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LA CRISE DE L’INFORMATION LOCALE FACE À LA PANDÉMIE ET À L’ESSOR DU NUMÉRIQUE.

La pandémie a soumis l’ensemble des médias à une crise violente qui a accéléré des mutations associées à l’essor du numérique

« La pandémie a soumis l’ensemble des médias à une crise violente. Cette crise a accéléré des mutations associées à l’essor du numérique. On a d’abord pensé que les médias d’information locale profiteraient du confinement qui obligerait les usagers à mieux se soucier de leur voisinage mais la réalité est beaucoup plus nuancée.

Les internautes d’aujourd’hui ne se comportent plus comme les lecteurs d’hier. Les médias locaux doivent poursuivre leur effort d’adaptation à ces nouvelles réalités« , c’est ainsi que Antoine de Tarlé ouvre l’article dont nous vous proposons la lecture.

Article

La crise de l’information locale

Antoine de Tarlé, TELOS, 22 juin 2021

La pandémie a soumis l’ensemble des médias à une crise violente. Cette crise a accéléré des mutations associées à l’essor du numérique. On a d’abord pensé que les médias d’information locale profiteraient du confinement qui obligerait les usagers à mieux se soucier de leur voisinage mais la réalité est beaucoup plus nuancée. Les internautes d’aujourd’hui ne se comportent plus comme les lecteurs d’hier. Les médias locaux doivent poursuivre leur effort d’adaptation à ces nouvelles réalités.

Désaffection du public

L’état de santé de la presse régionale aux États-Unis illustre parfaitement l’évolution des attentes et des comportements du public. Depuis une dizaine d’années, cette presse qui fut très prospère avec des taux de rentabilité de 20 à 30%, est en train de s’effondrer. Elle a perdu ses annonces classées qui constituaient un motif majeur d’achat et lui apportaient de substantielles recettes, au profit des sites Internet comme Craigslist. Par ailleurs, la chute de la diffusion du papier n’a pas été compensée par les ventes numériques qui ne progressent guère. Cette situation qui a entraîné la fermeture de centaines de titres et le démantèlement de nombreuses rédactions contraste avec la bonne santé de titres d’audience nationale tels que le New York Times, le Washington Post ou le Wall Street Journal qui ont pu jouer de leur rayonnement mondial et développer leur présence sur le Web avec plus de cinq millions d’abonnés pour le New York Times et près de quatre millions pour le Washington Post et compenser dans une large mesure la perte des recettes publicitaires.

Une étude de mars 2019 du Pew Research Center fournit des éléments d’explication à cette évolution contrastée. Elle rappelle que le public trouve sur Internet non seulement les annonces mais toute l’information service dont leur journal local avait autrefois le monopole. On pourrait pense que les lecteurs potentiels s’intéressent aussi aux faits de la vie locale et au comportement de leurs élus, ce que seul leur journal peut leur apporter. L’enquête du Pew Center dissipe en partie cette illusion. Le poids croissant des chaînes d’information et des sites tels que Google News ou YouTube a entrainé une polarisation de l’opinion sur des événements ou des faits divers nationaux. Cette polarisation est accentuée par la multiplication des boucles sur Facebook ou sur WhatsApp qui permettent des échanges incessants entre individus partageant les mêmes opinions ce qui fait perdre au journal le rôle fédérateur qu’il a joué pendant des décennies.

L’état de santé de la presse régionale française est plus satisfaisant que celui des journaux américains. D’après l’ACPM, la PQR a représenté en 2020, 35% des ventes de presse contre 12% seulement pour les quotidiens nationaux. Elle a accueilli 8,5 milliards de visites sur ses sites soit 41% de plus qu’en 2019. De ce fait elle a dépassé pour la première fois la PQN qui n’a enregistré que 7,5 milliards de visites soit 16, 8% de plus que l’année précédente.

De même, le baromètre Kantar-366 qui étudie chaque mois l’état des relations entre la PQR et l’opinion a indiqué en mai dernier que 56% des Français considèrent que la PQR et proche de leurs préoccupations. Ce pourcentage est même de 63% chez les 18-34 ans.

Il serait risqué cependant de tirer des conclusions définitives de ces données. Les forces qui jouent contre l’information locale aux États-Unis sont aussi présentes en France. Les annonces classées qui alimentaient d’épais cahiers chez les principaux régionaux sont parties chez Leboncoin. Les collectivités locales et les clubs sportifs ont mis en place des sites qui sont très consultés. Il en va de même pour les horaires de cinéma qu’on trouve désormais sur Allo Ciné. On peut désormais se passer du journal local pour l’information de service.

Réseaux sociaux et communautés virtuelles

La crise des Gilets jaunes a rappelé qu’il existait désormais une multitude de circuits d’information portés par Facebook et qui permettaient à des milliers d’internautes d’échanger des opinions ou d’organiser des manifestations collectives en dehors des médias traditionnels. En faisant le bilan de cette crise majeure, les rédactions de la PQR ont constaté qu’elles avaient trop longtemps ignoré ces boucles qui ont fait monter la pression pendant des mois avant le début des grandes manifestations de l’automne 2018 sans que la presse le remarque en dépit du réseau très dense de correspondants locaux.

L’analyse des chiffres d’audience sur Internet fournis par APCM montre aussi que la PQR est loin d’avoir gagné la bataille numérique. Elle dépasse à peine la PQN alors qu’elle diffuse trois fois plus en version papier. Au surplus, le volume de consultations de la PQR est gonflé par les 134 millions de visiteurs mensuels d’Ouest France qui vise clairement par son offre un public national et devance largement les numéros 2 et 3, La Dépêche avec 50 millions et Sud-Ouest avec 34 millions.

Enfin, l’expérience de Mediacités, le site fondé par Jacques Trenteseaux et consacré à des enquêtes de grande qualité menées dans des métropoles telles que Lille, Lyon ou Nantes montre que les sites français d’investigation locale se heurtent aux mêmes obstacles qu’aux États-Unis. Le public est intéressé mais hésite à payer un abonnement et il ne s’intéresse qu’à la ville dont il est proche, sauf si l’enquête a une portée nationale. Du coup Mediacités peine à atteindre un équilibre financier faute d’un nombre suffisant d’abonnés.

Cette crise aggravée par les conséquences économiques des confinements successifs a suscité un intense débat des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, l’American Press Institute a publié en avril 2021 un rapport important sur cette question. Il avait été devancé par le Reuters Institute dans une étude datée d’octobre 2020 fondée sur des échanges avec une dizaine de quotidiens européens dont Ouest France et Nice Matin pour la France.

Ces deux études convergent sur la nécessité pour la presse locale d’être plus à l’écoute des communautés qui font la diversité de ces collectivités. Elles soulignent que la recherche de sujets d’intérêt général supposés recueillir beaucoup d’audience n’est pas forcément une démarche judicieuse : elle ne suscite pas de volonté d’abonnement car ces sujets sont souvent traités ailleurs. Il vaudrait mieux trouver des points d’actualité plus précis s’adressant à une partie seulement de la population mais qui entraineront une forte adhésion au média et donc une motivation pour s’abonner.

Ces travaux montrent aussi que les rédactions doivent poursuivre leur effort pour s’adapter au numérique et tenir compte du fait que l’information passe de moins en moins par le papier et de plus en plus par Internet ce qui implique plus de réactivité et là encore plus d’écoute des messages des internautes.

Il apparaît enfin que le développement du numérique permet la multiplication de sites locaux, plus agiles que les sites de la presse traditionnelle et qui peuvent répondre à des besoins spécifiques des habitants.

Le défi du financement

Il reste cependant à résoudre la question du financement, point sur lequel les études citées n’apportent guère de solution.

Pour les quotidiens régionaux, il est devenu urgent de compenser la disparition de la publicité et la baisse des ventes du papier par des abonnements numériques. Or ce transfert s’opère mal. En Europe comme aux États-Unis les titres nationaux ont beaucoup plus de succès que la presse locale. Celle-ci doit trouver les arguments pour transférer ses abonnés du papier et attirer un public plus jeune habitué à la gratuité de la plupart des services sur Internet. Jusqu’à présent, et à part le cas d’Ouest France qui a une offre nationale et dépasse les 100 000 abonnés, les chiffres d’abonnements restent faibles. Il en va de même pour les sites locaux comme Marsactu à Marseille qui doivent convaincre que cela vaut la peine de payer pour avoir une information inédite, qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Aux États-Unis, de nombreux sites reconnaissent l’extrême difficulté d’un financement par les usagers et font appel au mécénat de philanthropes locaux ou de fondations. En France les aides publiques à la presse jouent ce rôle mais ne sont pas toujours suffisantes comme le montre le cas de Mediacités.

Le chantier de la mutation de l’information locale ne fait donc que s’amorcer. Si tous s’accordent pour souligner l’importance de son rôle pour rendre compte des débats des élus, maintenir un lien social avec les diverses communautés et combattre les fausses nouvelles reprises par les réseaux sociaux, personne n’a encore résolu la question du financement que la PQR va devoir affronter au cours des prochaines années.

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