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Les enseignants: solitude et manque de soutien

BILLET

« Être enseignant, c’est être seul »

L’enquête conduite avec l’institut de sondage Ifop concerne les formes de séparatisme religieux émanant des élèves. Les résultats montrent que la contestation de la laïcité, en nette hausse, est une réalité à laquelle la grande majorité des enseignants doivent désormais faire face.

En interrogeant en décembre un échantillon de 801 enseignants, il s’agissait d’obtenir des informations sur la place des contestations de la laïcité dans leur métier, leur moral, leurs conditions de travail et leur vision de la place de la religion dans l’enceinte scolaire.

La première partie de cette étude examine l’ampleur et la forme des contestations de la laïcité à l’école. Le constat, dressé par Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie dans le secondaire et directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès, est clair : les résultats font « apparaître une prégnance conséquente du religieux qui s’est immiscé dans la vie professionnelle des enseignants.»

La gravité et la fréquence des incidents

En effet, pas moins de 80% des professeurs interrogés affirment avoir déjà été confrontés au moins une fois au cours de leur carrière à une revendication liée à des croyances ou pratiques religieuses, dont 59% dans leur établissement actuel. Le phénomène, massif, est aussi en progression, puisque 53% des enseignants au collège ont déjà été l’objet de contestations, contre 46% lors d’une enquête Ifop-CNAL menée en 2018.

Un enseignant sur quatre déclare même être régulièrement témoin ou victime d’incidents ayant trait à la laïcité dans son établissement. Contrairement à un préjugé, les difficultés ne sont pas rencontrées uniquement dans les écoles, collèges et lycées de banlieues populaires ; elles y sont certes plus fréquentes, de même que dans des régions comme l’Île-de-France ou le sud-est, mais les revendications religieuses se produisent sur tout le territoire national.

Les incidents liés à la laïcité sont les plus nombreux au collège, où 46% des professeurs en font état, mais le primaire n’est pas épargné (26%), le lycée (38%) encore moins. On retrouve une grande diversité d’anicroches de toutes natures, mais certaines sont plus fréquentes que d’autres, comme les incidents concernant la restauration scolaire ; les jours de classe manqués liés à l’exercice d’un culte ou à la célébration d’une fête religieuse ; les contestations d’enseignements sur la laïcité, la sexualité ou l’égalité entre filles et garçons ; les absences de jeunes filles à des cours de natation ou de sport.

Au total, 53% des enseignants ont observé de la part d’élèves des formes de contestation au nom de la religion, et 59% des formes de séparatisme religieux à l’école. L’Ifop a en outre mesuré un cas particulier, celui des cérémonies d’hommage à Samuel Paty, lors desquelles 19% des professeurs (et 34% de ceux qui enseignent en REP) ont constaté au moins forme de contestation ou de désapprobation : justifications des violences, refus de participer à la minute de silence, injures ou provocations… Des chiffres qui tranchent avec les seuls 793 signalements recensés par le ministère de l’Education nationale le 18 novembre dernier.

Une très forte autocensure

Face à cette montée en puissance de l’intrusion du religieux à l’école, deux questions se posent aux professeurs : doivent-ils s’autocensurer pour éviter des troubles, et doivent-ils signaler les faits lorsque ceux-ci adviennent ? Parmi les 801 enseignants interrogés par l’Ifop, 49% disent déjà s’être autocensurés dans le secondaire, un nombre en progression sensible : ils étaient seulement 36% en 2018. Par ailleurs, 22% disent s’autocensurer « de temps en temps », contre seulement 10% deux ans plus tôt. En banlieue populaire, ce sont 70% des profs qui déclarent avoir modifié le contenu de leur cours par prudence.

Le signalement des incidents est largement répondu, puisque 84% des enseignants interrogés s’y sont prêtés, contre 16% n’ayant rien dit. En revanche, le signalement ne se fait quasiment jamais auprès du rectorat (5%), et pas si souvent auprès de la direction de leur établissement (56%). Une explication pourrait résider dans le manque de soutien dont estiment bénéficier les profs : près de la moitié évoque un « soutien total », 86% un « soutien partiel » au niveau de l’établissement, des chiffres qui descendent à 21% (soutien total) et 54% (soutien partiel) s’agissant du rectorat. C’est auprès de leurs collègues (73%) que les enseignants estiment avoir le plus reçu un appui sans équivoque.

Le corps enseignant divisé

Malgré ces données, l’Ifop note toutefois que le corps enseignant reste en partie divisé sur certaines questions de laïcité : ainsi, si 75% des professeurs estiment que Samuel Paty a « eu raison de faire un cours sur la liberté d’expression en s’appuyant sur des caricatures de presse », 9% pensent qu’il a eu tort, et 15% ne souhaitent pas répondre.

La démarche du prof d’histoire-géo tragiquement assassiné est soutenue par les trois quarts des enseignants du public, mais seulement par les deux tiers de ceux du privé ; 40% des professeurs déclarant croire en une religion se rangent du côté des critiques ou des silencieux, de même que 35% de ceux qui enseignent dans les banlieues populaires, « peut-être plus nombreux à penser qu’il faut, à l’école, tenir compte de la sensibilité religieuse des élèves » selon Iannis Roder, de la Fondation Jean Jaurès.

Nous vous proposons un article de THE CONVERSATION

qui évoque en particulier l‘enquête organisée tous les cinq ans par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), cette enquête internationale est une étude à large échelle qui donne la parole aux enseignants du premier cycle du secondaire et à leurs chefs d’établissement.

ARTICLE

Les enseignants, des professionnels en manque de soutien

Valérie Quittre Chercheuse en sciences de l’éducation, Université de Liège 12 janvier 2021 THE CONVERSATION

Dans une société en profonde mutation marquée par un modèle économique vacillant, une digitalisation galopante et aujourd’hui une crise sanitaire mondiale, le métier d’enseignant devient de plus en plus complexe. Par leur investissement dans l’éducation des citoyens de demain, les professeurs se trouvent au cœur de toutes les questions vives.

Face aux difficultés croissantes du métier, la grande autonomie qui a depuis longtemps marqué l’identité professionnelle des enseignants prend des allures de solitude, voire d’isolement. C’est l’un des problèmes qui a d’ailleurs été pointé suite au tragique assassinat de Samuel Paty.

Dans la société d’aujourd’hui, l’important investissement personnel des professeurs n’est plus suffisant pour leur permettre de relever seuls les nombreux défis auxquels ils sont confrontés.

Peu de mentorat

La souffrance au travail des enseignants fait souvent l’objet d’attentions. Une étude de la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance de l’Éducation nationale) réalisée en 2013 montre, par exemple, que les enseignants sont plus exposés aux risques psychosociaux que d’autres cadres du privé et de la fonction publique.

En France, cette solitude est d’autant plus marquée que les enseignants ne se sentent pas du tout portés par une reconnaissance de leur profession dans la société. Avec la Communauté française de Belgique, il s’agit de l’un des systèmes éducatifs où ce déficit de reconnaissance est le plus prononcé. C’est ce que montre l’enquête TALIS.

Organisée tous les cinq ans par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), cette enquête internationale est une étude à large échelle qui donne la parole aux enseignants du premier cycle du secondaire et à leurs chefs d’établissement.

Au travers de TALIS, les enseignants, interrogés en 2018, manifestent une vision contrastée de leur métier. Ils sont attirés par les valeurs sociales et éducatives d’un métier qu’ils continuent à aimer vaille que vaille, mais leur identité professionnelle est de plus en plus éprouvée par les difficultés qu’ils rencontrent pour gérer et motiver leurs élèves.

L’enquête TALIS 2018 montre aussi qu’en France, ainsi qu’au Portugal et en Communauté française de Belgique, la gestion de la discipline est problématique : elle empiète davantage sur les temps d’apprentissage que dans beaucoup d’autres pays et représente une source de stress et de souffrance majeure pour les enseignants.

Comme l’écrit Eirick Prairat, l’indiscipline fait souffrir, elle fait souffrir physiquement et psychologiquement les professeurs. Moins souvent étudiés, le stress et le sentiment d’isolement des chefs d’établissement sont aussi perceptibles.

Les résultats de l’enquête TALIS en graphique.

À l’heure où la profession doit se réinventer, la collaboration et le partage des responsabilités sont des clés de voûte de la transformation. La construction d’une plus grande identité collective est en marche dans tous les systèmes éducatifs, à des degrés divers. En France, même si les relations entre collègues sont perçues positivement, plusieurs indicateurs mesurés par l’enquête TALIS 2018 tendent à indiquer qu’enseigner reste encore une fonction assez solitaire.

L’entrée dans le métier manque également de mesures soutenantes. Ainsi, TALIS montre qu’environ la moitié des enseignants des collèges français font leurs premiers pas dans le métier sans réel accompagnement et, pour la plupart, sans allégement de charge horaire, tel que le connaissent par exemple les Pays-Bas, le Royaume-Uni (Angleterre) ou encore l’Autriche.

Le mentorat des jeunes enseignants, bien que généralement jugé essentiel par les chefs d’établissement, est loin d’être généralisé en France : seul un tiers des enseignants dans leurs deux premières années de carrière disent être soutenus par un mentor. Cette pratique, qui consiste en une sorte de jumelage entre un enseignant chevronné et un enseignant novice, est pourtant reconnue pour faciliter l’insertion professionnelle et rompre le sentiment d’isolement des jeunes enseignants.

À l’échelle internationale, la moyenne de la France est comparable à la moyenne des pays de l’OCDE mais celle-ci cache une grande variabilité entre pays. Les pays anglo-saxons ont pour la plupart institué le mentorat enseignant tandis que les pays d’Europe latine et ceux de l’est de l’Europe peinent à l’adopter.

Cloisonnement des rôles

En cours de carrière, la formation continue des enseignants français s’inscrit surtout dans une perspective de développement individuel sous la forme de cours, de séminaires ou de conférences pédagogiques et les formations à visée collaborative telles que le coaching, les visites d’autres écoles et d’entreprises ou encore les communautés de développement professionnel sont plus rares qu’ailleurs.

Le climat de soutien et d’encouragement entre enseignants est manifeste avec plus de huit enseignants des collèges français sur dix qui estiment pouvoir compter sur leurs collègues. Toutefois, ce climat soutenant ne se traduit pas sur le terrain par de fréquentes pratiques de collaboration.

Certes, les enseignants coopèrent en échangeant du matériel pédagogique ou en discutant des difficultés ou progrès d’élèves, mais il est plus rare qu’ils travaillent en réelle collaboration afin par exemple d’établir des critères communs d’évaluation des élèves ou d’enseigner à plusieurs dans la même classe.

Depuis le cycle précédent de l’enquête TALIS en 2013, certaines formes de collaboration sont toutefois fortement en hausse, mais uniquement dans les collèges en éducation prioritaire où elles sont plus installées que dans les autres collèges. L’intensité des collaborations s’ajusterait ainsi à la hauteur des défis.

Par ailleurs, un cloisonnement des rôles transparaît encore. Ainsi, les enseignants sont représentés dans moins d’un quart des équipes de direction (23 %), mais cette représentation est toutefois en augmentation par rapport à 2013 où ils ne faisaient partie que de 16 % des équipes.

Cela ne signifie pas pour autant que les enseignants se considèrent totalement exclus des décisions à l’échelle de l’établissement mais c’est en France – et en Communauté française de Belgique – que le partage des responsabilités est le moins souvent perçu comme une culture d’établissement par les enseignants et par les directeurs.

De leur côté, les chefs d’établissement se disent surchargés et stressés par les tâches administratives et avoir peu d’occasions de s’investir dans des tâches liées à l’enseignement. C’est un peu chacun chez soi.

On le voit, un élargissement des collaborations professionnelles dans et hors de la classe s’avérerait bien nécessaire. L’enquête TALIS le confirme : dans tous les systèmes éducatifs, le travail collaboratif est corrélé à une plus grande satisfaction professionnelle et à un sentiment d’efficacité personnelle plus élevé. Et les enseignants qui ont la possibilité de participer aux décisions concernant leur établissement tendent aussi à collaborer plus intensément.

Pourtant, comme le statut d’enseignant est aussi souvent associé à une idée d’indépendance dans le cadre de la classe, la solitude peut être en quelque sorte choisie. Ainsi, malgré la solitude ressentie, les enseignants peuvent résister aux collaborations professionnelles approfondies parce qu’elles iraient à l’encontre d’une liberté pédagogique farouchement défendue.

Le développement de collaborations repose alors sur un fragile équilibre entre un cadre institutionnel y incitant et un engagement individuel et de groupe dans les établissements scolaires.

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