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Le télétravail, « inéluctable » ? Bruno Marzloff

Le bureau a-t-il encore un avenir ?

À l’occasion du festival d’innovation Maddy Keynote qui se tiendra le 14 septembre prochain à Paris, Pablo Maillé posé la question à Bruno Marzloff, sociologue et président de l’association La Fabrique des mobilités, qui propose des réflexions autour du futur du travail et des mobilités.

ENTRETIEN

« Refuser le télétravail, c’est repousser quelque chose d’inéluctable »

Pablo Maillé- 3 septembre 2021 – Usbek & Rica

Le constat relève désormais de l’évidence : dans certains secteurs, la crise du Covid-19 a complètement redistribué les cartes de la sacro-sainte règle de la « présence au bureau ». À tel point que la fin annoncée de jours de « télétravail obligatoire » dans les entreprises à partir de cette rentrée pourrait bien donner lieu à des configurations inédites. Formules hybrides, turn-over entre différentes équipes, télétravail généralisé jusqu’à nouvel ordre… 

Comment s’y retrouver parmi toutes ces options possibles ? Le bureau a-t-il encore un avenir pour tout le monde ? Va-t-on vers une régulation des heures de pointe dans les grands centres urbains ? En amont du festival d’innovation Maddy Keynote qui se tiendra le 14 septembre prochain à Paris, nous nous sommes entretenus avec Bruno Marzloff. Sociologue spécialisé sur les questions de mobilité et président de l’association La Fabrique des mobilités, ce dernier assure qu’il n’y aura « pas de retour en arrière » pour les entreprises. Celles qui se refuseraient à intégrer cette « nouvelle dynamique » ne font, selon lui, que « repousser quelque chose d’inéluctable ».

Usbek & Rica : Il y a un peu plus d’un an, avant le deuxième confinement donc, vous expliquiez aux Échos qu’une « étape irréversible [avait] été franchie » pour le développement du télétravail. Comment voyez-vous les choses aujourd’hui ?

Bruno Marzloff : Ce que je voulais dire par là, c’est que les nouvelles organisations du travail étaient mûres depuis longtemps. Il a simplement fallu le gros coup de pouce du 15 mars 2020 pour que les choses décollent enfin et qu’on rattrape vingt ans de retard. On s’est mis au diapason d’une société et d’une organisation du travail extrêmement différente.

Aujourd’hui, je ne suis plus le seul à dire que cette dynamique est irréversible. Malgré les allers-retours des confinements et déconfinements, tout le monde a fini par reconnaître qu’on y est : le cliquet est passé et il n’y aura pas de retour en arrière. Cela ne veut pas dire que tout est réglé ; au contraire, cela soulève une multitude de problèmes au-delà de ceux qui concentrent aujourd’hui l’essentiel des commentaires – combien de temps, pour qui, etc. 

Rappelons qu’on est aujourd’hui en France à environ un tiers de la population qui est en télétravail. Les statistiques sont encore relativement faibles, mais il est certain que le gisement solvable est encore plus important, sans être extensible à l’infini. Évidemment, toute une partie de la population n’échappera pas à la rigueur d’une organisation présentielle : je pense par exemple au personnel hospitalier, qui est encore aujourd’hui commis d’office au chevet des malades. Même si, là aussi, il y a des gisements de développement possible : entre le 15 mars et le 30 avril 2020, on est passé de quasiment 0 consultation à distance à 20 % de l’ensemble de consultations qui se sont faites soit par téléphone soit en visio. Donc même dans des champs a priori fermés au travail à distance, il y a des possibilités. Tout cela s’inscrit dans une dynamique plus large, que j’appelle le « quotidien à distance ». On pourrait y intégrer le commerce ou la télé-administration, qui ont connu eux aussi des bonds incroyables à l’occasion du Covid.

Quels sont les secteurs les plus concernés par le télétravail ?

Je ne sais pas si on peut parler de secteur, mais il est clair que tout ce qui relève aujourd’hui du numérique est aux avant-postes. On l’a vu avec les entreprises de la Silicon Valley, qui ont tout de suite embrayé pour lâcher leurs salariés en leur proposant d’étendre au maximum les possibilités de travail à distance.

De nombreuses considérations président à cette logique, notamment en termes de lucidité et de productivité. Carlos Tavarès, ancien patron de Peugeot et désormais à la tête de PSA, s’est fixé pour objectif à l’automne de faire travailler à distance l’ensemble de ses effectifs non liés à la production à hauteur de 3,5 jours par semaine. Très clairement, il a sans doute compris le levier de productivité que représentait cette nouvelle organisation du travail, ne serait-ce qu’en raison du temps gagné par les salariés sur leurs déplacements. À ce titre, une étude mondiale basée sur plus de trois millions de personnes démontre qu’un salarié travaille environ 48 minutes de plus pour son entreprise lorsqu’il se trouve chez lui que lorsqu’il se rend au bureau.

Donc ce n’est pas simplement une question de secteur, c’est aussi une question de vision. Celle de la productivité est importante, mais il y a aussi une question d’indépendance. Tous les travailleurs indépendants avaient engagé cette démarche depuis très longtemps parce que, de facto, ils sont dans un principe de travail à distance. Il y a des secteurs qui vont y venir plus lentement, et il y a des secteurs qui auront de toute façon un volet incompressible de travail en présentiel. Tout ceci sachant que le télétravail est plutôt considéré comme un avantage salarial, puisque pas mal de travailleurs posent désormais comme condition à l’embauche le fait de pouvoir télétravailler.« On risque d’assister au développement des espaces de coworking et de tout leur cousinage divers et varié (Fab Lab, tiers-lieux, etc.) »Bruno Marzloff, sociologuePartager sur TwitterPartager sur Facebook

Selon des statistiques de l’Association nationale des DRH (ANDRH) datant de juin dernier, 30 % des DRH ont été confrontés à des déménagements de salariés pendant la crise sanitaire. Ce chiffre vous surprend-il ? Ces déménagements risquent-ils de se multiplier ?

Là encore, cela n’est pas totalement nouveau : le Covid n’a agi que comme un accélérateur d’une tendance de fond. Selon l’Insee, l’inversion de la migration rurale devenant une migration urbaine est entamée depuis plusieurs années. C’est un phénomène assez rampant. On le mesure de différentes façons : d’abord, on voit bien que l’immobilier de bureau parisien et francilien est à la peine parce qu’il subit de plein fouet ce redéploiement territorial. Mais on le voit aussi à travers l’immobilier des particuliers : il y a un boom dans les villes moyennes, notamment celles qui sont bien connectées aux réseaux, qui permettent de se déplacer relativement facilement. 

Tout cela pose donc la question de la spatialisation du travail. On connaît désormais les limites du travail à domicile, qui peut être utile pour passer des coups de fil ou répondre à des mails à la va-vite mais qui n’est pas forcément approprié pour un travail stable et organisé. De l’autre côté, le siège va forcément voir sa place se réduire. Entre les deux, on risque donc d’assister au développement des espaces de coworking et de tout leur cousinage divers et varié (Fab Lab, tiers-lieux, etc). Le gouvernement vient d’ailleurs d’annoncer un plan d’investissement au sujet des tiers-lieux, et une entreprise comme Nexity investit déjà dans les bureaux de proximité. C’est la suite logique de l’histoire du coworking.

Un nouveau protocole sanitaire pour le travail à distance est entré en vigueur le mercredi 1er septembre. L’État n’impose plus de « nombre de jours minimal » de télétravail, et les entreprises privées peuvent désormais fixer leurs propres règles, en concertation avec les représentants du personnel. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle (absence de) règle ? Est-ce à dire que les entreprises « reprennent la main » ?

Les entreprises ont toujours eu la main : les « règles » fixées par le gouvernement n’étaient que des propositions, il n’y a jamais eu aucune coercition de la part de l’État. Il enjoignait à télétravailler, mais il n’y avait aucune sanction prévue pour les entreprises.

On est donc face à un État assez libéral, qui ne veut aujourd’hui rien imposer aux entreprises, à qui la ministre du Travail Élisabeth Borne préfère donner des « orientations ». Le risque, c’est que certaines entreprises qui ont du mal à s’habituer à ces bouleversements poussent leurs salariés à revenir à un retour complet en présentiel contre leur volonté. C’est d’ailleurs ce à quoi on assiste depuis 18 mois dans certaines sociétés, où la culture du fordisme est toujours extrêmement prégnante dans les esprits, ce qui est un vrai problème. 

Ce phénomène est dommageable car, au-delà des différences qui sont liées à la nature même du travail et qui font que toutes les activités ne sont pas forcément activables à distance, les entreprises qui se refusent à intégrer cette nouvelle dynamique ne font que repousser quelque chose d’inéluctable. Elles reculent, reculent, mais il faudra bien qu’elles sautent à un moment ou un autre.

Vous appelez de vos vœux une régulation des heures de pointe, issue selon vous « d’un rythme fordiste, drame des villes et des transporteurs, avec leur cortège de congestions, de temps perdu et de pollutions ». Comment pourrait-on mettre en œuvre concrètement ce que vous appelez la « démobilité » dans les grandes villes ? Faut-il instaurer de nouveaux horaires de travail, faire tourner les équipes dans les bureaux ?

La « démobilité » consiste à réfléchir aux évitements possibles de déplacements motorisés, particulièrement en voiture. C’est donc à la fois une question d’organisation des horaires et de partage des véhicules, et plus généralement une condition d’accessibilité, parce qu’il n’y a pas que le travail dans la ville – et heureusement d’ailleurs.« Même les gens en télétravail permanent auront besoin, à un moment ou à un autre, de rencontrer les protagonistes de leur entreprise »Bruno Marzloff, sociologuePartager sur TwitterPartager sur Facebook

Au-delà de cette nouvelle géographie, il y a en effet un enjeu d’organisation temporelle du travail. Et ça, c’est quelque chose qui heurte assez fortement nos habitudes et l’architecture « sandwich » du travail. Ce dernier entre en collision avec les questions de transport, de mobilité, ne serait-ce qu’en raison de la conformation très fordiste de la charpente temporelle du travail, qui épouse encore aujourd’hui le cadre qui lui a été imprimé il y a un siècle par l’organisation industrielle. « Tout le monde entre à 9 heures, tout le monde sort à 17 ou 18 heures », et les transporteurs sont censés s’adapter à ces pointes de trafic. Cette logique apparaît particulièrement aberrante au moment où l’économie a clairement basculé dans une ère servicielle

Pour ce qui est du travail à proprement parler, on devrait entrer dans une sorte de chorégraphie, de ballet : même les gens en télétravail permanent auront besoin, à un moment ou à un autre, de rencontrer les protagonistes de leur entreprise. Cette chorégraphie ne sera pas la même pour chacun, mais elle doit être organisée. Il y a une part de responsabilité à la fois des entreprises et des acteurs publics, pour faire en sorte que cette organisation soit la plus juste possible.

Au moment même où on envisage le retour du travail à la campagne, par exemple, les commerces, les maternités et les services publics disparaissent de ces territoires. Il y a donc une cohérence à reconstituer. Le modeste programme sur les tiers-lieux prévu par le gouvernement ne va pas résoudre ce problème. Des mesures plus ambitieuses doivent être mises en place.

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