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Cinq œuvres d’Orwell que vous n’avez (peut-être) pas lues

Orwell, socialiste, révolutionnaire, patriote

Auteur de « 1984 » , George Orwell tombe dans le domaine public en 2021ne manquait pas d’exprimer ses convictions:

Cela fait maintenant sept ans que je n’ai pas écrit de roman, mais j’espère en écrire un dans un proche avenir. Ce sera nécessairement un ratage – tout livre est un ratage – mais je vois assez bien le genre de livre que j’ai envie d’écrire”, estime Orwell en 1946, dans un petit texte intitulé Pourquoi j’écris, trois ans avant la parution du livre sur lequel il œuvre : 1984. Le “ratage” en question est devenu, on le sait, un des grands monuments de la littérature, loué pour ses qualités, étudié et enseigné, constamment cité comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature d’anticipation. 

2021 voit un soudain intérêt pour l’écrivain britannique, dont le roman phare n’avait pas bénéficié d’une nouvelle traduction depuis 1950.

Une critique du stalinisme, et par extension du socialisme ?

Après sa parution en 1949, l’ouvrage d’Orwell est largement interprété, aux Etats-Unis, comme une critique du stalinisme, et par extension du socialisme. Maisil considère que le risque du totalitarisme existe autant chez les libéraux que chez les socialistes.

J’avais depuis longtemps remarqué qu’aucun événement n’était jamais relaté exactement par les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, pas même le genre de rapport qu’implique habituellement de mentir à leur sujet. J’ai lu le récit de grandes batailles là où il n’y avait eu aucun combat, puis pas une ligne quand des centaines d’hommes avait été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattu dénoncés comme traîtres et lâches, et d’autres, qui n’avaient pas essuyé un seul coup de feu, salués comme les héros de victoires parfaitement imaginaires, tandis que les journaux de Londres reprenaient à leur compte ces mensonges et que des intellectuels zélés y allaient de leur battage émotionnel sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses « lignes de parti ». […] Ce genre de choses m’effraie, car cela me donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Réflexions sur la guerre d’Espagne, 1942

Le nationalisme englobe des opinions et des mouvements aussi divers que le communisme, le catholicisme militant, le sionisme, l’antisémitisme, le trotskisme et le pacifisme. Ainsi entendu, il n’implique pas nécessairement l’allégeance à un gouvernement ou à un pays, et moins encore à son propre pays, et il n’est même pas absolument indispensable que l’entité au service de laquelle il se met possède une existence effective. […] Le nationaliste commence par choisir son camp, pour se persuader ensuite que celui-ci est effectivement le plus fort ; et cette conviction, il se montre capable de la soutenir alors même que tous les faits sont contre lui. Le nationalisme, c’est la soif de pouvoir tempérée par l’illusion. Notes sur le nationalisme, 1945  

Modernité

Quand vous lisez Orwell, ses analyses, ses essais, ses comptes rendus, il y a plein de moments où c’est un homme de son temps, temporise cependant Thierry Discepolo. La façon dont « Le Lion et la licorne » lit la société ne fonctionne plus très bien aujourd’hui, et il faut faire des abstractions pour en tirer quelque chose”. Pour le fondateur des éditions Agone, Orwell a surtout inventé un vocabulaire qui permet, encore actuellement, de décrire des situations contemporaines : “La modernité d’Orwell n’est pas visionnaire, elle est analytique”. 

Bien avant ses contemporains, Orwell, après son passage en Espagne, a compris l’importance à venir de la place de la vérité, non seulement dans les conflits mais plus encore en politique. Si les termes “novlangue” ou “police de la pensée” sont entrés dans le vocabulaire et l’imaginaire commun, c’est avant tout parce qu’ils font écho au problème soulevé par l’écrivain britannique : “Le principal ennemi du langage, c’est l’hypocrisie”.

Pour Quentin Kopp, le président suppléant de la Orwell Society, “un autre travail essentiel à lire pour comprendre Orwell, d’autant plus important en ces temps de “fake news”, est “La Politique et la langue anglaise”. Un passage critique de ce travail résonne notamment avec les mensonges perpétrés par les politiciens” :

Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable, […] à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la « pacification ». Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un « transfert de population ». […]. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. La Politique et la langue anglaise, 1946

Son actualité: la liberté

Si Orwell reste donc dans l’air du temps, c’est pour son immarcescible défense de la vérité. Mais pour être fidèle à sa pensée, il convient, pour lui rendre hommage comme pour le citer, de s’appuyer sur les faits. 

Consciemment ou inconsciemment, chacun écrit en partisan. Au cas où je ne l’aurais pas déjà dit quelque part dans ce livre, je vais le dire ici : méfiez-vous de ma partialité. George Orwell, Hommage à la Catalogne

Emission

Ces cinq œuvres d’Orwell que vous n’avez pas lues

12/01/2021 Par Pierre Ropert France Culture

George Orwell est tombé, au 1er janvier 2021, dans le domaine public. Il ne s’agit pas uniquement de ses deux chefs-d’œuvre que sont « La Ferme des Animaux » et « 1984 » mais également de ses essais, articles, nouvelles et autres romans…

Petit tour dans la bibliographie d’Orwell.

Au 1er janvier 2021, 70 ans après la mort de George Orwell, tous ses écrits sont tombés, en France, dans le domaine public. Les éditeurs ne s’y sont pas trompés : 1984 et La Ferme des Animaux devraient bénéficier de nouvelles traductions au cours de l’année. Devenues des références absolues dès lors qu’il s’agit de parler de dictature elles ne sont pourtant pas, loin de là, les seules œuvres de George Orwell. A travers ses quelques romans et nouvelles, mais aussi de nombreux articles et essais politiques, l’écrivain britannique développe déjà certains de ses thèmes majeurs : la critique de l’impérialisme, le rapport à la misère, la nécessité de la lutte ou encore les considérations sur la langue…

« Une pendaison » (1931)

A 19 ans, après des études médiocres dans des établissements anglais brillants, George Orwell s’engage dans l’armée britannique et est envoyé aux Indes, en 1922. Ce sera la Birmanie. Là, Orwell s’ennuie, passe son temps à lire, et écrit sa première nouvelle, où il raconte l’insignifiance d’une exécution capitale dont il a été témoin. Elle préfigure, déjà, de ce que sera l’engagement politique de l’écrivain : à une époque où la peine de mort est commune, Orwell décrit non pas tant la répulsion que lui inspire la peine capitale que la banalité pernicieuse du mal. Sans aucun jugement, celui qui s’appelle Eric Blair et n’a pas encore trouvé son nom de plume, se contente de conter une situation peu enviable, dans laquelle lui-même se dépeint, finalement, tel un homme médiocre :

Les gardiens s’étaient rangés autour de l’échafaud, formant un vague cercle. Alors, une fois le nœud coulant en place, le condamné se mit à invoquer son dieu. C’était un cri aigu et répété : « Ram ! Ram ! Ram ! Ram ! », qui n’exprimait ni l’urgence, ni la crainte d’une prière ou d’un appel au secours, mais se répétait avec régularité, comme le son d’une cloche. Le bourreau, qui était toujours sur l’échafaud, sorti un petit sac de coton semblable à un sac de farine et l’enfila sur la tête du condamné. Mais le cri étouffé par le sac nous parvenait cependant, répété encore et toujours : « Ram ! Ram ! Ram ! Ram ! Ram ! ». […] Nous regardions tous l’homme attaché et encapuchonné qui se trouvait sur l’échafaud et nous écoutions ses cris – un cri, une seconde de vie supplémentaire. Nous avions tous la même pensée : tuez-le vite, qu’on en finisse, que l’on n’entende plus cet horrible cri ! »

Première nouvelle écrite par Orwell, Une pendaison préfigure tout le talent littéraire qui sera celui d’Orwell. De son service au sein de l’empire britannique, l’écrivain conservera une haine farouche des impérialismes, sous toutes leurs formes. Il réprouve la mentalité coloniale et la façon dont il a été placé, malgré lui, dans une position de domination qu’il abhorre et à laquelle il est contraint de se plier, comme il le décrira dans sa nouvelle Comment j’ai tué un éléphant (1936). Il tirera également de cette expérience un roman, Une histoire birmane (1934), fortement inspiré de sa propre expérience et qui conte les aventures de Flory, jeune fonctionnaire affecté en Birmanie, et contraint de supporter les conversations xénophobes de ses acolytes officiers :

Mon cher docteur, dit Flory, comment pouvez-vous imaginer que nous sommes ici pour autre chose que pour voler notre prochain ? C’est pourtant très simple. Le fonctionnaire maintient le Birman à terre tandis que l’homme d’affaires lui fait les poches. […] Jamais nous n’avons appris aux Indiens un seul métier utile. Nous n’osons pas : cela nous ferait trop de concurrence sur le marché. Une histoire birmane

  • Dans le ventre de la Baleine et autres essais (Editions Ivrea).

« Dans la dèche à Paris et à Londres » (1933)

Au cours des années 1920, Orwell échoue à Paris. En faisant l’expérience de la misère, l’écrivain va faire des marginalisés, des plus pauvres, une source d’inspiration qui confine presque au travail journalistique. Il décèle chez eux des valeurs qui manquent aux intellectuels qu’il a pu côtoyer et côtoiera encore. Dans ce récit autobiographique, l’écrivain raconte d’abord ses déboires à Paris, avec son compagnon de route Boris, Russe exilé et bolchévique éminemment romanesque, et parvient à insuffler une dimension humoristique qui vient compenser le sordide de sa situation. Jamais voyeur, Orwell conte le quotidien des ouvriers et des crève-la-dalle, dont il fera un tant partie, décrivant la faim et son « inertie absolue » qui « réduit un être à un état où il n’a plus de cerveau, plus de colonne vertébrale » : 

Nus et frissonnants de froid, nous nous alignâmes dans le couloir. Il est impossible d’imaginer à quel point nous avions l’air de misérables déchets d’humanité, plantés là dans l’impitoyable lumière du matin. Les nippes d’un trimardeur n’ont sans doute rien de bien ragoûtant, mais ce qu’elles dissimulent est infiniment pire. Pour voir l’homme tel qu’il est, hors de tout faux-semblant, il faut le voir nu. Pieds plats, bedaines sorties, poitrines creusés muscles flasques – tous les stigmates de la déchéance physique étaient là. Il n’y avait pratiquement personne qui ne fût sous-alimenté, et certains étaient visiblement malades. 

Devenu plongeur dans un grand restaurant parisien, Orwell, qui travaille entre 10 et 15 heures par jour, trace en substance une critique de l’esclavage moderne. Une fois arrivé à Londres, l’écrivain devient cette fois un sans-abri, décrivant son errance de plusieurs mois dans les rues de la capitale anglaise. Dans ce récit des milieux prolétaires (qu’il poursuivra dans Le Quai de Wigan en 1937), Orwell se veut avant tout descriptif, même s’il ne se prive pas de considérations d’ordre politique. Ses expériences, et plus particulièrement celle de la mendicité, n’en forgeront pas moins ses valeurs morales : 

Les mendiants ne travaillent pas, dit-on. Mais alors, qu’est-ce que le travail ? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C’est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr – mais alors bien des activités enveloppées d’une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. En tant que type social, un mendiant soutient avantageusement la comparaison avec quantité d’autres. Il est honnête, comparé aux vendeurs de la plupart des spécialités pharmaceutiques ; il a l’âme noble comparé au propriétaire d’un journal du dimanche ; il est aimable à côté d’un représentant de biens à crédit – bref c’est un parasite, mais un parasite somme toute inoffensif. Il prend à la communauté rarement plus que ce qu’il lui faut pour subsister et – chose qui devrait le justifier à nos yeux si l’on s’en tient aux valeurs morales en cours – il paie cela par d’innombrables souffrances. Je ne vois décidément rien chez un mendiant qui puisse le faire ranger dans une catégorie d’êtres à part, ou donner à qui que ce soit d’entre nous le droit de le mépriser.

Un mendiant, à voir les choses sans passion, n’est qu’un homme d’affaires qui gagne sa vie comme tous les autres hommes d’affaires, en saisissant les occasions qui se présentent. Il n’a pas plus que la majorité de nos contemporains failli à son honneur : il a simplement commis l’erreur de choisir une profession dans laquelle il est impossible de faire fortune.

  • Dans la dèche à Paris et à Londres. Aux Editions Ivrea, 19 €, et aux éditions Gallimard Poche,

« Hommage à la Catalogne » (1938)

J’ai raconté quelques événements extérieurs, mais comment communiquer l’impression qu’ils m’ont laissée ! Tout pour moi est étroitement mêlé à des visions, des odeurs, des sons que les mots sont impuissants à rendre : l’odeur des tranchées, les levers du jour sur des horizons immenses dans les montagnes, le claquement glacé des balles, le rugissement et la lueur des bombes ; la pure et froide lumières des matins à Barcelone, et le bruit des bottes dans les cours de quartier, en décembre, au temps où les gens croyaient encore à la révolution ; et les queues aux portes des magasins d’alimentation, et les drapeaux rouge et noir, et les visages des miliciens espagnols ; surtout les visages des miliciens – d’hommes que j’ai connus au front et qui sont à présent dispersés et Dieu sait où, les uns tués dans la bataille, d’autres mutilés, certains en prison ; la plupart d’entre eux, je l’espère, encore sains et saufs.

Publié en 1938, Hommage à la Catalogne est le récit phare d’Orwell. A mi-chemin entre l’essai, le témoignage historique et l’autobiographie, cette œuvre retrace son engagement durant la guerre d’Espagne, en Catalogne, entre décembre 1936 et juin 1937. Arrivé à Barcelone en tant que journaliste désireux de rapporter les faits, Orwell décide rapidement de s’engager par conviction et se retrouve aux côtés du Poum, le Parti ouvrier d’unification marxiste, pour affronter les troupes fascistes du général Franco. Orwell découvre la vie des tranchées, le manque d’équipement (il est lui-même affublé d’un fusil Mauser allemand de 1896 passablement abîmé) et raconte, surtout, l’ennui, face à des troupes qui maintiennent chacune leurs positions. 

Dans notre secteur, il ne se passait pas grand-chose. A deux cents mètres sur notre droite, là où les fascistes se trouvaient sur une éminence de terrain plus élevée, leurs canardeurs descendirent quelques-uns de nos camarades. A deux cents mètres sur notre gauche, au pont sur la rivière, une sorte de duel se poursuivait entre les mortiers fascistes et les hommes qui étaient en train de monter une barricade en béton en travers du pont. Ces satanés petits obus arrivaient en sifflant, bing-crac, bing-crac !, faisant un vacarme doublement diabolique quand ils atterrissaient sur la route asphaltée. A cent mètres de là, vous étiez parfaitement en sécurité et pouviez contempler à votre aise les colonnes de terre et de fumée noire qui jaillissaient comme des arbres magiques.

Dans les tranchées, Orwell découvre surtout une camaraderie qui efface les classes sociales. Y compris pour ses ennemis. « Le premier troupier franquiste que j’ai vu était en train de se soulager devant la tranchée. Je n’ai pas pu tirer. J’étais venu pour tuer des fascistes et j’apercevais juste un pauvre type, empêtré dans ses bretelles« , écrit encore l’auteur d’Hommage à la Catalogne, fidèle à son humanité. Au fil de l’ouvrage, Orwell questionne de plus en plus l’utilité de la guerre. Il anticipe la défaite et réalise, surtout, les luttes internes au sein des forces républicaines. Après les émeutes à Barcelone, où il décrit une atmosphère abominable, Orwell est nommé lieutenant. De retour sur le front, à Huesca, il est gravement blessé à la gorge : 

L’ensemble des impressions et sensations que l’on éprouve, lorsqu’on est atteint par une balle, offre de l’intérêt et je crois que cela vaut la peine d’être décrit en détail. Ce fut à l’angle du parapet, à cinq heures du matin. C’était toujours là une heure dangereuse parce que nous avions le lever du jour dans le dos, et si notre tête venait à dépasser du parapet, elle se profilait très nettement sur le ciel. J’étais en train de parler aux sentinelles en vue de la relève de la garde. Soudain, au beau milieu d’une phrase, je sentis…. C’était très difficile à décrire ce que je sentis, bien que j’en conserve un souvenir très vif et très net.                  
Généralement parlant , j’eus l’impression d’être au centre d’une explosion. Il me sembla y avoir tout autour de moi un grand claquement et un éclair aveuglant, et je ressentis une secousse terrible – pas une douleur, seulement une violente commotion, comme celle que l’on reçoit d’une borne électrique, et en même temps la sensation d’une faiblesse extrême, le sentiment de m’être ratatiné sur le coup, d’avoir été réduit à rien. Les sacs de terre en face de moi s’enfuirent à l’infini. J’imagine que l’on doit éprouver à peu près la même chose lorsque l’on est foudroyé. Je compris immédiatement que j’étais touché, mais à cause du claquement et de l’éclair, je crus que c’était un fusil tout près de moi dont le coup, parti accidentellement, m’avait atteint. Tout cela se passa en moins d’une seconde. L’instant d’après, mes genoux fléchirent et me voilà tombant et donnant violemment de la tête contre le sol, mais, à mon soulagement, sans que cela me fit mal. Je me sentais engourdi, hébété, j’avais conscience d’être grièvement blessé, mais je ne ressentais aucune douleur, au sens courant du mot .

Après cette blessure, Orwell est démobilisé. Il constate, à son retour à Barcelone, que le Poum a été déclaré « hitléro-trotskiste » et complice des franquistes. Pour la première fois, l’écrivain est mis face à la portée des mensonges des Etats Modernes. « Je pense qu’il est impossible que personne ait pu passer plus de quelques semaines en Espagne sans être désillusionné, écrit Orwell dans Hommage à la Catalogne. […] La vérité, c’est que toute guerre subit de mois en mois une sorte de dégradation progressive, parce que tout simplement des choses telles que la liberté individuelle et une presse véridique ne sont pas compatibles avec le rendement, l’efficacité militaire. […] L’un des plus tristes effets de cette guerre pour moi, ce fut d’apprendre que la presse de gauche est tout aussi fausse et malhonnête que celle de droite », écrit Orwell dans Hommage à la Catalogne. En s’engageant dans ce combat, l’écrivain a confronté ses convictions au réel et est passablement désabusé : Hommage à la Catalogne dénonce tout autant les agissements des franquistes que ceux des communistes. Mais cette expérience nourrit ses idéaux et son imaginaire : c’est la guerre d’Espagne qui va mener Orwell vers l’écriture de La Ferme des Animaux, puis de 1984.

Consciemment ou inconsciemment, chacun écrit en partisan. Au cas où je ne l’aurais pas déjà dit quelque part dans ce livre, je vais le dire ici : méfiez-vous de ma partialité, des erreurs sur les faits que j’ai pu commettre, et de la déformation qu’entraîne forcément le fait de n’avoir vu qu’un coin des événements. Et méfiez vous également des mêmes choses en lisant n’importe quel autre livre sur la guerre d’Espagne

  • Hommage à la Catalogne. Aux éditions Ivrea, 18 €, et aux éditions Gallimard Poche

« La Politique et la langue anglaise » (1946)

Orwell a écrit de nombreux essais qui, à bien des égards, font toujours écho à notre actualité. Ses réflexions sur la portée du nationalisme ne dépareilleraient pas en 2021, à quelques jours de l’invasion du capitole par des partisans de Donald Trump aux Etats-Unis : « Le nationaliste commence par choisir son camp, pour se persuader ensuite que celui-ci est effectivement le plus fort ; et cette conviction, il se montre capable de la soutenir alors même que tous les faits sont contre lui. Le nationalisme, c’est la soif de pouvoir tempérée par l’illusion », écrit-il ainsi dans Notes sur le nationalisme en 1945. 

A l’époque des « fake news », qui ont constamment été comparées à la « novlangue » (ou « néoparler » selon les traductions les plus récentes) de 1984, son court essai intitulé La Politique et la langue anglaise semble curieusement dans l’ère du temps. Et cette analyse de la langue de Shakespeare fait finalement office de prélude au concept que développera Orwell dans son ouvrage phare en 1948.

« Une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques […]. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement », statue ainsi George Orwell avant de fustiger les « métaphores éculées », « les prothèses verbales », « le style prétentieux » ou encore « les mots dénués de sens » :

Les mots démocratie, socialisme, liberté, patriotique, réaliste, justice ont chacun plusieurs significations différentes inconciliables. Dans le cas du terme démocratie, non seulement il n’en existe aucune définition ayant fait l’objet d’un accord général, mais les tentatives visant à établir une telle définition rencontrent des résistances de toutes parts. Il est presque universellement admis que traiter un pays de « démocratique » est un compliment : par conséquent , les défenseurs de n’importe quel type de régime déclarent qu’il s’agit d’une démocratie et craignent qu’il leur faille abandonner ce terme s’il était doté d’une signification précise. Cette terminologie est souvent utilisée de manière sciemment malhonnête : celui qui l’emploie en possède une définition personnelle, mais fait en sorte que l’auditeur puisse croire qu’il veut dire tout autre chose. Des déclarations comme « Le maréchal Pétain était un vrai patriote », « La presse soviétique est la plus libre du monde », « L’Eglise catholique est hostile aux persécutions » ont presque toujours la tromperie pour but.

Saine lecture à propos la portée du langage et la façon dont la politique en modifie le sens, La Politique et la langue anglaise pointe l’état de dégradation de son idiome de naissance :

Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable, […] à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la « pacification ». Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un « transfert de population ». […]. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. 

Pour l’écrivain britannique, le « principal ennemi du langage clair, c’est l’hypocrisie ». Avec cet essai, il dispense quelques pistes pour éviter que « le langage ne corrompe la pensée ». Et vice-versa.

  • Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais. Editions Ivrea,.

« Pourquoi j’écris ? » (1946)

1946 est une année prolifique pour Orwell : l’écrivain multiplie les courts essais politiques. Avec « Pourquoi j’écris ? », il propose au lecteur de revenir avec lui sur les motivations qui l’ont amené à l’écriture. « Très tôt – dès, je crois, l’âge de cinq ou six ans – j’ai su que je serais un jour écrivain. Entre ma dix-septième et ma vingt-quatrième année, je me suis efforcé d’abandonner cette idée, tout en étant conscient que, ce faisant, je contrariais ma véritable nature et qu’il me faudrait tôt ou tard me mettre à écrire des livres », écrit-il en préambule, avant de s’interroger, lucide, sur la façon dont son écriture a évolué à mesure qu’il forgeait sa conscience politique. 

Partant du postulat « qu’il est impossible d’apprécier les raisons qui poussent un homme à écrire sans savoir quelques choses des premiers pas de sa vie », Orwell livre les quatre raisons majeures qui l’ont poussé – lui comme d’autres écrivains à son sens – à écrire : le pur égoïsme et le désir de paraître intelligent ; l’enthousiasme esthétique ; l’inspiration historienne ; et enfin la visée politique. C’est évidemment ce dernier axe que l’auteur choisit de développer le plus avant : 

Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme, et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. […] Toute la question est de savoir quel camp on choisit et quelle méthode on adopte. Et plus on a conscience de ses propres partis pris politiques, plus on a de chances d’agir politiquement sans rien renier de sa personnalité esthétique ou intellectuelle. 

Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dernières années, c’est à faire de l’écriture politique un art à part entière. Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti. Quand je décide d’écrire un livre, je ne me dis pas : “Je vais produire une œuvre d’art”. J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention et mon souci premier est de me faire entendre.

De la Birmanie aux questionnements sur le langage, de la guerre d’Espagne à l’écriture de La Ferme des Animaux : avec ce bref texte, Orwell propose un court et dense condensé autobiographique qui permet de mieux appréhender son engagement et sa quête de vérité absolue. 

  • Dans le ventre de la Baleine et autres essais. Editions Ivrea,

Pierre Ropert

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