austère des rédacteurs du Figaro ou de Valeurs Actuelles, mais les journalistes de Mediapart, qui ont vu en Sureau, un ennemi déclaré du « contrôle social ».

Sureau, comme le dit Jean-Marie Rouart, dans le Figaro du 15 octobre, « est un homme qui rue dans les brancards ». Et qui rue à bon escient. Un homme qui défend « le droit de se contredire et de s’en aller« . Il ne réclame pas le droit d’inventaire. Mais le droit de ne pas se taire. Dans L’or du temps, son portrait d’Hubert Lyautey (1854-1934) est admirable de subtilité. Sureau ne se contente pas de condamner la colonisation. Il en dévoile le pathétique et l’ambivalence. Avec lui, l’exposition coloniale de 1931 ressemble au parc Astérix. Sa force est de  croiser les registres. En compagnie du Duc de Richelieu (1766-1822), qui fut gouverneur d’Odessa, on est pris de vertige. Avec le rabbin Rachi (1040-1105) de Troyes, on oublie François Baroin.

Apollinaire, Arsène Lupin, Pascal, Simenon, Koestler, Babar, dans le désordre, cela ne marche pas. Avec Sureau cela fonctionne. Le Moyen-Âge côtoie les années noires. Le surréalisme n’est jamais loin. Le collage complaît à l’auteur. La France est une suite de faux raccords où la grandeur flirte avec l’ignominie. Grégoire de Tours (538-594) en fut un des premiers conscients. De Gaulle en était persuadé. Abram, aujourd’hui, il serait né dans le Donbass ; Sureau serait son frère. Mais le défenseur du droit des étrangers n’est pas un naïf. Il ne confond pas la parole des responsables politiques, avec la littérature. Il ne prétend pas se substituer à eux. Sureau décline une France impossible. Elle respire, néanmoins, et cette grâce nous suffit.

DÉFENSEUR DU DROIT DE MANIFESTER

Balzac mourut sans savoir si l’Académie avait répondu à sa demande d’y entrer. Zola s’y est présenté 24 fois. L’histoire de l’Académie oscille entre la Mer de la Tranquillité et l’Océan déchainé. Elle s’inscrit dans l’héritage de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, jamais abrogée, qui instaure la primauté du français dans les documents relatifs à la vie publique. C’est dans cette commune qu’Emmanuel Macron compte édifier un Musée de la langue française. Richelieu, fin limier, s’est inspiré de cet acte fondateur, afin de renforcer l’unité du Royaume. Mais la langue n’est pas toute, et l’Académie n’aurait pas résisté au temps si elle n’était que sa gardienne. Dans les textes, elle est une institution indépendante du pouvoir.

Que fera François Sureau de son épée ? Rejoindra-t-il ceux qui ont une conception passive de la citoyenneté ? Ceux qui sont prêts à troquer leur liberté contre le confort de leur appartenance à un ordre intangible ? Lui, le pourfendeur de l’État tuteur, qui s’en est pris courageusement aux « coups de canifs portés à la constitution ». Qui a défendu « l’exercice du droit de manifester ». S’est inquiété « de la perte de confiance dans les capacités du citoyen libre ». Il ne se laissera pas intimider. Et cela seul mérite de lui souhaiter, bonne chance. Pour que la chasse à la libre expression soit dorénavant interdite : sous la coupole, dans la rue, dans les rédactions, partout, où la liberté est menacée.

* François Sureau, L’or du temps, Gallimard, 2020, 848 pages.

** François Sureau, Sans la liberté, Gallimard, coll. « Tract », 2019, 64 p.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :