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RELIRE FRANK ESCOUBES ET GILLES PRORIOL : « LA DEMOCRATIE, AUTREMENT ». POUR UNE PARTICIPATION COMPLEMENTAIRE AU VOTE.

Compléter le vote par la participation

Alors que le taux d’abstention aux dernières élections régionales et départementales a atteint le 20 juin dernier un record historique, Frank Escoubès, co-Président et co-fondateur de Bluenove ; et Gilles Proriol, partner à Cognito Consulting, co-auteurs de La Démocratie, autrement (Editions de l’Observatoire, mai 2020), invitent à faire rapidement émerger de nouvelles solutions de participation citoyenne complémentaires au vote.

Nous vous proposons ci contre l’entretien qu’ils ont accordé à Elena Scappaticci.

DESAMOUR ET CRISE COGNOTIVE

« …nous sommes partis d’un double constat. Le premier, très largement partagé, est celui d’un désamour qui ne fait que s’amplifier entre les Français et ceux qui les représentent. L’abstention record aux élections régionales et départementales (66%) en témoigne de façon spectaculaire. Le second fait référence à l’émergence d’une véritable crise cognitive qui ne permet plus de réunir les conditions d’un débat démocratique serein, car le « raisonnement politique » citoyen est devenu presque impossible. Nous ne sommes pas les premiers à le dire, Gérald Bronner a notamment livré une analyse remarquable du phénomène des biais cognitifs en démocratie. « , indique Frank Escoubès.

dénaturation de l’esprit des conférences citoyennes

« Je pense que l’erreur originelle ( concernant la convention citoyenne ) aura été de communiquer sur la promesse du « sans filtre » avec un engagement intenable : prendre telles quelles les propositions émanant des Conventionnaires. Il s’agit d’une dénaturation de l’esprit des conférences citoyennes : à l’origine, le dispositif n’a pas vocation à accorder un mandat impératif à des citoyens tirés au sort et à les transformer en députés de fait « , F.E.

« Surtout, il aurait fallu établir une nette distinction entre la co-construction de propositions et la prise de décision elle-même, qui se fait en principe dans un second temps » , poursuit F.E.

« Le risque, si l’on ne parvient pas à tenir les promesses de la démocratie participative, ( parlant du grand débat et de la convention ) c’est de tuer dans l’œuf cette belle idée d’impliquer davantage les citoyens dans la conduite des politiques publiques, et de ne s’en remettre qu’à l’alternative mortifère entre technocratie et populisme. Il est grand temps d’inventer une méthode qui fonctionne« . déclare Gilles Proriol

Les vertus de la co-construction: Gain de diagnostic, gain d’imagination, gain d’appropriation sociale

« Le fait de co-construire avec l’ensemble des parties prenantes d’un problème comporte 3 bénéfices : c’est tout d’abord l’assurance de cerner tous les contours du problème, de ne pas en oublier des aspects « invisibles » …Deuxièmement, cela permet de faire remonter toutes les idées originales de la part de celles et ceux qui ont déjà essayé à leur échelle de résoudre le problème, d’expérimenter des solutions… Enfin, lorsqu’on élabore des solutions qui viennent du terrain, on a de plus fortes chances que leur adoption soit acceptée, appropriée par le plus grand nombre. Gain de diagnostic, gain d’imagination, gain d’appropriation sociale : impliquer des centaines de milliers de nos concitoyens dans la réflexion sera toujours plus efficace que d’essayer de résoudre le problème « en chambre », entre « experts » officiels.  » G.P.

VERS UN MEDIA SOCIAL DEDIE AU RESEAU D’ACTIONS LOCALES ET CITOYENNES ?

« Nous avons Facebook pour gérer nos relations amicales. Nous avons LinkedIn pour gérer notre réseau professionnel. Il nous manque un espace pour gérer notre réseau d’actions locales et citoyennes. Mettons les nouvelles technologies au service de la démocratie de demain ! », déclare Gilles Proriol en clôture de l’entretien.

ENTRETIEN

« Aucun citoyen n’est écologiste à 100 %, socialiste à 100 % ou libéral à 100 % »

Elena Scappaticci– 21 juin 2021 – Usbek et Rica

C’est un chiffre qui interroge nécessairement sur l’état de nos institutions et – plus largement – de notre démocratie : le 20 juin dernier, le taux d’abstention des Français au premier tour des élections régionales et départementales atteignait le record historique de 67,2 %. Défiance massive envers les politiques, fin des partis, montée de l’individualisme, développement de formes alternatives de militantisme… Innombrables sont les analyses ayant déjà été développées pour justifier l’impasse démocratique dans laquelle nous sommes.

Artisans du Grand débat national et observateurs attentifs de la Convention citoyenne sur le climat, Frank Escoubès, co-Président et co-fondateur de Bluenove, et Gilles Proriol, partner à Cognito Consulting, co-auteurs de La Démocratie, autrement (Editions de l’Observatoire, mai 2020), nous invitent plutôt à repenser les mécanismes institutionnels de la participation citoyenne pour faire de l’engagement civique « notre sport quotidien ». 

Loin d’être de purs gadgets démocratiques, les solutions formulées dans leur ouvrage tirent les leçons des expériences françaises ou internationales les plus récentes en la matière pour instruire et compléter les outils dont dispose déjà la Ve République.

Usbek et Rica :  Avant de proposer des solutions concrètes à l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la démocratie représentative, vous posez quelques constats implacables sur la qualité du débat politique en France…

Frank Escoubès – Effectivement, nous sommes partis d’un double constat. Le premier, très largement partagé, est celui d’un désamour qui ne fait que s’amplifier entre les Français et ceux qui les représentent. L’abstention record aux élections régionales et départementales (66%) en témoigne de façon spectaculaire. Le second fait référence à l’émergence d’une véritable crise cognitive qui ne permet plus de réunir les conditions d’un débat démocratique serein, car le « raisonnement politique » citoyen est devenu presque impossible. Nous ne sommes pas les premiers à le dire, Gérald Bronner a notamment livré une analyse remarquable du phénomène des biais cognitifs en démocratie.

Il est ainsi affligeant de ne pas tirer les leçons du fait avéré que le débat ne fait presque jamais changer d’avis les protagonistes. On ne peut que se demander pourquoi tout le monde fait référence à cet idéal de « débat public » alors qu’on sait qu’il n’y a plus de conversation constructive quand il n’y a plus « d’amitié civique ».« L’autonomie de la technocratie n’a jamais été aussi forte en France que ces derniers mois »Gilles Proriol, partner à Cognito Consulting et co-auteur de « La Démocratie autrement »

Gilles Proriol : La situation a d’ailleurs empiré avec la crise sanitaire, qui a encore entamé le sentiment des Français de ne pas être représentés : pendant plusieurs mois, l’ensemble des décisions concernant notre vie quotidienne a été prise par quelques sachants, le plus souvent sans même passer par l’Assemblée Nationale.

Votre analyse de cette « crise cognitive » qui met à mal le débat démocratique diffère pourtant légèrement de celle livrée par Gérald Bronner, pouvez-vous préciser ses contours ? 

FE – Bronner parle d’une forme d’avarice cognitive d’un nombre croissant de citoyens qui endossent des croyances douteuses car le prix intellectuel à payer pour mieux appréhender un problème complexe est jugé trop élevé. Plutôt que de les blâmer, il faut se poser les bonnes questions : qui est responsable de cela ? Comment en sommes-nous arrivés à une situation dans laquelle des pans entiers de la population refusent la contradiction, la nuance et la tempérance pour leur préférer l’invective et le dénigrement ? L’une des principales réponses concerne l’ensemble de nos dispositifs informationnels. Les réseaux sociaux forment des îlots communautaires étanches ; l’internet demeure oligarchique, en ce qu’il récompense l’information la plus multi-indexée par le biais des « page ranks » des algorithmes de Google ; certains médias d’information continue feuilletonnent une information en obérant sa complexité et recherchent le clivage au service de l’audimat.

« Ce que nous avons pu observer durant le Grand Débat National, c’est que contrairement aux apparences, le consensus social domine largement sur plusieurs centaines d’enjeux »Frank Escoubès, Co-Président et co-fondateur de bluenove.

Or, ce que nous avons pu observer durant le Grand Débat National, c’est que contrairement aux apparences, le consensus social domine largement : les Français se sont révélés majoritairement en accord sur plusieurs centaines d’enjeux et de propositions clés (pouvoir d’achat, retraites, chômage, soins de santé, etc.). Mais ces enjeux et propositions sont « écrasés » par les sujets qui font la une des débats CNews ou occupent la « part de voix » des partis politiques (délinquance, identité, genre, cancel culture, etc.). Comme ce fut le cas pendant la campagne des régionales et des départementales sur le thème sécuritaire.

Quel regard portez-vous sur la Convention citoyenne sur le climat, la plus récente et la plus médiatisée des initiatives visant à rendre la démocratie plus inclusive ?

FE : Je pense que l’erreur originelle aura été de communiquer sur la promesse du « sans filtre » avec un engagement intenable : prendre telles quelles les propositions émanant des Conventionnaires. Il s’agit d’une dénaturation de l’esprit des conférences citoyennes : à l’origine, le dispositif n’a pas vocation à accorder un mandat impératif à des citoyens tirés au sort et à les transformer en députés de fait. L’exécutif se retrouve désormais dans une position inédite : devoir s’excuser d’un principe de réalité consistant à évaluer les 149 propositions citoyennes à l’aune de leur faisabilité et de leurs impacts systémiques ! Les participants à l’exercice se sentent trahis, alors même qu’ils ont joué un rôle essentiel dans l’identification des sujets écologiques les plus sensibles pour la société civile.

Comment aurait-il fallu procéder, selon vous ?

FE – La convention aurait dû selon nous mobiliser les trois principales parties prenantes de la transition post-carbone : les citoyens, les élus et les experts. Et ce afin de clarifier leurs attentes respectives, d’identifier les points sur lesquels chaque partie prenante restera intransigeante, et de dessiner les lignes de compromis possibles. La co-construction de réformes ou de projets de loi ne peut être une addition de doléances, mais le résultat d’un équilibrage fragile entre parties concernées. Cela se fait depuis toujours entre le politique, les experts et les lobbies. L’absence des citoyens était historiquement criante. Mais ceux-ci ne peuvent pas soudainement se substituer à tous les autres intérêts catégoriels

.« Concernant la Convention citoyenne sur le climat, il aurait fallu établir une nette distinction entre la co-construction de propositions et la prise de décision elle-même, qui se fait en principe dans un second temps »Frank Escoubès.

Surtout, il aurait fallu établir une nette distinction entre la co-construction de propositions et la prise de décision elle-même, qui se fait en principe dans un second temps. Par exemple, la convention citoyenne pour le climat britannique (Climate Assembly UK), menée en mars 2020, est passée totalement inaperçue en France alors que sa méthode a été de notre point de vue exemplaire : 108 citoyens tirés au sort ayant eu pour mission de fixer les grands principes de l’action gouvernementale en matière de transition écologique. Au terme de la convention, 25 principes ont émergé qui viennent encadrer l’action publique en déterminant les règles à respecter : par exemple, envisager une transition par phase, partager à égalité les responsabilités entre les individus, les entreprises et le gouvernement, préserver l’économie et les emplois britanniques, faire mesurer les progrès par un tiers de confiance, etc. Bref, cadrer très précisément les principes et critères des futurs acceptables susceptibles d’aider la décision, sans formuler une mesure technique dont la faisabilité serait rapidement sujette à caution. 

GP – L’un des enjeux de notre livre a été de faire le bilan de ces expériences récentes de démocratie participative qu’ont été successivement le Grand Débat National et la Convention Citoyenne pour le Climat. Certaines choses ont fonctionné, d’autres moins. Une chose est sûre : ces tentatives ont créé une réelle frustration dans le corps social, qui en attendait davantage de résultats, de décisions politiques concrètes, de changements pour leurs vies.

Le risque, si l’on ne parvient pas à tenir les promesses de la démocratie participative, c’est de tuer dans l’œuf cette belle idée d’impliquer davantage les citoyens dans la conduite des politiques publiques, et de ne s’en remettre qu’à l’alternative mortifère entre technocratie et populisme. Il est grand temps d’inventer une méthode qui fonctionne.

Vous êtes partis de 4 verbes forts pour incarner les 4 moments clés d’une démocratie plus inclusive.Cela passe dans un premier temps, dites-vous, par la consultation, c’est à dire la mise en commun de récits épars…

FE – Nous sommes convaincus qu’on ne peut pas faire démocratie si l’on ne connaît pas le vécu, le récit de son voisin. Chacun doit pouvoir disposer d’un espace d’expression pour se raconter, témoigner de son quotidien, de ses préoccupations et de sa vision du monde. C’est ce que Pierre Rosanvallon nomme la « démocratie narrative ».« La démocratie narrative prend aujourd’hui un caractère d’évidence, après la crise des Gilets Jaunes et la crise sanitaire qui ont fait prendre conscience des exclus de la promesse politique »Frank Escoubès

Elle prend aujourd’hui un caractère d’évidence, après la crise des Gilets Jaunes et la crise sanitaire qui ont fait prendre conscience des exclus de la promesse politique, baptisés successivement « oubliés », « invisibles », « première ligne », « deuxième ligne » …

Mais la narration concerne également la projection de chacun vers un futur désirable : près de 20 000 cahiers citoyens rédigés dans les mairies pendant le Grand Débat National, et pas une ligne sur un récit du monde futur dans lequel nous souhaitons vivre ! Pour construire cette démocratie narrative, il faut aller chercher le plus grand nombre : notamment ceux qui, précisément, ne se racontent jamais.

Nous prenons appui dans notre livre sur cette belle formule de l’écrivain Alain Damasio, qui considère la politique comme la rencontre de « concepts, d’affects et de percepts ». Le concept fait appel à la raison, l’affect à l’émotion, le percept à la prise de conscience d’un problème jusque-là ignoré. Par exemple, on peut ne jamais avoir « perçu » le problème de l’identité de genre (ou celui des violences sexuelles, ou celui de la fin de vie, etc.) parce qu’on n’y a jamais été personnellement confronté. Être « exposé » à ce problème de société à l’occasion d’un témoignage ou d’un récit incarné peut radicalement changer les choses. Le hors-champ devient alors visible.

Arrive ensuite l’étape de ce que vous nommez la « co-construction »…

FE – Cette seconde étape repose sur une autre idée-force : la notion « d’expertise-profane ». il s’agit de l’expertise que nous avons tous sur tel ou tel sujet, soit parce que nous sommes particulièrement affectés par le problème en question (je suis « concerné ») soit parce que nous avons développé une compétence pertinente pour l’aborder (par passion ou par proximité professionnelle). Il y a donc beaucoup d’experts-amateurs en France, sur une somme considérable de problématiques. Prenons la crise sanitaire : nous savons maintenant que la pandémie n’était pas la seule affaire des épidémiologistes. L’ensemble du corps médical a été impacté par ce problème de santé publique.

« Si nous ne parvenons pas à élargir notre conception de l’expertise requise par une politique publique, on ne pourra pas espérer résoudre les problèmes les plus complexes et les plus systémiques »Frank Escoubès.

Bien entendu, l’ensemble des patients également. Ainsi que tous ceux, sociologues, psychologues, économistes, qui approchaient l’enjeu par le prisme de regards complémentaires. Sans compter la multitude de métiers et de savoir-faire ayant une connexion indirecte avec le développement de la contagion (logisticiens, mathématiciens, experts réseaux, etc.). Si nous ne parvenons pas à élargir notre conception de l’expertise requise par une politique publique, on ne pourra pas espérer résoudre les problèmes les plus complexes et les plus systémiques qui nous font face.  

GP – Le fait de co-construire avec l’ensemble des parties prenantes d’un problème comporte 3 bénéfices : c’est tout d’abord l’assurance de cerner tous les contours du problème, de ne pas en oublier des aspects « invisibles » et pourtant essentiels (par exemple le respect de certains droits fondamentaux comme l’égalité de traitement entre les générations, le droit d’enterrer ses défunts, etc.). Deuxièmement, cela permet de faire remonter toutes les idées originales de la part de celles et ceux qui ont déjà essayé à leur échelle de résoudre le problème, d’expérimenter des solutions. Le foisonnement des expérimentations sociales pendant le premier confinement a révélé la puissance de cette intelligence collective. Enfin, lorsqu’on élabore des solutions qui viennent du terrain, on a de plus fortes chances que leur adoption soit acceptée, appropriée par le plus grand nombre. Gain de diagnostic, gain d’imagination, gain d’appropriation sociale : impliquer des centaines de milliers de nos concitoyens dans la réflexion sera toujours plus efficace que d’essayer de résoudre le problème « en chambre », entre « experts » officiels.

Vous chamboulez également une idée pourtant solidement ancrée dans notre imaginaire démocratique, celle que l’on vote d’abord et avant tout pour un candidat, représentant d’un parti…

FE – Effectivement, nous défendons l’idée qu’il devrait être naturel au XXIème siècle de voter non pas pour un candidat, mais pour les propositions qu’il défend. C’est incidemment ce qui se produit, par exemple, dans les budgets participatifs, où les citoyens sont amenés à sélectionner tel ou tel projet d’aménagement concret. Mais on peut aller encore plus loin : partir du programme idéal des Français (celui notamment révélé par l’analyse des consensus lors du Grand Débat National) et renverser la charge de la preuve électorale en votant pour le candidat qui s’engagera à défendre ces consensus clés. Une révolution copernicienne dans le landerneau des partis politiques. Tentons également, au moins à titre expérimental sur quelques grands sujets régaliens, l’aventure de la « démocratie liquide » : ce processus singulier né dans les pays nordiques dans lequel chaque citoyen peut déléguer son droit de vote à quelqu’un qu’il juge plus compétent que lui. Et osons imaginer le vote à répétition !« Dans le cas du Brexit, plutôt que de jouer 50 ans d’histoire européenne sur 24 heures de scrutin, pourquoi ne pas avoir envisagé deux votes successifs espacés de 6 à 9 mois ? »Frank Escoubès

Ainsi, dans le cas du Brexit par exemple, plutôt que de jouer 50 ans d’histoire européenne sur 24 heures de scrutin, pourquoi ne pas avoir envisagé deux votes successifs espacés de 6 à 9 mois ? Permettant ainsi aux « déçus » ou aux « floués du lendemain » (ceux qui avaient voté par pure protestation) de percevoir les conséquences des résultats du vote… C’est d’ailleurs ce qui se produit très intelligemment en Nouvelle-Calédonie où la population en âge de voter aura été invitée à s’exprimer sur le référendum portant sur l’indépendance à 3 reprises, tous les 6 mois !

Mais que fait-t-on, dans ce cas, de la question des représentants ? On ne peut se passer d’élus !

FE – On a besoin des élus, c’est une évidence ! La démocratie inclusive n’a aucunement vocation à se substituer au modèle représentatif, mais à l’instruire et à le compléter. Cela permettra aux élus de mieux intégrer le transpartisanisme naturel des citoyens. Rappelons que les partis politiques, aujourd’hui décriés et marginalisés au profit d’autres formes d’engagement, sont des machines programmatiques restées « chimiquement pures » : ils défendent des lignes idéologiques le plus souvent cohérentes et maximalistes. Or, aucun citoyen n’est écologiste à 100%, socialiste à 100% ou libéral à 100%.

« Dans l’archipel sociétal que nous connaissons, la vision politique du citoyen « qui vote à gauche pour des valeurs de gauche et à droite pour des valeurs de droite », est devenue la pure abstraction d’un personnage inventé »Frank Escoubès

Dans l’archipel sociétal que nous connaissons, cette vision politique du citoyen « qui vote à gauche pour des valeurs de gauche et à droite pour des valeurs de droite », est devenue une hypostase : la pure abstraction d’un personnage inventé, comme en son temps Madame Michu ou « l’honnête homme » du 19ème siècle…

GP – Comment se fait-il que dans l’ensemble des domaines de notre vie (consommation, travail, loisirs…) l’éventail de nos choix soit devenu quasi infini et que l’on puisse remettre en cause ces choix de plus en plus fréquemment, tandis que la démocratie reste l’unique champ de nos existences où l’on se contente de mettre un bulletin dans l’urne tous les 5 ans pour décider de qui pourra prendre à notre place toutes les décisions qui nous concernent au cours des 5 prochaines années ?

Quand on y pense, c’est un procédé qui apparaît extrêmement infantilisant. Même nos propres enfants ont davantage voix au chapitre quand il s’agit de décisions qui concernent leur vie ! Alors certes, à une époque récente, il y avait encore le prétexte des outils : on ne savait pas consulter le plus grand nombre autrement que par sondage, donc en posant des questions fermées, orientées, pour obtenir des réponses par oui ou par non. Ce n’est plus le cas !

Aujourd’hui existent les outils d’analyse sémantique massive qui permettent, sur la base de millions de paroles citoyennes, d’en extraire le sens et les principales orientations. Aujourd’hui existent les outils de cartographie de l’opinion qui donnent une représentation visuelle complète de ce que souhaitent les citoyens, des consensus comme des clivages de l’opinion. Ne manque que la volonté politique pour les utiliser au quotidien, et pas seulement de manière exceptionnelle comme lors du Grand Débat National.

Vous faites également une critique assez acerbe d’une démocratie où la participation citoyenne se résume uniquement au vote. Comment responsabiliser d’avantage les citoyens, au-delà des différentes pistes déjà évoquées ?

FE –  Nous pensons effectivement qu’il faut arrêter de croire que la démocratie est un dû, qu’elle n’occasionne que des droits et n’entraîne aucun devoir. Une démocratie mature est une démocratie dans laquelle le citoyen accompagne la mise en œuvre des politiques publiques qu’il a promues au travers de son bulletin de vote. Cela peut passer par une petite révolution de l’implication civique : celle consistant à favoriser les micro-actions citoyennes, qui sont à l’engagement citoyen ce que le micro-volontariat est au monde associatif.

Ces micro-actions du quotidien (former un chômeur, aider au soutien scolaire, sensibiliser les enseignants au numérique, etc.), autant de « preuves d’amour » du vivre-ensemble, doivent toutefois relever d’initiatives personnelles en faveur de l’intérêt général pour ne pas se confondre avec l’action associative. Elles se produisent spontanément, localement, sans le truchement d’un organisme dédié, sans gouvernance, ni budget, ni équipe de permanents. Il s’agit en somme de responsabiliser chaque citoyen sur ce petit quelque chose qu’il est en mesure d’apporter à l’intérêt général.

« Nous proposons que l’engagement civique devienne un sport du quotidien, une intermittence presque festive. Faire de cet engagement une activité culturelle aussi addictive qu’une série télé »Frank Escoubès

Cela ne se fera d’ailleurs que si l’on réussit à « désennuyer la démocratie » ! C’est pourquoi nous proposons de mieux ritualiser l’engagement civique, qu’il devienne un sport du quotidien, une intermittence presque festive. Faire de cet engagement une activité culturelle aussi addictive qu’une série télé…

GP – En réalité, beaucoup de gens s’engagent déjà au quotidien, sont en quête d’impact social, de sens, de solidarité : il n’y a qu’à observer la vitalité de la vie associative en France. En revanche, ces initiatives sont très locales, disséminées, non coordonnées. Il faudrait parvenir à articuler toute cette énergie sur les enjeux politiques, locaux et nationaux. Pour cela, nous préconisons le lancement d’un réseau social citoyen sur lequel chacun puisse contribuer, être identifié en fonction de ses compétences, valoriser ses projets citoyens, s’inscrire dans des réseaux locaux, voire être rétribué sous la forme d’une monnaie sociale ! Nous avons Facebook pour gérer nos relations amicales. Nous avons LinkedIn pour gérer notre réseau professionnel. Il nous manque un espace pour gérer notre réseau d’actions locales et citoyennes. Mettons les nouvelles technologies au service de la démocratie de demain !

1 réponse »

  1. Excellent article. Je relève une phrase déjà entendue à maintes reprises : « Il est grand temps d’inventer une méthode qui fonctionne ».
    Mais elle existe, c’est la révolution managériale et culturelle que je développe et à laquelle je forme les décideurs publics, privés et politiques.

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