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Vivre en poíēsis – René CHAR et Georges MOUNIN: L’autonomie de la poésie créatrice



Il y a deux jours nous présentions un ouvrage relatant la génèse de la relation entre Héva et May qui se situe, comme la relation Char – Mounin, dans le contexte de la Seconde Guerre Mondiale:

Vivre en poíēsis: « Autant en emportent les guerres » de Suzanne Rafflé de Chevaniel https://metahodos.fr/2020/12/11/vivre-en-poiesis-autant-en-emportent-les-guerres-de-suzanne-raffle-de-chevaniel/

Voici le recueil de correspondance entre Char et Mounin qui illustre une relation littéraire et poétique d’une grande force .

CORRESPONDANCE 1943-1988 Georges Mounin, René Char

Edité par Gallimard Blanche Décembre 2020


Avez-vous lu Char ?

C’est la question qui surplombe la correspondance entretenue, de 1943 à 1989, entre le poète et son critique, Georges Mounin (de son vrai nom Louis Leboucher, 1910-1993).

C’est la même question qui figure en couverture du célèbre essai que ce dernier lui consacre dès 1947 chez Gallimard, texte fondateur et représentatif de la reconnaissance exceptionnelle dont l’œuvre de Char fait l’objet à la Libération. Avez-vous lu Char ? est, au vrai, la première tentative d’approche et d’explicitation de l’art souverain du « poète le plus actuel » à son temps. Les liens sont forts entre Mounin et Char.

La littérature, l’histoire et la vie des hommes sont au cœur de ce dialogue exigeant, dont les enjeux ne sont pas accessoires.

Le poète et le professeur se sont connus en 1938 à l’Isle-sur-Sorgue,

où le jeune Leboucher, militant communiste, est nommé instituteur et loue une partie de la maison familiale des Char, les Névons. Leur antinazisme puis le dégoût de Vichy les unissent, dans les faits comme dans les principes.

Char est un de ces voyageurs interstellaires dont l’imagination parcourt le continuum espace-temps sans recourir au véhicule des métaphores poussives et soigneusement construites. (p. 61) G.M.

« Au contraire de ce que pense Valery, ce n’est pas parce que tel langage est éternel qu’il y a poésie; c’est parce qu’il y a poésie, qu’il devient éternel. Il ne s’ agit pas d’abord d’éterniser son langage : il peut y avoir des lois pour exprimer ses émotions, il n’y en a pas pour les éprouver. Ce n’est pas la matière linguistique qui doit être indestructible, c’est ce que l’homme a voulu lui faire dire. Sinon, l’on aura écrit pour les Athénée à venir, les philologues et les compilateurs, les historiens de la langue et de la littérature : mais non pour les hommes. C’est une émotion d’abord et qui le vaille, qu’il faut éterniser. « (p. 105) G.M.

« En règle générale, ce n’est pas à la lecture qu’on reçoit le poème. Ni à la première lecture, évidemment, ni à celles qui suivent bien souvent. (Non qu’on ne puisse être ébloui, frappé; bien au contraire.) L’esprit sensible aux poèmes, mais fruste encore, inexpérimenté, s’étonne parfois, se décourage à constater ceci : qu’il a envie de prendre un poète préféré, qu’il le prend, qu’il le lit, – et qu’il ne se passe rien.

Quelquefois nous savons que le poème est beau, mais nous ne le sentons pas; ou bien, avec désespoir, nous ne le sentons plus. Nous croyons que le poème est devenu aride, alors que presque toujours c’est nous qui le sommes. La lecture est acquisition, la plupart du temps, et non possession. Les vrais lecteurs des poètes le savent bien, les poèmes ne se lisent pas, on les fréquente, on les sait par coeur, à son insu même. Puis un jour, au hasard, une émotion personnelle interrompt votre méditation, votre rêverie, votre travail, n’importe où : la création du poème par le lecteur est une opération parallèle à celle du poème par le poète. Pour le lecteur aussi la poésie est involontaire, l’authentique rencontre avec la poésie et non l’échauffement artificieux sur un texte. » (p. 44) G.M.

«Ma rencontre avec la poésie vivante d’un poète vivant, à peine plus âgé que moi (de trois ans), fut un choc, une révélation, voire une initiation.

Je sus brusquement que la poésie ne faisait pas seulement partie de la culture mais aussi de la vie, directement – qu’elle pouvait être plus vécue, et vécue autrement que je ne l’avais fait jusque-là. C’est la dimension de la poésie de René Char, entre 1938 et 1946, dans Le Visage nuptial, Seuls demeurent et Les Feuillets d’Hypnos, qui changea ma façon de lire.

Et je souscris toujours aux premières lignes de cet essai : « La langue de René Char avait un tel don qu’on sentait qu’elle valait la peine d’être d’apprise. »»

Georges Mounin.

Louis Leboucher, dit Georges Mounin,

est né le 20 juin 1910 et mort le 10 janvier 1993, professeur de linguistique et de sémiologie à l’Université d’Aix-Marseille. Il s’est souvent déclaré fervent disciple du linguiste français André Martinet. Ses œuvres traitent d’un vaste ensemble de sujets, allant de l’histoire de la linguistique à la définition de celle-ci et de ses branches et problèmes traditionnels (sémiologie, sémantique, traduction…) à sa relation avec d’autres domaines de connaissance (philosophie, littérature, dont la poésie en particulier, société).

Mais ce n’est qu’en 1943 que s’ouvre leur conversation critique,

Leboucher se décrivant lui-même comme le « correspondant inactuel » de son ami poète, situant leur échange à l’écart des événements auxquels ils sont pourtant tout deux personnellement mêlés. Ce qu’est la poésie pour Char, les lettres courant de 1943 à 1947 l’expriment avec force, dans une même quête de la vérité du langage poétique, de la mise au jour de ce qui s’y joue, en particulier autour du commentaire de Seuls demeurent et de la mise au point des Feuillets d’Hypnos.

René Char ne se substitue pas au travail patient d’élucidation que mène le professeur, mais il lui ouvre grand son atelier et le renseigne sur son ambition d’écrivain. Il apprécie et consacre la lucidité de son interlocuteur, « lecteur toujours enchanté, toujours accordé » : « Vous dites bien, vous pensez bien, votre clé est teintée du sang de mes yeux et de mon coeur » ; ou encore : « Chacune de vos explications sonne une étoile et tout le ciel carillonne.

« Je me rends complètement à vos raisons »

Seule ombre au tableau, bientôt envahissante : le communisme stalinien de Mounin, désormais en poste à Aix-en-Provence, qui, dans le climat de l’après-guerre, devient insupportable à Char. À la belle complicité des débuts se substitue peu à peu un dialogue de sourds, où se mêlent défiance et malentendus… jusqu’à la rupture de leur relation, non sans retour, de 1957.

Le critique se voit relégué par Char l’intransigeant aux rangs nombreux des doctrinaires et des systémiques :

grave déviance, s’il en est, aux yeux du poète qui, comme d’autres de ses contemporains, proclame et préserve avant toute chose l’autonomie de la poésie créatrice à l’égard de toutes fins morales ou pratiques.

Edition établie et présentée par Amaury Nauroy


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