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POURQUOI LE DÉBAT EST PARALYSÉ DANS NOTRE PAYS, AVEC GÉRALD GARUTTI.

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Un débat public en souffrance :

polémiques stériles, assignations des individus à des rôles prédéfinis et culture du clash

Entre polémiques stériles, assignations des individus à des rôles prédéfinis et culture du clash, nombreux sont ceux qui déplorent aujourd’hui un débat public en souffrance. Le dramaturge Gérald Garutti revient sur les mécanismes à l’œuvre dans ce spectacle quotidien.

«Nous voici donc réduits au premier degré de la dramaturgie» 

Ecrivain, dramaturge et metteur en scène, Gérald Garutti dirige le Centre des Arts de la Parole et enseigne à Sciences Po.

Il nous propose les quatre lois de notre débat national :

– la réduction universelle à des stéréotypes ;

– la distribution impérative en catégories exclusives ;

– l’illusion du choix et l’imposition du rôle ;

– le recours obligé à un minimum de personnages-clés pour médiatiser tout événement.

Il développe la dramaturgie qui détermine aujourd’hui la mise en scène de l’information

« En son cœur, les sept clichés capitaux – sept rôles obligés pour figurer dans notre drame national. Français, encore un effort et vous serez des lieux communs. »

ARTICLE

«POURQUOI LE DÉBAT MÉDIATIQUE EST PARALYSÉ DANS NOTRE PAYS »

Par Gérald Garutti – Publié le 29/04/2021 – Le Figaro

Êtes-vous victime ou salaud? Complice ou héros? Procureur ou bourreau? Rien? Ou bien témoin, au moins? Non, toujours pas? Impossible.

Il faut bien que vous soyez quelque chose – attention, nous n’avons jamais dit quelqu’un. Bienvenue à l’ère du moule universel.

Nous voici donc réduits au premier degré de la dramaturgie. De la crise sanitaire aux préliminaires de la campagne présidentielle, des affaires aux faits divers, aujourd’hui dans notre pays le débat médiatique se résume à sept clichés capitaux – victime, salaud, complice, héros, procureur, bourreau, témoin. Un jeu fermé à sept personnages, sept figures imposées autour desquelles le débat ne cesse de tourner, qu’il convoque systématiquement pour dramatiser toute actualité: pour présenter toute information sous forme d’intrigue où s’affrontent des archétypes ; pour capter l’attention en accentuant l’enjeu.

Telles sont en effet désormais les quatre lois de notre débat national: la réduction universelle à des stéréotypes ; la distribution impérative en catégories exclusives ; l’illusion du choix et l’imposition du rôle ; le recours obligé à un minimum de personnages-clés pour médiatiser tout événement.

1. Le formatage universel. Nier l’individu, le réduire à une dimension unique, l’assigner à une identité standardisée, tel est le grand jeu des puissances collectives – État, médias, opinion publique, réseaux sociaux. Ainsi, tout expert ès Covid se voit-il aussitôt tagué rassuriste ou catastrophiste. La complexité humaine, voilà l’ennemi. La singularité est un danger. Le modèle standard, une sécurité. Conséquence: nous sommes tous des stéréotypes.

2. L’impératif catégoriel. Les rôles sont tranchés. Assignés en masse. Distribués en tranches. Verrouillés en blocs. Alors, les Français, soixante-six millions de procureurs ou soixante-six millions de victimes? C’est tout l’un ou tout l’autre – et en l’occurrence qu’importe d’avoir tort avec Xavier Bertrand ou raison avec Emmanuel Macron. Conséquence: nous sommes tous des monolithes.

Nier l’individu, le réduire à une dimension unique, l’assigner à une identité standardisée, tel est le grand jeu des puissances collectives

3. L’imposition du rôle. La liberté se réduit au choix de l’uniforme attribué. Choisis ton camp, camarade. Mieux – endosse ton rôle, follower. Intègre-toi au scénario. Rentre dans ta case. Fonds-toi dans le personnage qui t’est destiné. L’étiquette qui te désigne. Le cliché qui te définit. Puisque nous sommes en guerre, vous êtes des héros – l’anaphore présidentielle vaut attribution des rôles. Conséquence: nous sommes tous des archétypes.

4. La logique des quotas. a). Un fait ne devient mainstream que s’il joue le jeu des sept clichés. b). Pour exister médiatiquement, tout événement doit mobiliser au moins trois des sept clichés. Sans ce quorum, il restera invisible. c) Jamais deux sans trois: si deux clichés sont déjà là, un troisième surgira pour booster l’action.

Exemple, le conflit entre procureur et bourreau appelle l’intervention du héros. Pour sauver les Français réfractaires de l’État sanitaire, voici Chloro King, alias le professeur Raoult en héros salutaire. Conséquence: nous sommes tous des antagonistes.

Telle est la dramaturgie qui détermine aujourd’hui la mise en scène de l’information.

En son cœur, les sept clichés capitaux

Sept rôles obligés pour figurer dans notre drame national. Français, encore un effort et vous serez des lieux communs.

1. Le Salaud salit. Vices et sévices – l’horreur. Pervers, violent, violeur, le salaud corrompt, abuse, corrode, détruit. Ivre de toute-puissance, pour satisfaire ses pulsions il enchaîne les crimes, dont il jouit en parfaite impunité. Longtemps. Très longtemps. Protégé par son pouvoir. Son prestige. Ses alliances. Sa morgue. Sa cour. Omerta. Parrain célébré, sans scrupules ni empathie il transgresse les maximes qu’il professe. Domination, perversion, dévastation. Sa jouissance avant tout. Émotions provoquées: la fascination et la répulsion.

2. La Victime subit. Dévastation et occultation – le choc. Ça ne passe pas. Le trauma. Du supplice que le salaud lui a infligé, la victime souffre toujours. Meurtrie à vie, elle a enfoui sa destruction. Qui, de l’intérieur, la dévore. Jusqu’à se sentir coupable de l’horreur subie. Sa vie après, elle la passe à lutter contre ce mal qui l’abîme encore – la violence, la souffrance, la honte, la solitude. La survie avant tout. Émotion provoquée: la compassion.

3. Le Complice couvre. Connivence et complaisance – la honte. Avec le salaud, le complice est partie prenante. Par intérêt. Entre-soi. Lâcheté. Corruption. Coupable par alliance, il fourbit son silence, il organise sa cécité. Juré, pour la victime, il ne savait pas. Enfin, si, il savait, mais il n’y croyait pas. N’osait pas. Ne pouvait pas. Et la présomption d’innocence, alors. Et puis, il faut bien faire tourner la machine. Sauver la façade. L’institution avant tout. Émotion provoquée: le dégoût.
Alors, les Français, soixante-six millions de procureurs ou soixante-six millions de victimes ? C’est tout l’un ou tout l’autre

4. Le Témoin révèle. Exposition et explosion – le scandale. Bouleversé par le calvaire muet de la victime, le témoin dénonce le salaud. Exhume ses turpitudes. Publie le malheur. Pour faire éclater la vérité trop longtemps tue. Pour que justice soit enfin rendue. Pour en finir avec l’impunité. Pour que la peur change de camp. Même après tout ce temps. Il peut enfin parler. La lumière avant tout. Émotion provoquée: la sympathie.

5. Le Procureur incrimine. Indignation et condamnation – le bûcher. Le procureur accuse. Accable. Fustige. Stigmatise. Grand inquisiteur, il invective par réflexe et condamne par principe. Il ne juge pas sur pièces, il met en pièces. Parce que lui, il sait. La preuve, ça tourne en boucle sur Internet. Alors il vomit. Il conspue. Il anéantit. Il annule. Tous des salauds – sauf mon réseau. Le bashing avant tout. Émotion provoquée: la colère.

6. Le Bourreau opprime. Torture et dictature – la plaie. Le bourreau réprime. Sa réalité? L’État policier. Sa vérité? Tyrannie et infamie. Sa méthode? Surveiller et punir. Son bon plaisir? Asservir et faire souffrir. Son premier réflexe? Matraquer et interdire. Sa dernière extrémité? Liquider ou laisser mourir. Il a l’arrogance du privilège et l’outrecuidance de la bonne conscience. Son triptyque: indignité, inhumanité, irresponsabilité. L’oppression avant tout. Émotion provoquée: la haine.

7. Le Héros sauve. Dévouement et dépassement – le sacrifice. Le héros s’engage pour autrui. S’expose au danger. Donne sa vie. Avec courage. Abnégation. Il affronte la catastrophe. Fait la guerre – même à l’arrière. Pour la survie du pays. Pour la défense de la patrie. Cataclysme, terrorisme ou pandémie, il se tient debout face à l’Histoire et devant les hommes – dussent-ils l’oublier aussitôt. Quoi qu’il lui en coûte, il ne lâchera rien.

Le salut avant tout. Émotion provoquée: l’admiration

Voilà donc les sept clichés capitaux de notre débat médiatique actuel. Moins capiteux que les sept péchés ancestraux, mais tout aussi canoniques et plus irrémédiables par la (dis)qualification définitive qu’ils imposent. Moins ouvert que le jeu des sept familles. Moins savoureux que Le Bon, la Brute et le Truand, où, par vertu de l’humour seul, «le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent».

Dans notre grand récit national, contre les clichés du casting moderne, je prône une dramaturgie de la complexité. Un art de raconter notre époque en rendant justice à ses multitudes.

Non, sérieusement, notre monde ne se divise pas exclusivement en sept catégories. Sauf à se résigner à l’imposition du prêt-à-jouer. Au conformisme des stéréotypes. À l’écrasement en catégories. Ceci est un plaidoyer pour les identités multiples – contre le réductionnisme radical. En jeu, rien moins que notre liberté. Notre vérité. Notre humanité.

Dans quelle mesure sommes-nous encore capables de nous inventer nous-mêmes sans nous résumer à des personnages? D’écrire notre histoire au lieu de la subir? De nous choisir en devenir, dans le flux de la vie?

Pour y parvenir, il nous faut renouer avec l’«esprit de complexité», qui nous dit: «les choses sont plus compliquées que tu ne le penses» (Milan Kundera, L’Art du roman). L’être humain aussi.

Voilà pourquoi, dans notre grand récit national, contre les clichés du casting moderne, je prône une dramaturgie de la complexité. Un art de raconter notre époque en rendant justice à ses multitudes.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Savoureux article en effet.Il me semble que le désir de catégoriser, voire de typifier, le comportement de nos congénères n’est pas d’aujourd’hui et le théâtre grec nous a apporté bien des stéréotypes pratique. Je pense aussi à l’ennéagramme et au MBTI de l’épouse Jung et de sa fille. Et il y en a bien d’autres. Celui de Garutti en est un autre. D’ailleurs, chacun selon ses valeurs, ses préférences et l’aperçu de son expérience, fait le sien. Il me revient celui simpliste mais parlant  qui revient comme un leitmotive dans le film « Le bon, la brute et le truand » : dans la vie il y a deux types de gens : ceux qui ont un révolver et ceux qui n’en ont pas…Mais la dégradation de notre lien social vient plutôt, comme je l’ai plusieurs fois évoqué, du passage de la modernité à la postmodernité consumériste et même néolibérale, celle qui fait des citoyens raisonnables des consommateurs émotionnels, voire compulsifs. Quand en modernité, fille des lumières, le débat se construit au fil des arguments et des démonstrations rationnelles, en postmodernité il n’existe plus qu’un affrontement émotionnel dans un jeu d’invective à coup d’affirmations de croyances « évidentes », d’anathèmes et d’excommunications. Alors la catégorisation de l’autre n’est qu’une contribution de plus par la disqualification de l’autre devenu définitivement abruti, complotiste, populiste, etc.La fin du débat m’apparait d’avantage comme une affaire de culture que de simplification typologique. L’usage des classifications ne fait que participer à l’argumentaire du non-débat, comme il faisait partie des démonstrations rationnelles du débat moderne.Bien amicalementJean-Marc

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