Aller au contenu principal

« LA CHOSE DITE ET LA CHOSE INDITE ». BILLET DE JEAN-MARC SAURET.



article

La chose dite et la chose indite

Proposé par Jean-Marc SAURET, tiré de Notes et billets « Les essentiels » – mardi 3 août 2021

Il ne m’apparaît pas qu’il y ait de réalité intrinsèque à chaque chose, ou « en soi », comme l’évoquait Bergson. J’avoue être tenant du constructivisme de Palo Alto (Paul Watzlawick), qui apporte des analyses rationnelles fortement explicatives de ce qu’est la réalité. J’y ajouterai qu’il n’y a pas de « chose » sans lien ni dépendance à son propre environnement, ni aux autres éléments de réalité ou encore, hors de nos réalités. Il n’y a donc pas de choses « en soi », à la réalité autonome ou indépendante, mais on retrouve plutôt là ce que notre conscience nomme des concepts. 

Comme je l’ai déjà écrit (notamment dans ma thèse de sociologie clinique « Des postiers et des centres de tri, un management complexe », L’Harmattan, 2003), je dirai donc plutôt que la chose que nous « savons » est une morsure du langage (notre forme consciente de la conscience) dans un « tout indescriptible » hors de nos consciences conscientes. La chose dite est une extraction langagière du réel, une mise en conscience. J’appelle réel tout ce qui est hors de nos prises de conscience, in-attrapé, in-mordu par notre conscience raisonnable, laquelle s’inscrit dans le langage.

Toutes les « choses » sont réelles (entrées en réalité) et/ou inaperçues, inconscientes. Soit il s’agit de « choses » différentes, soit de parts de chaque chose. La part de la chose réelle tombe sous la logique de la perception et de la pensée, quand « l’inaperçu » relève de « l’indit » (qu’en creux on pourrait nommer « l’au-delà-des-mots »), de l’intuition et de la spiritualité. Ceci se reçoit directement, sans raisonnement, comme une « révélation », une intuition. Mais cette « réception » peut aussi devenir en cela connaissance dès lors qu’elle est expérimentée. Ainsi, l’étude des choses réelles relève de la logique du raisonnement, donc de l’approche aristotélicienne, alors que l’approche de l’inaperçu relève de la spiritualité. Les deux approches peuvent être concomitantes, voire parfois convergentes.

Par ailleurs, nous avons aussi la sensation d’un « au delà du mot », de ce réel juste de l’autre côté des limites du dit, qu’il soit « réel » ou non. Lacan le nomme encore le réel parce qu’il existe par défaut. La nature ayant horreur du vide, au delà d’une limite il y a forcément un « quelque chose ». Donc, au delà du mot se trouve un réel à attraper. C’est sur cette limite que marchent les humoristes, les mystiques et les fous, disait-il. En marge de la réalité se trouve le jeu avec les mots, avec les sens, avec les réalités, imaginant des liens qui ne sont pas, des ponts invraisemblables, etc.

Mais, ce que je veux dire aujourd’hui, c’est que, comme Lacan le propose, il y a bien au delà du mot, un autre chose dont ma conscience ne dispose pas. Les chamanes et autres animistes l’imaginent comme le monde des esprits. Les mystiques le voient comme l’ordre du divin. Les fous le voient, voire le craignent… 

Mais prenons un exemple, celui d’un objet immatériel bien présent dans nos consciences : le temps. Pour Aristote, le temps est le nombre reliant l’avant et l’après. Conceptuellement, nous le voyons comme un continuum depuis le passé inscrit dans l’histoire et les souvenirs « courant » vers un « forcément devenir », inscrit en miroir dans le réel. Le futur n’est qu’un concept déduit de notre rapport au passé, une projection sur le vecteur du temps. Et le présent ? c’est ce fragile instant entre le passé qui nous fonde et le futur qui nous aspire. On retrouve ici la logique des choses, le conscient dans le langage et nous pouvons en débattre très longuement. Le conceptuel est bien fait pour cela.

Mais il y a d’autres conceptions du temps et je pense à celle inscrite dans d’autres sagesses comme le taoïsme. Il n’y a ici de temps que le présent. Le temps tourne sur lui-même et ce sont nos pensées qui possèdent une certaine idée du passé tout en projetant une autre idée du futur. Passé et futur sont donc des illusions. Seul n’existe qu’un éternel présent à vivre pleinement. L’idée est tout autant une réalité qu’une philosophie de vie.

Ainsi, nous voici amenés à comprendre que selon la logique de pensée dans laquelle nous nous inscrivons, notre « réalité-dite » peut être bien différente. Et nous comprenons aussi que si une part de celle-ci nous est consciente, ou construite en conscience, bien d’autres « choses » nous échappent hors du langage et de la pensée consciente. Mais qu’y a-t-il dans ce « nuage » ?

Si nous pouvons le dire, alors cela devient conscient et entre en réalité. C’est là la tentation de la logique humaine. Si la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. S’il n’y en a pas, il nous faut en élaborer un pour combler le vide devenu « manque ». Alors nous ne tenterons pas de dire « l’indit ». Nous tenterons juste d’en attraper quelques symptômes. 

Je reviens sur des séquences dont j’ai déjà plusieurs fois parlé. On appelle cela l’intuition ou la sensation et on ne sait absolument pas ce que c’est, juste de ce dont il s’agit. Nous somme bien dans l’espace du sentiment. D’où cette expression « J’ai le sentiment de… » ou « le sentiment que… »

Je repense à cette séquence que me racontait mon père où, subdivisionnaire des Ponts et Chaussées à Montcuq, dans le Lot, ils étaient, avec le médecin du village, les deux seuls propriétaires d’une voiture. En pleine nuit l’épouse du médecin vint frapper à la porte du subdivisionnaire pour lui demander de l’accompagner au village voisin car son mari y était parti en visite et n’était pas revenu. Il lui était forcément arrivé quelque chose.

– Mais quand est-il parti ? demandait mon père.
– Il y a dix minutes environ, répondait l’épouse affolée,

– Mais il faut justement dix minutes pour arriver là-bas ! Asseyez-vous nous allons attendre ensemble…

Le temps passait et rien ne se passait. Le médecin de mari ne revenait pas. Mon père décida donc d’aller à sa rencontre accompagné de l’épouse. A l’entrée du village voisin, la voiture du médecin était entrée dans un platane… Au moment même où l’accident s’était produit, l’épouse en avait ressenti la « réalité » et était accouru chercher de l’aide auprès de mon père.

Je ne sais pas ce qu’est ce phénomène, qu’on appellera de l’intuition, une prémonition ou de la transmission de pensée. Ces mots sont ceux que notre rationalité pose dessus. Mais qu’est-ce vraiment ? Nous n’en savons rien et pourtant c’est là et ça fonctionne.

Regardons un autre exemple. La journaliste scientifique anglaise, d’origine américaine, Lynne McTaggart, relate une expérience parmi tant d’autres dans son ouvrage « Le pouvoir du huit » (Ariane Ed. 2018). Des chercheurs avaient organisé via le net un groupe de personnes portant une attention bienveillante à une plante en laboratoire. Dans le même laboratoire était une autre plante, celle-là jouant la fonction de « plante témoin ». 

En quelques jours, la plante ciblée par les intentions bienveillantes se développa fortement, témoignant d’une excellente santé, bien meilleure que celle dont témoignait la plante témoin. C’est ce que d’autres approches nomment la puissance d’un « égrégore », terme issu de religions chrétiennes, marquant un groupe de personnes efficient par la communauté de pensée, la prière ou l’intention.

Lynne McTaggart n’en restait pas là et développait des groupes « d’intention » où huit participants apportaient mentalement une intention convergente de bonne santé en direction d’une personne souffrante… Et elle constatait que l’état de santé s’améliorait jusqu’à la guérison. Avec son époux, chercheur scientifique, elle développa des dizaines de versions de ces expériences. Elles « marchaient » à chaque fois.

Bien sûr la logique veut que nous trouvions maintes interprétations rationnelles à ce phénomène. Mais Lyne McTaggarrt n’est pas la seule rapporteure de ce type de phénomène. Entre autres, le biologiste anglais, professeur à Cambridge, Rupert Sheldrake, relate dans nombre de ses ouvrages (Science and Spiritual Practices : Transformative Experiences and Their Effects on Our Bodies, Brains, and Health – septembre 2018) des phénomènes du même ordre. Il en développe des théories (Morphic Resonance & Habits of Nature) que la science est en capacité de recevoir.

Mais de quoi s’agit-il ? Certains diront qu’il s’agit de puissances extraordinaires, d’autres comme le physicien canadien, Nassim Haramein, penseront à une conscience universelle habitant le champ magnétique, celui qui occupe le vide entre les particules élémentaires, les reliant toutes entre elles, voire les crée. Je ne ferai pas sa démonstration non plus.

Je ne dis pas que ces gens ont raison, qu’ils ont réellement trouvé quelque chose qui expliquerait cela. Je dis simplement qu’ils ont peut être saisi des symptômes d’un « autre chose » que leur esprit scientifique tente d’éclairer, voire de nommer. Et ce parce que la démarche scientifique est de vouloir comprendre, douter, modéliser, expérimenter pour comprendre et recommencer le cycle. D’autres procèdent par des pratiques dites spirituelles, comme la méditation, la contemplation ou la prière. Certains pensent qu’il s’agit là de moyens d’accès direct à la connaissance, à la conscience universelle.

Je ne dis pas que « ça marche ». Je pose juste qu’il y a un « indit » qui nous interpelle de toutes façons, et quoi qu’il en soit, qu’il relève d’une approche autre que rationnelle, qu’il ouvre de nouveaux champs de « réalité ». En l’espèce, la seule « vérité » que je convoque ici, dans ce champ singulier, est l’ouverture d’un esprit disponible…

Mais, pensons deux secondes à l’apport pragmatique de cette conception : la science est-elle toujours la science depuis qu’adoptant le principe d’une science basée sur la preuve (EBP : Evidence based practice ou EBM : Evidence based medecine) ? Elle a évacué l’humain et sa capacité logique et intuitive de comprendre la complexité au profit de statistique élaborées par des machines. Aujourd’hui, plus que jamais ladite science tente de tuer la maladie à coup de produits déterminés par des ordinateurs. Quelle est la visée de cette démarche sinon de ne jamais répondre à la maladie que par le vente de produits.

Où est la solution qui passe par le rapport humain ? Il faut lire l’anthropologue du soin, Jean-Dominique Michel, lequel pose, ma semble-t-il, les bonnes questions ! Car, in fine, où est passée l’intelligence ? Elle est juste effacée derrière des statistiques… Nous voici susceptibles de mourir idiots dans un monde stupide, à moins que nous renaissions à notre humanité. et il y a des conclusion à en tirer qui s’imposent… Alors, à suivre ?…


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :