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ÉQUITÉ/LIBERTÉ – MÉRITE/DIVERSITÉ. LE MÉRITE EST-IL ENCORE UN IDÉAL DÉMOCRATIQUE ? MARIE DURU-BELLAT

BILLET

ÉQUITÉ/LIBERTÉ DIVERSITÉ/MÉRITE

« La Tyrannie du mérite » , avec Michael J. SANDEL

Dans , la méritocratie, mère d’une nouvelle noblesse de robe, le philosophe américain Michael J. Sandel explique dans son livre que l’orgueil d’une élite estimant devoir ses privilèges à son travail déstabilise nos démocraties. Après l’immense succès de JusticeMichael J. Sandel, professeur renommé de philosophie politique à l’Université de Harvard, examine avec force les maux et les nouveaux défis auxquels se trouvent confrontées nos sociétés actuelles.

« Nous vivons une époque dangereuse pour la démocratie, une époque qui creuse les écarts entre gagnants et perdants. » écrit il.

En cause, l’idéal de la méritocratie qui, généralement associé au fonctionnement régulier des institutions démocratiques, à l’autonomie et à la liberté des citoyens, et à une certaine forme de justice sociale, apparaît fondamentalement vicié et in fine inégalitaire, conduisant les sociétés occidentales à une véritable « tyrannie du mérite ».

La conséquence est un mélange de colère et de frustration qui a alimenté les protestations populistes et la polarisation extrême – le Brexit au Royaume-Uni, comme l’élection de Donald Trump aux États-Unis, était un verdict sans appel, qui traduit les inquiétudes, les frustrations et l’exaspération suscitées par des décennies d’inégalité croissante, et une mondialisation qui ne profite qu’aux élites tout en donnant aux citoyens ordinaires le sentiment d’être démunis.
Face aux écueils d’une méritocratie qui engendre excès d’orgueil et humiliation, Michael J. Sandel rappelle qu’il est plus que jamais nécessaire de revoir notre position vis-à-vis du succès et de l’échec, en prenant davantage en compte la part de chance qui intervient dans toutes les affaires humaines et en prônant une éthique de l’humilité plus favorable au bien commun.

La vraie fausse suppression de l’ENA, symbole de l’entre-soi élitiste

Le chef de l’Etat estime cette décision nécessaire « parce que nous avons renoncé à gérer, bâtir des carrières de manière transparente et méritocratique ». Selon Sandel, l’orgueil d’une élite qui estime devoir ses privilèges à son travail déstabilise nos démocraties. Si l’on suit son raisonnement, il y a fort à craindre que de passer de l’ENA à un Institut du service public (ISP), comme le propose Emmanuel Macron, n’y changera sans doute rien, si les prémices restent les mêmes.

Orgueil et mépris de classe

Sandel estime que « la plainte populiste » est l’expression d’une colère contre une caste qui dénigre les milieux populaires. Ce mépris de classe est inspiré d’une culture de l’effort, selon laquelle les gagnants de la mondialisation, généralement détenteurs de prestigieux diplômes, ont réussi, car ils ont trimé dur dès le plus jeune âge. De façon plus ou moins implicite, l’orgueil de cette classe dominante dévalorise les moins fortunés, en laissant entendre qu’ils n’ont pas fait les efforts nécessaires à l’école et au-delà.

La justice comme équité, avec John RAWLS

John Rawls (1921-2002), philosophe libéral américain. Professeur à Harvard, publie en 1971 sa célèbre Théorie de la justice dans laquelle il défend une société basée sur une justice redistributive qui réduirait les inégalités. L’ouvrage connait un succès rapide aux Etats-Unis, où la lutte pour les droits civiques et la guerre du Vietnam ont soulevé des questions liées à la notion de justice.

Chez Rawls, le bien s’entend comme une notion individuelle. La société juste doit permettre de faire cohabiter différentes visions du bien. Il cherche à réconcilier deux principes qui s’opposent souvent, mais qui sont au cœur de l’idéal démocratique : la liberté et l’égalité.

Liberté / Egalité

Les démocraties libérales ont privilégié le respect des libertés, parfois au détriment de l’égalité, tandis que les régimes socialistes ont restreint les libertés au nom de l’égalité. Rawls envisage une solution à ce dilemme : une société juste doit s’appuyer sur des principes qui garantissent la liberté et l’équité.

Le « voile d’ignorance » et les deux principes de justice

Pour Rawls, le législateur doit prendre ses décisions sous un « voile d’ignorance ». Autrement dit, le législateur doit occulter sa propre position dans la société et prendre ses décisions comme s’il pouvait, un jour, occuper une autre position sociale. Ce faisant, le législateur fera en sorte d’établir des règles les moins défavorables aux plus désavantagés, étant lui-même conscient de pouvoir potentiellement se retrouver dans cette position. Rawls estime que, sous ce « voile d’ignorance », deux principes de justice seraient décidés, et doivent donc être garantis par les institutions :

Le principe de liberté  : chaque citoyen doit avoir accès aux mêmes libertés, et la liberté de chacun doit être compatible avec la liberté des autres membres de la société.

Le principe de différence : certaines différences peuvent être tolérées dans une société juste, à une double condition :

A – Les fonctions qui procurent des avantages doivent être accessibles de la même manière à tous les membres de la société. L’égalité des chances est le socle nécessaire d’une société juste (« il doit être indifférent de naître avec telles caractéristiques plutôt que telles autres »).

B – Les inégalités sont justifiées lorsqu’elles permettent d’améliorer la situation des plus désavantagés. Ce principe justifie les aides accordées aux plus pauvres, mais aussi certains écarts de salaires (« une personne talentueuse aura […] droit légitimement aux revenus plus élevés que lui vaut son talent si la collectivité en profite aussi »).

Les « biens premiers »

Rawls introduit dans sa pensée le concept de « biens premiers ». Ces derniers recouvrent les libertés et droits fondamentaux (revenu, richesse, pouvoir, opportunités et bases sociales du respect de soi). Ces « biens premiers » forment les soubassements d’une société juste, il convient de les mettre à disposition de tous. Amartya Sen ira plus loin que Rawls en considérant que l’accès aux « biens premiers » n’est pas suffisant pour garantir la justice d’une société. Il faut également se préoccuper d’égaliser les capacités (« capabilités ») des citoyens à profiter de ces biens (la santé, la réflexion, une longue espérance de vie, etc.).

Par ses travaux, Rawls a considérablement contribué à la philosophie politique. Sa Théorie de la justice fut traduite dans 23 langues, et a, encore aujourd’hui, une influence considérable, en philosophie, en économie et en science politique.

Dans les grandes écoles, la diversité sociale n’a pas progressé en dix ans

Des élèves issus des couches les plus favorisées de la société et résidant en Ile-de-France : le vivier de recrutement de ces établissements n’a pas bougé, indique une vaste étude menée par un laboratoire de l’Ecole d’économie de Paris.

Des initiatives, des discours, mais peu de changements. Le chemin vers la diversité sociale des grandes écoles françaises est encore long. Il l’est même plus que prévu.

Le bilan est sans appel : entre 2006 et 2016, la diversité sociale au sein de ces établissements, qui forment les futures élites administratives, scientifiques et économiques de la France et qui sont, pour beaucoup d’entre eux, financés par l’Etat, n’a pas progressé. L’étroitesse de leur vivier de recrutement, sur le plan social mais aussi territorial, est démontrée par les résultats de cette étude, menée à partir de données administratives quasi exhaustives et encore jamais exploitées à cette échelle.

La part d’étudiants les plus défavorisés socialement − les enfants d’ouvriers, de parents sans emploi − n’a pas progressé entre 2006 et 2016 et n’a jamais dépassé les 10 % dans les grandes écoles, indique l’étude, qui doit être publiée mardi 19 janvier. Ces jeunes représentent pourtant 36 % de cette classe d’âge, et comptent pour 20 % des étudiants de niveau bac + 3 à bac + 5 à l’université.

80 % de CSP+ dans les écoles les plus sélectives

Les deux tiers des élèves des grandes écoles sont des enfants de CSP+ (catégories socioprofessionnelles supérieures : cadres, professions intellectuelles ou libérales, chefs d’entreprise), alors que leur part n’est que de 23 % de l’ensemble des jeunes de 20 à 24 ans en 2016. Dans les 10 % d’écoles les plus sélectives, les enfants d’ouvriers ou de personnes au chômage plafonnent à 5 % des effectifs, quand les CSP+ représentent près de 80 % des promotions. En outre, les classes moyennes (professions intermédiaires, employés, commerçants…) sont aussi largement sous-représentées dans ces formations.

Nous vous proposons l’article de Marie Duru-Bellat qui interroge: Le mérite est-il encore un idéal démocratique ? Elle fait référence, entre autres, aux auteurs que nous vous présentons dans notre billet: RAWLS et SANDEL

ARTICLE

Le mérite est-il encore un idéal démocratique ?

Marie Duru-Bellat, Professeure des universités émérite en sociologie, Observatoire sociologique du changement, Sciences Po – The Conversation

À l’heure où une large frange de la jeunesse aborde les examens et concours censés certifier les mérites de chacun, croit-on encore vraiment au bien-fondé de ces épreuves ? La réponse est sans doute… oui et non.

Non, au vu des critiques récurrentes des évaluations et des inégalités scolaires. Oui, quand on observe que les premiers intéressés (soutenus par leurs parents) se plient, sans trop broncher, à ces rituels de fin d’année, quand on voit que le poids exorbitant des diplômes sur les carrières professionnelles n’est guère contesté, ou encore, qu’en France comme en Europe, nous confions les rênes du pouvoir à des élites hyper diplômées…

Face au problème crucial sur lequel butent toutes les sociétés – comment répartir les « places » et comment choisir ceux qui nous gouvernent –, nous avons, depuis la Révolution, estimé que la naissance, l’héritage de père en fils, ou une incertaine supériorité naturelle ne pouvaient plus prévaloir. Et c’est ainsi que nous avons mis en avant le mérite, et, pour trancher sur sa délicate définition, le mérite tel que mesuré par l’institution scolaire.

Une longue histoire

Le mérite est certes une idée bien plus ancienne. Toute une pensée philosophique s’est confrontée à ces questions redoutables, et, de Platon et Aristote à Confucius, elle a privilégié la figure du sage, savant parfois, mais surtout doté avant tout de solides vertus morales et civiques. Les élites devaient être capables de promouvoir le bien commun et les solidarités, ce que nous appelons aujourd’hui la cohésion sociale.

De leur côté, les religions (notamment l’éthique protestante, telle qu’étudiée par Max Weber) ont insisté sur le fait que nous sommes libres de faire le bien ou le mal, et que, dès notre passage sur terre, notre réussite est le signe de l’élection divine pour un salut dans l’au-delà, venant récompenser notre mérite.

Avec la Déclaration des droits de l’homme de 1789, une contradiction apparaît au grand jour : alors que les individus sont décrétés libres et égaux en droit, ils sont inégaux en fait, par les positions sociales auxquelles ils accèdent. La solution est de considérer comme acceptables des « distinctions sociales » fondées sur l’« utilité commune » : c’est selon leur contribution à la collectivité que les personnes vont voir reconnue ce qui constitue une définition en quelque sorte fonctionnelle du mérite.https://www.youtube.com/embed/BwoLZgwZxLI?wmode=transparent&start=0Les transclasses ou l’illusion du mérite, par Chantal Jaquet (France Culture, 2018).

Il reste que la mesure de l’apport au bien commun n’est pas immédiate, pas plus en tout cas que la vertu. La question de l’appréhension du mérite reste donc en suspens… Longtemps, en décalage avec l’héritage révolutionnaire, la solution de facilité a été de s’en remettre aux garanties des lignées familiales : elles assuraient les qualités de « bonne éducation », voire de sagesse et d’expérience, permettant d’accéder aux positions dominantes.

Les glissements du mérite moderne…

Mais, petit à petit, alors que les brassages de population entraînés par les guerres rendaient encore plus intolérables les inégalités de naissance, le développement économique et technologique a délégitimé plus encore les héritages familiaux au nom d’un besoin impérieux de compétences nouvelles. L’accès à l’éducation a été promu à la fois pour détecter les plus aptes et répondre aux exigences des métiers en expansion.

Si Jules Ferry, fondant l’école obligatoire, avait en tête essentiellement la formation du citoyen, l’explosion scolaire du vingtième siècle a répondu avant tout à un objectif de développement économique, dans un contexte de concurrence internationale. Le risque était alors que l’objectif de formation prenne le pas sur l’objectif d’éducation.

Le risque, car qui dit formation pour des emplois inégalement attractifs, et dit prévalence d’une optique sélective. Le seul critère jugé acceptable pour cette sélection, vu l’égalité postulée entre tous, c’est le mérite scolaire : il apparaît comme gage à la fois d’efficacité (puisqu’il permet de distinguer les plus aptes) et de justice sociale (puisque chacun va pouvoir faire ses preuves dans une école qui s’ouvre de plus en plus largement à tous).

Le mérite du « vieux sage » ou du croyant soucieux de son salut a laissé place au mérite du jeune polytechnicien talentueux dont l’économie a besoin, et dont la valeur marchande atteste de la valeur. Le mérite a progressivement perdu sa connotation morale. Mais le fonctionnement global de la société n’en est pas moins légitimé sur le plan éthique puisque l’institution scolaire est mandatée pour détecter et certifier les plus compétents, et qu’ensuite, les compétences seront rentabilisées dans les emplois, pour le plus grand bénéfice et des individus et de la société.

La justice réduite au mérite ?

Nourries par des sciences sociales en plein développement, les analyses critiques du mérite scolaire se sont multipliées. On a ainsi montré que les évaluations du mérite sont biaisées socialement – ce qu’elles appréhendent est l’objet d’héritages familiaux autant sinon plus que du travail scolaire de chacun –, et qu’elles ne filtrent qu’un sous-échantillon restreint de compétences.

La scolarité n’a rien d’une « concurrence non faussée » et ne parvient pas à donner les mêmes chances à tous comme le voudrait ce qui devient progressivement le principe de justice dominant : l’égalité des chances. De plus, la méritocratie s’avère socialement corrosive, car elle forge à la fois l’arrogance et la condescendance des plus instruits et l’humiliation et le ressentiment des moins instruits, alors même que, comme le soulignait John Rawls, il est douteux qu’on puisse prétendre mériter son mérite…https://www.youtube.com/embed/QkoZ9V-v1_c?wmode=transparent&start=0Les inégalités scolaires (Interview par l’Observatoire des inégalités, 2019).

La critique reste néanmoins polarisée sur le degré d’accomplissement de la méritocratie : on dénonce l’étroitesse du recrutement social des écoles les plus prestigieuses, sans trop s’intéresser au fossé qui les oppose aux voies qui mènent aux emplois les moins qualifiés ou au chômage, bien plus fréquentées. On critique en fait plus les discriminations que les inégalités elles-mêmes, dès lors que ces dernières relèveraient du mérite.

Pourtant, il est difficile, pour les jeunes comme pour les adultes, de se passer du mérite : comment se motiver pour travailler, si l’on ne croit pas que ses efforts seront récompensés ? Comme le suggèrent certains psychologues, nous avons tous besoin de croire peu ou prou à un monde juste…

L’improbable égalité des chances

La méritocratie s’avère donc doublement fonctionnelle : pour la société, puisque les inégalités sociales, qui ne faiblissent pas, apparaissent justifiées, et pour les personnes (notamment les plus diplômées, qui se trouvent être aussi les élites dirigeantes), puisqu’elle apporte le confort moral de devoir son succès à ses seuls mérites.

Pour autant, il est impératif, que ce soit au nom du principe d’égalité ou pour des considérations d’efficacité économique, de revoir profondément la place que nous donnons au mérite, et à quel mérite, dans l’organisation de la société. Car aucun jeune ne devrait sortir de l’école disqualifié du fait de son absence de mérite scolaire, alors même qu’il existe une diversité de talents, négligée parce qu’un type particulier d’intelligence a pris une importance disproportionnée.

En même temps, on ne saurait renoncer à assurer à tous un bagage scolaire commun, et une éducation à toutes ces qualités et ces valeurs donnant à chacun la capacité à participer au bien commun. Ensuite, dans la vie professionnelle, il serait juste de ne pas rabattre la hiérarchie des emplois sur le mérite scolaire.

Comme le souligne Michael Sandel, la société serait plus bienveillante si on réalisait le poids du hasard ou de ce que l’on ne contrôle pas dans ce qui nous arrive, on serait plus solidaire avec ceux qui ont eu moins de chance… Remettre le mérite à sa place donc, et ne pas oublier que la justice passe autant, sinon plus, par l’égalité à l’école et dans la vie que par l’improbable égalité des chances…

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