Aller au contenu principal

Macronisme : Conflit intime entre desir d’être vu et illusion d’agir

ARTICLE – Entre réussites et espoirs déçus, que reste-t-il du macronisme après neuf ans de pouvoir ?

Par Nicolas Didierjean 04/05/2026 CN

Quel bilan peut-on tirer du macronisme et que reste-t-il du parti lancé par Emmanuel Macron en 2016 ? Une question aux réponses multiples, tant le double quinquennat de l’actuel président de la République a été contrasté.

Le 6 avril 2026 marquait le 10e anniversaire du parti En Marche devenu Renaissance, mouvement politique créé par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie et des finances au sein du gouvernement sous la présidence de François Hollande. 

Toutefois, aucune célébration, un quasi-non-événement, comme si rien ne s’était passé une décennie auparavant. Un anniversaire très discret pour lequel le président de la République s’est simplement contenté d’adresser un courrier aux adhérents de son mouvement, avec pour mot d’ordre de persévérer dans le combat politique : «On continue ! On ne lâche rien !» martèle-t-il dans sa lettre.

Il faut dire que les neuf ans passés au pouvoir ont usé le macronisme, censé apporter un souffle nouveau à la vie politique française à partir de 2017. En mai 2027, Emmanuel Macron quittera l’Elysée avec un bilan contrasté, mêlé de quelques réussites et de grands espoirs déçus. Il laissera comme héritage un parti à l’identité parfois difficile à cerner, et dont l’avenir reste en suspens, orphelin d’un chef qui l’a façonné autour de sa personne.

UNE mouvance politique «start-up» pro-européenne

Dix ans après sa naissance, le macronisme est-il clairement identifiable sur le plan idéologique ? La question mérite d’être posée. Emmanuel Macron avait réussi en 2017 à créer un grand mouvement centriste, fédérant autour de son projet des forces de gauche et de droite, ce qui avait eu pour effet de faire sauter le verrou du clivage gauche-droite, très ancré au sein de la Ve République. Durant ces neuf années de pouvoir, cette force centriste a aussi bien montré son aisance au niveau international que ses atermoiements au niveau de la politique intérieure sur des sujets aussi importants que le régalien, la justice ou l’économie.

La grande matrice idéologique identifiable du macronisme réside dans son positionnement pro-Union européenne. En revanche, sur les autres thématiques, il est difficile de savoir où se positionne le parti créé par Emmanuel Macron. Selon la politologue Virginie Martin, présidente du Think Tank Institut Spirales en 2025 et professeure senior à Kedge Business School, le logiciel idéologique du macronisme reste encore difficile à cerner aujourd’hui : «On a du mal à le définir, il existe un flou au niveau idéologique. L’unique chose dont on est sûr, c’est qu’il s’agit d’un mouvement pro-union européenne». 

Pour Philippe Moreau Chevrolet, politologue et communicant, fondateur de l’agence de conseil MCBG, ce positionnement pro-européen était clairement identifiable dès la création du parti En Marche et s’est traduit par une réussite : «La ligne pro-européenne est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était au début de son mandat, même s’il y a eu la guerre en Ukraine entre temps», soulignant notamment la position forte de la France sur le plan européen : «Emmanuel Macron a pris une position de leadership européen, bien que l’Allemagne et l’Italie se soient affirmées également.» Leur homologue Luc Gras, auteur du livre La démocratie en péril, estime qu’Emmanuel Macron «a au moins une colonne vertébrale sur l’Europe.»

La scène internationale comme terrain de jeu favori

Les trois politologues sont unanimes sur le fait que le bilan du macronisme est bon sur le plan international. Pour Luc Gras, le président français a montré aux yeux du monde son savoir-faire en matière de politique étrangère, s’inscrivant ainsi dans «une forme de tradition gaullo-mitterrandienne», en référence à ses illustres prédécesseurs Charles De Gaulle et François Mitterrand, comme une sorte de troisième voie «qui est d’être ni alignée sur les États-Unis, ni sur la Chine et la Russie». 

L’exemple le plus frappant concerne la guerre en Iran déclenchée par le président des États-Unis Donald Trump, dans laquelle Emmanuel Macron a tenu à ne pas s’engager, préservant ainsi la France d’un conflit qui aurait pu s’avérer lourd de conséquences sur le plan économique : «Il a su ne pas s’engager dans une démarche qui était, chacun l’avait bien compris, vouée à l’échec. Donc il a su préserver d’une certaine manière les intérêts de la France» affirme Luc Gras. Pour Virginie Martin, «s’inscrire dans le concert des Nations» est très important pour Emmanuel Macron car «ça lui donne aussi une occasion de peser» sur la scène internationale.

Le président français a d’ailleurs fait des relations internationales son terrain de jeu préféré. Les trois politologues interrogés s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron a été un bon ambassadeur de la France comme terre d’investissement pour les entreprises étrangères, et notamment américaines. Luc Gras, qui estime qu’Emmanuel Macron s’est notamment distingué par «une approche très technocratique du pouvoir», évoque l’ouverture du président français sur l’international, en ce qui concerne les investissements étrangers en France, «à coup de politique de l’offre, de grands colloques, de grands rendez-vous, de start-up». 

De son côté, Virginie Martin souligne le bilan réussi du chef de l’État hors de nos frontières, notamment avec la mise en place d’un «soft power à la française» et l’idée de mettre en avant «la France comme une start-up nation». Philippe Moreau Chevrolet définit Emmanuel Macron comme un «chef d’entreprise devenu président», un «président LinkedIn», avec «un discours très corporate», se livrant à «une séduction effrénée des groupes américains», comme en atteste «l’opération Choose France», avec comme idée directrice «le marketing territorial de la France comme une destination d’investissement».

Une vraie réussite puisque de nombreuses entreprises se sont installées en France sous sa présidence. Toutefois, il s’agit d’un contraste saisissant avec son bilan national, marqué par «un véritable gâchis pour beaucoup» selon Luc Gras.

un échec du macronisme sur le plan intérieur

Au niveau de la politique intérieure, la présidence d’Emmanuel Macron a été marquée par le chaos permanent, «des crises constantes», gérées sous le prisme «du compromis permanent», et du «en même temps», affirme Philippe Moreau Chevrolet, qui parle d’un président «empêché», soulignant que le macronisme a pour particularité «de ne pas exister en dehors de la gestion de crise». En plus des guerres en Ukraine et en Iran, Emmanuel Macron a dû notamment faire face à la crise des gilets jaunes, puis du Covid-19, avec en point d’orgue la dissolution de l’Assemblée nationale, qui a précipité le déclin du macronisme, avec l’échec des législatives qui s’en est suivi.

Théoriquement libéral sur le plan économique, avec la mise en avant de l’investissement, la liberté d’entreprendre et la méritocratie, Emmanuel Macron a finalement appliqué l’inverse de ce pour quoi il avait été élu. En effet, le chef de l’État a beaucoup dépensé pour faire face aux différentes crises apparues lors de son double quinquennat. Cela avait commencé à l’occasion des gilets jaunes, où ce sont «près de10 milliards qui ont été lâchés» selon Luc Gras, qui estime qu’avec cette politique sociale, «on a eu l’impression d’une politique qui mettait des rustines au moment où les mouvements sociaux s’embrasaient». Le politologue ajoute qu’au niveau de la politique industrielle, «la France aujourd’hui est à 13% de son PIB», ce qui est «très faible». De son côté, Virginie Martin souligne «la dette abyssale» laissée par l’actuel locataire de l’Élysée.

Avec la crise du Covid-19, le chef de l’État avait choisi de mettre en pratique le fameux «Quoi qu’il en coûte», politique de relance de l’économie par l’argent publique, avec environ 200 milliards dépensés pour oxygéner les entreprises françaises pendant la pandémie. Une politique keynésienne «complètement contraire à ce qu’il souhaitait faire», selon Philippe Moreau Chevrolet, qui estime que les limites du macronisme en matière économique se sont situées dans «le manque d’alternative au soutien à la technologie».

Sur un plan purement politique, le macronisme est une réussite car «il s’est maintenu au pouvoir pendant dix ans», d’après Philippe Moreau Chevrolet. Toutefois, ce mouvement a perdu de sa superbe depuis les législatives de 2024, provoquant selon le politologue «l’épuisement de la formule» du gouvernement de centre ni de gauche, ni de droite, ainsi que «l’atomisation du bloc central», cerné par les deux forces populistes que sont LFI à l’extrême gauche et le RN à l’extrême droite.

Emmanuel Macron pour seule identité ?

Sur le plan idéologique, Philippe Moreau Chevrolet voit le macronisme comme « un renouveau du giscardisme ». À l’époque de sa présidence, de 1974 à 1981, Valérie Giscard D’Estaing incarnait un nouveau courant de centre-droit, une droite orléaniste, mais contrairement à aujourd’hui, l’opposition était représentée par un certain Jacques Chirac, président du puissant RPR, adepte d’une droite populaire conservatrice, capable de proposer une alternative de gouvernement. Or, depuis 2017, Emmanuel Macron a pour seules réelles oppositions deux blocs populistes, le RN à l’extrême droite et LFI à l’extrême gauche, qui sont certes puissants, mais trop isolés pour proposer une alternance.

Ayant absorbé la gauche et la droite, sans réelle opposition de poids, le président a par ailleurs souvent donné l’impression de gouverner seul, se distinguant notamment par la verticalité de son pouvoir. Luc Gras souligne d’ailleurs l’épisode énonciateur du soir de son élection en 2017 : «Dès qu’il a été élu, il a cheminé seul, tel un être solitaire et Jupiter, vers la pyramide du Louvre le soir même de son élection, c’était très annonciateur d’une manière de gouverner verticale et qui remettait en cause finalement ce qu’il avait annoncé d’une nouvelle façon de faire de la politique». 

Considérant qu’il y avait trop de corps intermédiaires, comme les organisations syndicales, le président a souvent peu considéré le dialogue, ou lorsqu’il l’a fait, les résultats ont été occultés, comme lors du grand débat national, où «les fameux cahiers de doléances», qui furent rédigés par des personnes de la vie active pendant cette période «sont toujours dans les tiroirs» rappelle Luc Gras. Le parlement a également été peu considéré par le chef de l’Etat. Une vision partagée par Philippe Moreau Chevrolet, qui parle de «dévitalisation du Parlement», avec la fameuse formule lâchée par le président à ses députés lors de son premier mandat : «Soyez fiers d’être des amateurs !», très révélatrice de la façon dont Emmanuel Macron a considéré les parlementaires pendant son double quinquennat.

Après neuf années de macronisme, Luc Gras estime que Renaissance «n’est que le fruit d’un seul homme et non pas d’une colonne vertébrale idéologique». Un manque d’identité de la part d’un mouvement dont le seul véritable marqueur se résume par son opposition à la droite conservatrice, voire l’extrême droite. Or, pour Virginie Martin, cela ne suffit pas pour exister : «Certes, il s’oppose aux forces conservatrices et populistes mais on n’existe pas par opposition à un autre mouvement.» En d’autres termes, le macronisme existe plus par réaction aux idées à propos desquelles le mouvement est en opposition, sans réellement proposer de trame idéologique propre : «Il y a un problème pour définir les idées dominantes de ce mouvement» rétorque la politologue, qui voit le macronisme en tant que doctrine «comme un échec», estimant que «le centre existe mais pas le macronisme», et affirmant que «personne ne veut s’inscrire dans les pas» de l’actuel président de la République.

Luc Gras évoque notamment le changement de nom comme preuve d’instabilité, rappelant qu’ «Emmanuel Macron a créé un parti appelé En Marche, EM, c’est à dire son acronyme.». Une fois au pouvoir, le mouvement s’est appelé La République En Marche, puis Renaissance. Virginie Martin définit ce changement de nom comme une «rupture» de la part de Gabriel Attal, à la tête du parti macroniste, et qui a décidé de «prendre une autre route».

Sur le même sujetLorsqu’il quittera l’Elysée en 2027, Emmanuel Macron assure qu’il ne fera plus de politiqueLire

Force conquérante de 2017 à 2022, puis décadente à partir de 2024 avec la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, le soir-même des élection européennes, le macronisme tel que le président de la République l’a incarné semble être sur le déclin. S’il existe au sein de cette mouvance politique des personnalités qui se placent clairement comme prétendantes à la succession du chef de l’État, le macronisme tel qu’il existe aujourd’hui risque de connaître de grandes mutations dans les prochains mois.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.