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Mesure et démesure

Comme un voyage en forme de navigation dans Metahodos

« En temps de crise, la tentation première est toujours d’aller au plus simple, de faire aller le balancier vers « davantage d’autorité » plutôt que vers « davantage de démocratie », de toujours aller vers la modification plutôt que vers l’approfondissement, vers l’aventureux lendemain plutôt que vers le retour à la source et aux fondamentaux«  ,

indique Pierre RIDEAU qui nous propose un texte sur cette question au cœur de la démarche de Metahodos. C’est également pour lui, nous dit il, « une manière de saluer ce que produit Metahodos et les auteurs et références qui s’y déploient au fil des Billets ou des Articles »

Merci à lui,

Bonne lecture de ce nouvel article.

ARTICLE DE PIERRE RIDEAU

Mesure et démesure

Nous regardons, effarés, stupéfaits ou résignés, des pays, pas si lointains parfois, rongés par le pouvoir de nuisance de leurs dirigeants.

Entre les autocrates, populistes, despotes et théocrates de tout bord, la démesure donne toute sa puissance.

On peut être tenté de réduire leur action à la recherche d’une puissance perdue – quand elle n’est pas phantasmée -, ou à la consolidation incessante des murs qu’ils ont érigés pour endiguer toute influence extérieure de peur de perdre leur pouvoir qui procède de cet isolement.

Dans tous ces pays on observe aussi le primat du dogme et de l’incantation inlassable incarnés par des clergés, un clan ou un parti unique.

Que savons-nous de l’état d’esprit des populations qui y vivent ? La propagande y est si puissante et les médias étrangers si empêchés que nous pourrions les imaginer comme des blocs compacts  indifférents voire satisfaits de leur sort.

Pourtant, les faits sont là, des informations nous parviennent grâce au courage des opposants et des journalistes.

Surveillance de masse, enfermement massif et dragonnades, élimination d’opposants, opposition emmurée, population sous cloche et ce ne sont pas que des inventaires désespérants, ce sont des noms et des visages, celui, bouleversant, de l’avocate turque Ebru Timtik s’il fallait n’en citer qu’un.

Ce ne sont pas nos affaires, occupons-nous de nos problèmes d’abord et n’allons pas croire que notre modèle soit supérieur ou même simplement enviable et envié !

Sans doute est-ce vrai en partie et peut-être plus souvent qu’on ne le croie.

Après les attentats de 2015, Marcel Gauchet appelait à cesser à la fois la sidération et l’irénisme, à cesser de penser que le monde veut nous ressembler et aspire aux mêmes choses que nous.

Mais il est tout aussi vrai que leur volonté de domination, leur propagande, leur désinformation, leur folie complotiste et leur détestation de la démocratie sont des menaces qui provoquent des déséquilibres et des chaos bien réels qui nous atteignent dans notre mode de vie, dans notre chair et dans notre essence.

A cela s’ajoutent, provenant des mêmes territoires, le terrorisme et la pandémie qui nous frappent et auxquels nous répondons par l’Etat d’urgence.

Savons-nous nous en protéger et riposter ?

Notre démocratie est-elle donc si faible, par essence, qu’il faille un état d’urgence pour affronter ces périls ? l’Etat de droit n’est-il donc pas suffisamment fort pour faire face au tragique de l’Histoire ? Alors, une petite musique de se faire entendre, la démocratie est moins préparée et moins réactive que les régimes autoritaires dans les situations « anormales ».

Et puis aussi, sur le temps long, voici que les technologies accélèrent le débat sans l’éclaircir et rendent lourdes et illégitimes les institutions..Alors que les totalitarismes contrôlent l’information, les démocraties en ont perdu le contrôle. Olivier Babeau.

Alors faudrait-il changer de modèle et de pratique ?

Faut-il être arrivé à un tel point de lassitude ou d’ignorance ou de ressentiment pour vouloir le modèle qui nous fait tant de mal ?

Faut-il, à notre tour, dans nos démocraties européennes, renoncer à la mesure ?

La tentation existe, c’est le moins qu’on puisse dire. Et le vote protestataire qui veut ignorer la complexité des problèmes et préférer la simplification abusive et réductrice, qui penche pour « l’homme fort et providentiel – ou la femme- » plutôt que pour la démocratie représentative ne cesse de croître.

Selon Dominique Reynié, cette dynamique est entretenue par de nombreux facteurs dont l’insatisfaction de l’action de la puissance publique (l’impuissance de la puissance?), l’absence d’effet significatif des votes, la non représentation de la population dans l’espace politique et médiatique et une défiance grandissante à l’égard des institutions d’une part, et entre individus d’autre part.

Le corollaire de cette évolution est l’évolution de l’abstention et le risque prend forme, c’est encore Dominique Reynié qui l’indique, que l’abstention des modérés gonfle le vote des protestataires et menace le plafond de verre.

Alors, nos gouvernants et au delà, les gouvernants européens doivent-ils renoncer à la modération et préférer la radicalité ? Ou devront-ils être remplacés par des hommes ou femmes forts ?

Une première indication nous est donnée par Marcel Gauchet

« la modération n’est pas la mollesse, la facilité c’est la radicalité. »

Nos difficultés viennent-elles de trop de démocratie ou de pas assez de démocratie ?

La tentation première est toujours d’aller au plus simple, de faire aller le balancier vers « davantage d’autorité » plutôt que vers « davantage de démocratie », de toujours aller vers la modification plutôt que vers l’approfondissement, vers l’aventureux lendemain plutôt que vers le retour à la source et aux fondamentaux.

Le premier point serait qu’il ne faut pas s’interdire le débat sur ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas.

Dans un billet publié par Metahodos, Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy estimaient que la démocratie est un travail permanent de détermination de ses idéaux quitte à les réviser ou à les mettre radicalement en cause.

Le second point est d’envisager que si toutes les menaces couramment évoquées qui affaiblissent la démocratie sont bien réelles, très documentées et mises sur la place publique, il en manque certaines.

En particulier, la responsabilité des citoyens est très peu évoquée comme si par définition, tous les maux ne pouvaient procéder que d’en haut.

Une coupure entre gouvernants et citoyens existe, du fait des premiers nommés, et dans de nombreux domaines mais ne peut-on pas interroger aussi la coupure entre les citoyens et leurs élus ou administrations ?

Le ressentiment, évoqué par la philosophe Cynthia Fleury, n’est-il pas aussi un point à considérer, et la simplification abusive relevée par Dominique Reynié, la cristallisation systématique de toutes les difficultés sur l’Etat et le politique, le manque de civisme individuel n’ont ils aucun impact ?

Les élus les plus populaires (à juste titre) auprès des Français, les maires, sont ceux aussi qui témoignent le plus du comportement irresponsable de beaucoup de leurs administrés.

Il ne s’agit pas d’inverser les responsabilités mais de dire que si on n’en considère qu’une seule, celle des élites, mot magique, on se prive d’un examen de l’ensemble des causes et que si le problème n’est que celui des gouvernants, alors la solution est simple, changeons de gouvernants et tout sera réglé. C’est l’argument massue des populistes. 

Une autre menace est peu souvent soulevée, c’est celle de l’affaiblissement non de la démocratie mais de l’Etat en tant qu’émanation légitimée par le peuple pour exercer le pouvoir et c’est hélas le cheval de bataille quasi-unique de l’opposition.

La réponse est-elle dans un régime autoritaire ?

Le paradoxe est qu’on ne peut à la fois dénoncer l’exercice solitaire du pouvoir, l’étouffement des libertés individuelles, les mesures coercitives, une police « hors contrôle » ou instrumentalisée, le fait du prince voire un langage abrupt et vouloir un régime « fort » dont ce sont précisément les attributs et les marqueurs.

Emmanuel Todd par exemple voit en France aujourd’hui un régime fascistoïde à l’oeuvre et un risque de guerre civile contre l’incompétence des dirigeants  ! quand Philippe Bilger fustige la mollesse de la République ! (ne dirait-on pas un discours daté ?)

Dans une refondation totale de l’économie et de la société ?

Comme si les inégalités, les désordres, les scandales n’avaient pour origine que la redistribution des richesses, l’existence d’entrepreneurs ou tel modèle économique. Personne ne niera l’existence de prédateurs ni que des hommes et des femmes soient exploités, des ressources gaspillées et que le dogme de la croissance ne puisse être débattu. Mais on ne peut nier la redistributivité dans les Etats européens ni les régulations à l’oeuvre dans les économies européennes ni l’essor de la RSE dans les entreprises.

Alors, on doit écouter des avis différents, les appels à resocialiser et définanciariser l’économie par exemple, on peut aussi lire, avec perplexité, le texte, publié par Metahodos, de Valérie Bugault  mais les positions dans ce sens ainsi que celles qui appellent à une sorte d’écologisation totale et forcée de la société devraient aussi faire l’objet d’un examen critique et sortir de l’incantation pour être convaincantes.

Sauf à relire Panaït Istrati « vous dîtes qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, d’accord ! Je vois les coquilles brisées, maintenant, montrez-moi l’omelette ! ».

Dans le rejet et la détestation de ce que nous sommes ?

Dans… ? Dans…. ?

Une chose est certaine, le Président de la République , le gouvernement, les femmes et hommes politiques ont une lourde responsabilité mais chacun doit s’emparer de cette question et devrait se sentir acteur des solutions.

C’est un débat, complexe, difficile et qui existe aussi grâce à des collectifs comme Metahodos.

Mon idée est qu’il faut prêter attention à ce que disent des femmes remarquables et éclairantes, je pense à  Marylin Maseo, Chloé Morin, Cynthia Fleury, Stéphanie Stantcheva, Caroline Fourest, Elisabeth Badinter, Esther Duflo, Julie Graziani, et  Anne Dufourmantelle.

Elles mesurent, expliquent, nuancent et articulent, elles affrontent les choses horizontalement.

Nous pourrions laisser le mot de la fin à  Albert Camus dans L’Homme révolté, « la démesure est un confort, toujours, et une carrière, parfois. Le travail de nuance et de mesure est d’abord un travail sur soi-même, très loin de la tiédeur. S’il se refuse à mettre le feu, bien davantage, il nous éclaire. »

Pierre Rideau

5 janvier 2021

1 réponse »

  1. Excellent article, Tgizrry, qui sonne si juste. Les clercs de la démocrature ont peur du peuple et ils ont bien raison car rien ne leur sera pardonné, me semble-t-il… A bientôt,Jean-Marc

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